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  • Manifester est une liberté fondamentale

    Manifester est une liberté fondamentale

    Swane Mas, élève avocate

    Le 22 octobre, Emmanuel Macron a fait part de son intention d’interdire toute manifestation non organisée par un syndicat. Le droit de manifester n’est pas un privilège syndical : le président de la République ne peut décider qui peut manifester, ni pour quelles causes. C’est une liberté fondamentale, protégée par l’article 20 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et par l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme. À la suite des manifestations du 17 octobre, plusieurs préfectures ont pris des arrêtés d’interdiction pour la mobilisation du 24 octobre. Ces interdictions s’ajoutent à d’autres mesures fortement attentatoires aux libertés publiques, comme la prolongation des couvre-feux et le déploiement de l’armée en renfort des forces de l’ordre. Le préfet peut interdire une manifestation « de nature à troubler l’ordre public ». L’interdiction n’est admise qu’en dernier recours. Elle doit être adaptée, nécessaire, proportionnée, et reposer sur des faits précis, appréciés pour un lieu et une période déterminés. La formule, très ouverte, laisse une large marge à l’administration, qui fonde parfois ses interdictions sur de simples risques ou un contexte général. C’est au juge administratif qu’il revient de contrôler. Une manifestation ne s’autorise pas : elle se déclare. Il en résulte que participer à une manifestation non déclarée, mais non interdite, n’est pas une infraction. Quant à la participation à une manifestation interdite, elle constitue une simple contravention, et non un délit, et ne peut donc justifier un placement en garde à vue. Mise en ligne tardive souvent la veille, parfois sans affichage en préfecture : les conditions de publication des arrêtés d’interdiction et de couvre-feu ont également compliqué l’exercice d’un recours effectif. Le tribunal administratif de Paris a d’ailleurs enjoint à la préfecture de publier ses arrêtés de couvre-feu au moins douze heures avant leur entrée en vigueur. À Marseille, plusieurs organisations, dont la CGT, la FSU, la LDH, le PCF, le SM et le SAF, ont saisi le juge des référés du tribunal administratif. Le préfet a entre-temps renoncé à l’interruption des transports en commun. Le juge a maintenu l’interdiction de manifestation à Marseille, en formulant une exception pour une manifestation encadrée par les syndicats, faisant reposer sur leurs militants la responsabilité d’un « maintien de l’ordre ». Par une large communication intersyndicale du même jour, les syndicats du département ont refusé cette charge, rappelant la liberté de manifester pour toutes et tous. Le Tribunal administratif de Marseille a fini par ordonner la suspension des arrêtés visant Gardanne, Istres, Martigues, Miramas et Tarascon, faute pour le préfet d’établir un risque particulier dans ces communes. Les interdictions ont été maintenues pour Aix, Arles, Salon et Port-de-Bouc.

    Le 24 octobre, des manifestants d’horizons très divers se sont mobilisés en nombre dans les villes du département. Le SAF continuera de contester les arrêtés préfectoraux portant atteinte aux libertés publiques et à la liberté de manifester.

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  • [Kallisté] Intempéries en Corse : après les pluies, le temps de la solidarité

    [Kallisté] Intempéries en Corse : après les pluies, le temps de la solidarité

    À Solenzara, plus de 640 millimètres de pluie sont tombés au cours de cet épisode, dont 538,5 millimètres en seulement six heures. Des précipitations historiques qui ont provoqué d’importantes inondations dans plusieurs communes.

    Malheureusement, ces intempéries ont également coûté la vie à un homme de 65 ans à Ghisonaccia, emporté par les eaux alors qu’il se trouvait dans son véhicule.

    Au-delà des dégâts matériels, on pense évidemment aux familles touchées, à celles qui ont vu leur maison inondée, leurs biens endommagés et qui vont devoir engager d’importants travaux pour retrouver une vie normale.

    Dans ces moments difficiles, la solidarité prend tout son sens. Les pompiers, les agents des collectivités, les services de secours et de nombreux habitants se sont mobilisés pour venir en aide aux sinistrés.

    Un engagement qu’il faut saluer

    Ces événements nous rappellent aussi les conséquences du dérèglement climatique. Si l’on ne peut pas attribuer un épisode météorologique isolé au changement climatique sans étude spécifique, on sait que le réchauffement favorise des pluies extrêmes plus intenses. Espérons que de telles catastrophes ne deviennent pas une habitude pour la Corse et ses habitants.

