Il restera évidemment anonyme pour préserver la puissance du personnage. Juché sur le camion de la CGT énergie ou devant la banderole, d’aucuns l’appellent « le diable ». Une apparition casquée, mélange de Mad Max et de bestiole à cornes diabolique, équipée de chaînes, effrayante et galvanisante. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, c’est un « martyr » au sens premier et profond, aux accessoires et à l’attitude savamment calculés. « La mort, les tourments, la souffrance du monde ouvrier qu’on enchaîne, anonyme, rebelle et qui n’accepte pas cette condition. C’est ça que je voulais représenter », explique-t-il, où loin de « toute fanfaronnade », « tout a un sens ». Du bokken, sabre de bois japonais, à la cravache, « pour montrer aux gens qu’on abuse d’eux, qu’ils acceptent une certaine soumission », pétris par le « discours dominant ».
« Je voulais montrer, aussi, qu’il ne faut pas être faible avec les forts, que le monde ouvrier va se battre », ajoute-t-il. Au fil des réunions syndicales, le personnage est venu « tout doucement » s’imposer. L’idée : mettre en image le discours des « copains, qui ont de la faconde », au micro. « Moi, je suis là pour les épauler, pour choquer, marquer », poursuit-il. Heureux que les « gens viennent le voir après la manif » pour le remercier de sa présence, il ne se voit pas en « étendard ».
Car pour ce gars du Nord, né d’un immigré arraché à son soleil italien pour se retrouver au fond d’une mine de Lorraine, l’engagement coule de source. « Mon père était syndiqué, militant, et entre mineurs, ça discutait sévère ! J’ai baigné là-dedans et connu tôt la violence du monde du travail », raconte l’énergéticien qui, à 14 ans, avant d’aller à l’école, faisait « les postes », se réveillant à 3h30 le matin pour descendre au fond, malgré ses capacités artistiques remarquées par la prof de dessin.
Un avenir tout tracé. Mais, revenu de l’armée à 19 ans, il voit s’envoler la promesse d’embauche. La France misant sur l’atome, le charbon, c’est fini. « Né en 68, j’ai fait partie de la dernière section, celle qui n’a pas été prise pour les houillères, j’ai passé un examen pour rentrer à EDF », poursuit-il. Au sein du service public de l’énergie, il retrouve les « valeurs et l’esprit de famille » de la mine, se syndique à la CGT.
« Je savais ce que c’était de défendre un bien indispensable, fondamental », insiste-t-il avant d’évoquer une lente dégradation. Il se souvient de la privatisation d’EDF en 2005, où « on voulait se partager le gros gâteau ». Et de marteler : « on a voulu être compétitif, mais de quoi ? Comment l’imaginer quand on parle de quelque chose de vital ? » L’alignement du prix de l’électricité nucléaire sur celui du gaz, à la merci du marché, le révolte tout autant. « [Indépendants], on aurait dû être des nababs ! » balance-t-il.
Parce qu’il n’accepte pas de vivre dans « un pays qui crève la faim, qui a peur, où on ne peut plus vivre dignement de son travail », il sera là ce jeudi. Et de lancer : « J’ai envie de dire aux gens libérez-vous de vos chaînes, osez vous fédérer, osez dire que vous n’êtes pas d’accord avec des réformes qui ne sont bonnes ni pour vous ni pour vos enfants. »

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