[Procès rue d’Aubagne] Tant de signaux ignorés et d’occasions manquées

Pourquoi faire appel ? « Je ne me reconnais pas dans ce qu’on me reproche », répond à la cour Gilbert Ardilly, 62 ans, condamné à quatre ans de prison dont deux ferme sous bracelet. Sa locataire, Ouloume, mère de famille, est morte dans son taudis. « On a dit que j’étais un marchand de sommeil. On est propriétaire mais on est des gens simples. Je n’ai pas laissé mon logement se délabrer. Je ne me suis jamais refusé à un seul des travaux » se défend le plombier-électricien absent aux assemblées générales des copropriétaires. « Je ne pensais pas qu’il était dangereux au point de s’effondrer, sinon j’aurais sorti ma locataire. Mais on m’a répondu qu’il n’y avait pas de danger, qu’elle pouvait réintégrer. On a la chair de poule quand on pense à ces gens qui sont morts là-dedans… »

Le ton est donné. Condamné à trois ans avec sursis en 2025, Jean-François Valentin, 66 ans, gestionnaire du n°65 pour le cabinet Liautard, se dédouane aussi. « Il n’est pas du tout superfétatoire de dire que j’ai rempli mes missions avec les moyens que j’avais, que je suis allé au bout du bout de ce qui était possible. Je suis mal depuis l’effondrement, cette funeste tragédie qui affecte ma santé. Jusqu’à la fin de ma vie, je penserai à ces gens. Je ne comprends toujours pas pourquoi les alertes n’ont pas été prises en compte. »

La cheffe d’enquête, Mireille Marais, expose ses premières investigations. Elle raconte les images de vidéosurveillance qui dévoile à 9h07 un nuage de poussières, l’exhumation lente des corps, le difficile tri des gravats, les perquisitions. Le président Naudé en vient à évoquer « cet appel terrible » d’une locataire aux marins-pompiers, dans la nuit à 2h40 du matin. « Marie-Emmanuelle Blanc est réveillée par des craquements. Elle avait trouvé bizarre d’être réintégrée dans l’immeuble » note l’enquêtrice. Le président poursuit : « Et on a la réponse du pompier de permanence qui la rassure : “Vous savez madame, un immeuble ça ne s’effondre pas comme ça.“ ».

Bernard Bart, premier expert marseillais de l’enquête préliminaire, souligne le sort « intrinsèquement partagé » de ces trois immeubles de la seconde moitié du XVIIe siècle et dans un état très dégradé, leurs contentieux croisés. Leurs murs mitoyens se tassent depuis des années. « Le 65 qui était tellement endommagé a été délaissé. Son très mauvais état est déjà indiqué en 1953 lors de sa mise en copropriété. Les 63 et le 67 étaient vides et personne ne s’en préoccupait. » Une métaphore lui vient. « Qu’est-ce qui est plus grave, un enfant mal élevé ou abandonné ? Le 65 était mal élevé, le 63 et le 67 étaient abandonnés. » Il a recensé « seize occasions manquées » : l’ignorance des nombreux signaux avertisseurs émis lors des neuf expertises des trois immeubles depuis 2005, l’abandon du projet de réhabilitation du n°67 alors qu’une subvention de l’Anah était allouée en 2013 et celui de micro-crèche au 63 de Marseille Habitat en 2017. Tous les experts qui étaient intervenus depuis 2005 avaient unanimement signalé la gravité de la situation de chacun des trois immeubles pris individuellement, mais aussi et surtout pour l’ensemble des trois. « Tous les avertissements donnés étaient d’une pertinence incontestable et démontraient l’imminence du sinistre. Ils n’ont pas été pris en considération. »

Bernard Bart démontre à la cour que les 63 et 67 penchent vers le 65. Des forces sont à l’œuvre qui altèrent les structures les aggravent avec les fuites d’eaux sournoises qui créent des écoulements permanents. « Il suffit de poser ses yeux sur les fissurations des façades. En peu de temps, une jauge Saugnac montre que la façade du 67 s’est affaissée de 8 cm. C’est phénoménal. » Il acquiesce à la question d’un magistrat assesseur : « Oui, c’est la chronique d’un effondrement annoncé, c’est évident ».

La cour a débuté l’audition des experts parisiens Fabrice Mazaud et Henri de Lépinay. Elle ne reprendra que vendredi du fait de l’hommage rendu aujourd’hui pour le 8e anniversaire de la tragédie.

« Oui, c’est évident
que c’est la chronique d’un effondrement annoncé »

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