    Mais face à cette menace, il est indispensable de renforcer les moyens consacrés à la prévention des risques, à l’entretien des infrastructures et à la protection des populations. Car au-delà de l’urgence, c’est aussi notre capacité à anticiper et à protéger les habitants qui est en jeu.

    Aujourd’hui, il faut espérer que les communes et les habitants touchés pourront bénéficier rapidement de tout l’accompagnement nécessaire pour faire face aux conséquences de ces intempéries.

    Une pensée particulière pour la famille de la victime et pour toutes celles et ceux qui traversent cette épreuve.

  • [Chroniques méditerranéennes] Javier Milei et Jordan Bardella en mission trumpiste

    [Chroniques méditerranéennes] Javier Milei et Jordan Bardella en mission trumpiste

    L’adepte des coupes à la tronçonneuse dans les dépenses publiques s’est livré, mercredi, depuis le Casino de Madrid, à un déversement de haine à l’encontre de Pedro Sanchez, le chef du gouvernement, le traitant d’« imprésentable dictateur, délinquant, voleur, corrompu… ». Dans la foulée, le « dingo » argentin, qui est visiblement venu chercher la confrontation, a exhorté à « sortir les socialistes à coups de pied ». On pourrait rire de ses saillies, quoique, s’il n’était le président d’un des principaux pays d’Amérique latine, peuplé de 46 millions d’habitants, où il applique une politique de destruction des services publics faisant de la tronçonneuse le symbole de sa politique économique. On peut aussi rappeler ses propos lors d’un discours au Forum de Davos, où il a affirmé que « le féminisme, la diversité, l’inclusion, l’équité, l’immigration, l’avortement, l’idéologie du genre, sont différentes têtes du même monstre ». Une politique qui le rapproche de l’extrême droite européenne, et de Trump, son mentor, et que le Parti Populaire et Vox en Espagne voudraient mettre en place s’ils gagnent les élections générales du 29 novembre.

    Clairement, Javier Milei, tout comme Jordan Bardella le président du RN en France, venu le 12 octobre à Ceuta rencontrer et soutenir le leader de Vox, Santiago Abascal, sont les deux représentants d’une internationale fascisante qui opère en terre ibérique une ingérence visant à aider politiquement les forces les plus réactionnaires. Ils veulent en finir avec un gouvernement de gauche qui a placé l’Espagne en tête des pays européens au niveau de la croissance. Un gouvernement qui a augmenté régulièrement le salaire minimum et les pensions, qui a reconnu, parmi les premiers, l’État palestinien, qui s’est opposé à Trump en interdisant l’utilisation des bases américaines en Espagne à des fins guerrières, qui a étendu les droits sociaux des travailleurs, qui a mis en place une politique de l’immigration pragmatique et humaine en régularisant des dizaines de milliers de migrants… Démontrant que l’immigration n’est pas un poids pour la société, mais un atout économique, social et culturel.

    Quand Jordan Bardella vient en Espagne, pour décrire Ceuta comme étant « le futur de l’Europe si les frontières ne sont pas mieux contrôlées » rejoignant ainsi son alter ego Santiago Abascal qui parle d’« invasion », accusant Madrid de ne pas défendre les frontières, le dirigeant du RN vient renforcer le discours sécuritaire du néofranquiste avant les élections législatives. Cette rencontre visait à montrer notamment l’existence d’un réseau d’alliés européens d’extrême droite en cas de victoire de Marine Le Pen.

    Quand Javier Milei, qui a parlé cette semaine également d’« invasion des étrangers en Espagne » en ajoutant que « les femmes ne peuvent plus sortir seules dans les rues des principales villes », le président argentin vient également renforcer le discours sécuritaire de l’extrême droite et de la droite espagnole à quelques semaines du vote. Une ingérence inadmissible, d’une rare agressivité de la part de dirigeants et responsables politiques d’autres pays en visite en Espagne. Trump et Netanyahou doivent être satisfaits de la prestation de leurs missionnaires.

    Journaliste, président de l’Association pour le souvenir de l’exil républicain espagnol (Aseref)

  • [Chronique des invisibles] La lumière au cœur de la crue

    [Chronique des invisibles] La lumière au cœur de la crue

    L’inondation gagne la maison, centimètre par centimètre, envahissant le quotidien. Vous et votre famille luttiez à bras-le-corps contre les éléments déchaînés, impuissants face au niveau qui monte. C’est à ce moment précis qu’il se pointe, arborant un sourire chaleureux, plus large que le cadre de la porte. Sous son bras, il trimbale une pompe de relevage, des tuyaux, des seaux et avec eux, la solution miraculeuse pour éviter que la salle à manger ne se transforme définitivement en bac à poissons.

    Ces derniers jours, comme tant d’autres personnes, j’ai vécu de plein fouet la violence incontrôlable de ces crues. Mais alors que le désastre s’installait, la solidarité a surgi, lumineuse et spontanée. Des scènes d’un héroïsme ordinaire ont éclos à chaque coin de rue : ici, des jeunes ont bravé les courants furieux pour extraire une personne âgée prise au piège dans son véhicule, alors que l’eau dépassait déjà le sommet des roues. Là, des boulangers ont ouvert leurs fournils au milieu de la nuit pour distribuer du pain chaud aux sinistrés trempés.

    Dans ce paysage dévasté par le dérèglement climatique, il faut aussi rendre justice aux héros du quotidien que l’on oublie trop souvent dans le fracas du cataclysme. Les pompiers, bien sûr, épuisés mais intraitables face au danger. Mais aussi les agents municipaux de la voirie, les bras enfoncés jusqu’aux coudes dans la boue pour déboucher les canalisations sous des pluies battantes, et ces employés administratifs de l’ombre, restés éveillés toute la nuit en mairie pour organiser l’accueil d’urgence, orienter les familles et recenser les détresses. L’entraide, l’altruisme et la fraternité, ces valeurs fondamentales qu’on croyait parfois éteintes, sont réapparus comme par enchantement au moment le plus sombre.

    Dans une époque troublée où la société bascule trop facilement dans le repli, l’agressivité et jusqu’à la haine de sa propre jeunesse, ces élans du cœur ont fait flotter la raison au-dessus des flots. Constater que la bonté collective survit à la tempête est une immense promesse d’avenir. Et cela, au fond, est tout aussi réconfortant que d’en être sorti vivant.

    Né en 1973, Sébastien Gehan est écrivain, auteur de polars, contes et nouvelles plusieurs fois primées. Deux fois papa, il vit à Istres. Douanier, ancien responsable syndical, il dédie cette chronique à celles et ceux qui font le monde du travail d’aujourd’hui.

  • Infractions caractérisées ou délits d’opinion…

    Infractions caractérisées ou délits d’opinion…

    Par Quitterie Ballu, SAF Marseille

    Lundi 19 octobre, le Parquet indiquait qu’au cours du week-end du 17-18 octobre, 101 interpellations avaient eu lieu dont 27 mineurs [à Marseille]. De quoi ces interpellations sont-elles le nom ? Commise d’office en garde à vue ce week-end, j’ai assisté sept mis en cause dans différents commissariats de Marseille. Outre les conditions matérielles délétères de leur garde à vue liées à un trop grand nombre de personnes dans les geôles (pas assez de matelas, de kits d’hygiène, de couvertures) ; des violences policières commises à l’encontre de mes clients ; des interventions de pompiers retardées voire annulées ; une détresse mentale et physique évidente ; ces mis en cause, de différents âges et origines sociales (le plus jeune ayant 13 ans), auxquels diverses infractions sont reprochées, ont tous un point commun : ils ont dû répondre à des questions concernant leur orientation politique, leur appartenance à un mouvement politique ou syndical…

    « Dans quel but êtes-vous venu

    à la manifestation ? »

    Plus précisément, chacun de mes clients s’est vu demander : Dans quel but êtes-vous venu à la manifestation ? Pourquoi êtes-vous venu à une manifestation alors que vous étiez conscients du risque de débordements et de violences lors de cette manifestation ? Est-ce la première fois que vous participez à ce mouvement ? Appartenez-vous à un groupe quelconque de personnes ? Quel est son but et son origine ? Quelles sont vos revendications ? Avez-vous prévenu un proche de vos agissements lors de la manifestation ? Vous aviez donc prémédité d’éventuels affrontements avec les forces de l’ordre ? Devant l’absurdité de cette scène, une policière s’excuse : « je suis désolée de vous poser ces questions, c’est débile, on est obligés de le faire, on doit suivre les instructions ». Les instructions justement : interpeller massivement puis déférer le maximum de mis en cause en comparution immédiate pour une répression rapide et sévère.

    Les instructions vont même plus loin : mardi 20 octobre, le ministre de la justice a demandé aux procureurs de la République de placer les mis en cause en garde à vue, quels que soient les faits reprochés, pour des infractions comportant la circonstance aggravante de « bande organisée », réservée traditionnellement à des organisations criminelles hautement hiérarchisées et structurées. Par une pirouette juridique, les gardes à vue pourront ainsi passer de 48 à 72h, le droit à l’assistance d’un avocat pourra être retardé et des techniques d’enquête exceptionnelles pourront être mobilisées, en complète disproportion avec les faits reprochés. La demande du ministre rejoint les instructions données aux enquêteurs : poser de nombreuses questions sur les motivations politiques des mis en cause, interpeller massivement, non pour caractériser des infractions mais plutôt pour réprimer sévèrement une colère sociale et ficher des délits d’opinion.

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  • L’usage légal de la force en manifestation

    L’usage légal de la force en manifestation

    Par Swane Mas, du SAF Marseille

    Après qu’une grenade a arraché la main d’un lycéen à Lens, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé « suspendre provisoirement l’usage des grenades assourdissantes » pour la mobilisation lycéenne. Effet d’annonce : seul le modèle Ef-son est visé, quatre autres modèles de grenade restent dans l’arsenal policier. Face à une répression d’une rare intensité et à des violences inédites sur mineurs, se pose la question des limites que le droit fixe à l’usage de la force. La doctrine du maintien de l’ordre prévoit une riposte graduée. Après des sommations vaines, les forces de l’ordre peuvent recourir aux grenades lacrymogènes, aux charges et aux lanceurs d’eau. Si cela ne suffit pas, les grenades assourdissantes, les GM2L et les lacrymogènes tirées au lanceur deviennent possibles. La grenade de désencerclement doit être roulée au sol, jamais lancée en cloche. Le LBD, classé matériel de guerre et potentiellement létal à moins de dix mètres, n’est autorisé qu’en cas d’agression contre les forces de l’ordre. Face à des jets de pierres ou de canettes, la cour d’appel de Paris a déjà jugé le tir de LBD ni nécessaire ni proportionné. De nombreuses pratiques illégales ont été observées pendant les mobilisations. Le tir tendu de grenades lacrymogènes est prohibé, sauf légitime défense. Le 28 septembre, il a pourtant grièvement blessé à la mâchoire un lycéen de 14 ans à Saint-Ouen-l’Aumône. La clé d’étranglement, proscrite depuis 2021 en raison du risque d’asphyxie, reste couramment pratiquée. Enfin, des policiers municipaux ont été vus en renfort des unités de maintien de l’ordre lors des manifestations lycéennes, alors que cela est interdit.

    Un choix politique

    Depuis 2017, Amnesty International réclame la suspension des LBD et l’interdiction des grenades GLI-F4 et de désencerclement. En novembre 2024, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU a invité la France à « réexaminer l’opportunité » d’autoriser grenades explosives et LBD en manifestation, au vu du « nombre de blessés graves ». Le 9 octobre, Shabia Mantoo, porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme, a appelé à éviter tout recours disproportionné à la force et à respecter le droit de réunion pacifique. L’emploi de ces armes relève d’un choix politique : l’Irlande, l’Allemagne ou le Royaume-Uni maintiennent l’ordre sans LBD ni grenades explosives. Une proposition de loi a été déposée le 5 octobre, visant à interdire les armes mutilantes, comme le LBD, les grenades assourdissantes et de désencerclement, ainsi que le plaquage ventral et les clés d’étranglement.

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  • [Chroniques Méditerranéennes] Les mots de la Méditerranée dans le contre-dictionnaire des migrants

    [Chroniques Méditerranéennes] Les mots de la Méditerranée dans le contre-dictionnaire des migrants

    Réduit à un chiffre ou à une marchandise anonyme à répartir, le migrant, perçu comme un « envahisseur », n’a ni âme ni identité. Pourtant, il possède une arme : la parole.

    Un moyen sûr au milieu de la dérive de voyages qui n’ont qu’un seul but : exister dans ce monde. Si le sabir était la lingua franca de la Méditerranée, forgée dès le Moyen Âge pour communiquer dans les ports, une nouvelle langue est née aujourd’hui pour se défendre, pour partager les chances de survie, pour raconter le voyage, sa géographie, le rapport au pouvoir, l’urgence et la solidarité.

    Une langue sans nom, mais que l’équipage du Tanimar – un collectif de chercheurs des universités de Gênes et de Parme utilisant la navigation comme méthode ethnographique pour étudier les déplacements des migrants – a réussi à identifier. C’est ainsi qu’est né le Contro Dizionario del Confine (Éd. Tangerin), un ouvrage qui consacre une explication détaillée à chaque mot employé par cette humanité invisible.

    « Parce que chaque mot a une histoire – expliquent les auteurs –, ce dictionnaire en rassemble et en analyse quarante-deux, classés par ordre alphabétique et correspondant à des termes significatifs pour ceux qui tentent de franchir la frontière italo-tunisienne. Pour ceux qui cherchent à braver le régime frontalier européen, de plus en plus violent, et qui, pour cette raison, sont entravés, agressés et criminalisés. »

    Beaucoup de ces mots sont issus du français. En voici quelques exemples. Arnaqueur : désigne celui qui tente une escroquerie, comme l’organisation de faux voyages vers l’Europe, la vente de visas contrefaits ou l’utilisation d’embarcations dépourvues de moteur adéquat. Dans ces cas-là, un avis de recherche est lancé – une chaîne d’information sur les réseaux sociaux permettant d’identifier l’escroc ; outre le fait de le discréditer, cela peut déclencher le fakop, une amende infligée pour non-respect des règles dans une situation de fuite.

    Le mot « migrant » est remplacé par aventurier, pour évoquer l’idée d’un voyage, d’une fuite loin de la misère. « C’est un état d’esprit plus qu’un itinéraire, confie l’une des personnes interrogées ; cela implique aussi une mentalité de soldat, car le chemin, on le sait, est ardu. Un voyage a un but, alors que l’aventure n’a pas de destination. C’est la capacité à affronter l’inconnu. »

    Un mot identique pour les hommes et les femmes. « Une femme court plus de risques qu’un homme – raconte une témoin – ; j’ai moi-même été victime de violences sexuelles. Si elle n’est pas soutenue, la femme a recours à la prostitution pour avancer sur son chemin. »

    Le terme le plus courant pour désigner le fait d’avoir réussi est « Boza ». « Mais ce n’est pas facile. Cela signifie avoir gagné, avoir réussi. »

    La conscience d’être voué à l’exploitation et de constituer une ressource s’exprime par l’expression « or noir ». La référence renvoie à la couleur de la peau, à des corps contraints à un travail mal payé et dépourvu de droits. « Il n’est pas facile de trouver une mine d’or, mais il est facile de trouver des migrants. C’est la traite. Quand on a un Noir, en Tunisie ou en Libye, c’est comme avoir du bétail. Les Libyens vous achètent aux soldats tunisiens pour quelques euros, puis réclament une rançon à votre famille. C’est un vaste marché. La vente de migrants que nous sommes est plus lucrative que le trafic de drogue. » Derrière chaque mot se cache un monde. Ce monde-là.

    Journaliste et romancière, Stefania Nardini vit entre Naples et Rome.

  • L’appel mis à mal en matière prud’homale

    L’appel mis à mal en matière prud’homale

    Par la section Marseille du SAF

    Le double degré de juridiction permet à tout justiciable insatisfait par une décision rendue en première instance de soumettre son affaire à une seconde juridiction afin qu’elle soit intégralement réexaminée. En matière prud’homale, environ deux jugements sur trois font l’objet d’un appel, un taux nettement plus élevé que pour le reste de la justice civile, cette situation s’expliquant non seulement par la forte conflictualité des litiges et la présence d’enjeux financiers souvent élevés mais également en raison de la composition paritaire de cette juridiction, les décisions étant par principe rendues par des conseillers –employeurs ou salariés– non professionnels du droit. Le taux de réformation (partiel et total) des décisions de première instance est par la suite également élevé –environ 70%–, mettant en lumière l’importance du double degré de juridiction dans cette matière.

    Multiplication des décisions répressives

    Pourtant, le même constat est partagé par de nombreux avocat.e.s de droit social : le droit à l’appel en matière prud’homale est aujourd’hui largement mis à mal. Au-delà des délais parfois délirants d’audiencement qui découragent de nombreux salariés de faire appel (actuellement environ 4 ans devant les Chambres sociales de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence), les avocat.e.s travaillistes observent plusieurs tendances récentes particulièrement inquiétantes.

    La première est la multiplication et la hausse des condamnations des parties perdantes (ou succombant au principal) à verser à la partie adverse des frais irrépétibles (frais prévus par l’article 700 du Code de procédure civile au titre du remboursement des frais engagés pour assurer sa défense). Le montant des condamnations atteint parfois plusieurs milliers d’euros, et ce, y compris pour des salariés bénéficiaires de l’aide juridictionnelle, cet outil semblant être utilisé par certains magistrats comme une véritable mesure de sanction, prononcé souvent en violation manifeste du principe d’équité pourtant visé à l’alinéa 4 de l’article 700 du CPC.

    La seconde est la multiplication des décisions répressives de la part de certains juges n’hésitant pas à faire état dans leurs arrêts de leurs positions clairement pro-employeurs –en violation cette fois, du principe d’impartialité de la justice– et distribuant les condamnations à des dommages et intérêts pour procédure abusive (article 32-1 du CPC), un mécanisme pourtant réservé aux procédures dilatoires et abusives les plus graves. Les justiciables salariés subissent une véritable rupture d’égalité en fonction de la chambre devant laquelle ils sont jugés. Cette situation crée un effet dissuasif et un frein à l’appel pour les justiciables, notamment salariés, qui n’ont souvent pas les ressources financières pour s’exposer à de tels risques, portant une atteinte directe au droit au recours.

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  • [Mémoire de déportation] Denise Toros-Marter : « J’avais 16 ans à Pitchipoï »

    [Mémoire de déportation] Denise Toros-Marter : « J’avais 16 ans à Pitchipoï »

    Témoignage livré en 2008

    À mes parents, afin que ce livre devienne la sépulture qu’ils n’ont jamais pu recevoir.

    C’est une belle famille ! Nous habitons au 5, rue de l’Académie, en plein centre-ville, en face le1 magasin de chaussures de ma grand-mère, Clémentine, qui nous gâte beaucoup.

    Mon père, qui avait commencé comme taxi après la Grande Guerre, est maintenant installé comme mécanicien-garagiste au 70-72, rue Cherchell (actuellement rue Jules-Moulet), dans le VIe arrondissement.

    Le Garage de l’Ascenseur est un grand garage de quatre-vingts places environ. Mon père emploie un mécanicien, un carrossier-peintre et un gardien, qui loge avec sa femme et son fils dans un petit appartement de fonction.

    Outre les réparations, mon père fait de l’achat et de la vente de voitures, ainsi que de la location sans chauffeur. Il a une belle clientèle, car son garage est dans le quartier bourgeois du boulevard Notre-Dame (au pied de « La Bonne Mère », qui surmonte Notre-Dame-de-la-Garde), et elle est composée de médecins et d’industriels qui ont une grande confiance et estime pour M. Lucien Marter.

    Des bancs de Thiers à ceux
    de Montgrand

    Mes frères vont au lycée Thiers2, à cent cinquante mètres de notre domicile. J’y fais aussi mes classes enfantines jusqu’à la septième, et j’en garde des souvenirs émus en raison des amitiés nouées avec des camarades de mon âge et de certaines institutrices qui m’avaient voué une grande affection.

    Puis, dès la sixième, j’entre au lycée Montgrand, un peu plus loin, un peu plus snob, mais où la camaraderie va s’installer grâce à la constitution d’une fine équipe que nous baptiserons la « Tribi » ou la « tribu des i », chaque membre étant dotée d’un nom se terminant par un i. Je suis donc baptisée « Radis » en raison, sans doute, de ma petite taille…

    Mes camarades, des filles intelligentes et studieuses, ont comme moi la passion du cinéma et des acteurs play-boys de l’époque. Chaque jeudi, nous nous retrouvons chez l’une ou chez l’autre, et nous y faisons notre théâtre personnel en trouvant dans les greniers des costumes qui nous permettent de jouer la comédie, voire la tragédie.

    Nous parvenons même à constituer une troupe amateur avec Lily Scherr, son frère Alfred et ses amis, Claude Aburbe et Salvator Zarava. Cette troupe montera Les Précieuses ridicules au théâtre de l’Œuvre, à Marseille.

    à suivre la semaine prochaine…

    1. Sic. Formulation méridionale

    2. À cette époque, cet établissement était mixte et comprenait des classes de la douzième à la septième

  • [Chroniques méditerranéennes] Nous sommes tous Maricarmen !

    [Chroniques méditerranéennes] Nous sommes tous Maricarmen !

    « Somos todos Maricarmen » ont scandé des milliers de personnes lors de manifestations à travers le pays après l’expulsion de Maricarmen âgée de 87 ans de son appartement, mercredi à Madrid dans le quartier du Retiro. Un appartement, dans lequel elle vivait depuis 70 ans. Évacuée sur son fauteuil roulant compte tenu de son handicap et dirigée sur un hôpital, en attendant son relogement chez un cousin, cette expulsion a suscité dans tout le pays une vague d’indignation, Maricarmen devenant malgré elle le symbole de la lutte pour le droit au logement et contre les expulsions. C’est après une longue bataille juridique que le fonds spéculatif qui avait acquis cet appartement d’un précédent propriétaire a eu gain de cause. En augmentant le loyer de 275% soit 2 650 euros par mois le fond « vautour » mettait Maricarmen en difficulté pour s’acquitter de ses loyers. Depuis le siège de l’ONU à New York où Pedro Sanchez se trouvait mercredi, le chef du gouvernement a réagi en dénonçant « une tragédie nationale que nous ne pouvons accepter », du côté de Sumar les partenaires du gouvernement dénoncent eux « la passivité de la ministre du logement ». Sumar qui se saisit de cette affaire pour porter au conseil des ministres de mardi, la demande d’expropriation du logement de son propriétaire le fonds spéculatif Urbagesa. La porte-parole de Sumar, Veronica Martinez, a déclaré jeudi « nous voulons mettre fin à cette injustice et envoyer un message clair aux spéculateurs et aux fonds vautours : le logement est un droit, pas un commerce ». Cette demande d’expropriation d’Urbagesa « doit marquer un tournant face à la spéculation immobilière. C’est pourquoi nous proposons également des modifications législatives afin qu’une telle situation ne puisse plus jamais se produire », a ajouté la porte-parole de Sumar. L’expulsion de Maricarmen remet sur le devant de la scène la politique du logement du gouvernement, une politique largement insuffisante, et par certains aspects incompréhensible, de la part d’un exécutif de gauche. Pour preuve le vote des députés du PSOE le 15 septembre lors d’une séance des Cortès, ceux-ci ont rejeté avec la droite l’examen de la loi proposée par le groupe Sumar qui interdit de vendre des appartements à des grands fonds d’investissement dont l’objectif est le commerce du logement. Avec les votes du PP, de Vox, de Junts (indépendantistes catalans) et l’abstention du PSOE le Congrès des députés a repoussé toute possibilité de prendre en considération l’examen de cette proposition de loi.

    Ce vote des députés socialistes montre clairement les différences au sein de la coalition gouvernementale en matière de politique du logement. Ce texte qui fut déjà présenté en novembre 2025, avait été repoussé grâce aussi à une abstention des députés du PSOE. Difficile de comprendre l’attitude des députés socialistes, qui ne traduisent pas dans leurs actes les politiques promises auprès des électeurs de gauche souvent victimes des spéculateurs. Les manifestations qui se multiplient dans le pays, comme encore ce samedi, dénonçant la main mise des fonds spéculateurs sur le logement et contre les expulsions vont probablement rappeler aux ministres la politique sur laquelle ils se sont engagés. Les ministres communistes au gouvernement et la coalition Sumar au Congrès des députés entendent bien dans les jours qui viennent faire bouger les lignes. Les bonnes déclarations de Pedro Sanchez dénonçant « une tragédie nationale » et l’incapacité de la droite locale à régler les problèmes de logement à Madrid, ne suffiront pas tant que ne seront pas pris des actes concrets et législatifs contre les fonds spéculatifs et pour le droit au logement.

    Journaliste, président de l’Association pour le souvenir de l’exil républicain espagnol (Aseref)