Tag: privatisation

  • À Marseille, la grande colère des travailleuses de la petite enfance

    À Marseille, la grande colère des travailleuses de la petite enfance

    Frustration et déception sont palpables sur le visage de la soixantaine de travailleuses de la petite enfance rassemblées dans les locaux de l’unité locale FO 13, à Noailles, ce jeudi. Alors qu’une manifestation intersyndicale (CGT 13, FO 13, UNSA, FNEJE, CFDT, SNPPE, SNUTER-FSE 13), à l’appel du collectif « Pas de bébés à la consigne » devait se tenir à 14h, celle-ci a été annulée par la préfecture, indiquent les organisations, pour des raisons sécuritaires liées au mouvement lycéen.

    Assise à un pupitre aux côtés de représentants syndicaux et de travailleuses, Muriel Schneider, éducatrice de jeunes enfants dans une crèche associative marseillaise, se désespère : « C’est l’avenir de nos enfants et de la nation qu’on met en péril ». Cet épisode est vécu comme un signe de mépris gouvernemental par cette membre du collectif « Pas de bébés à la consigne », qui espérait ainsi faire entendre les revendications d’un secteur des crèches confronté à une crise chronique.

    Manque de moyens et de personnels, crèches qui ferment, manque de places disponibles, pénurie de vocations, turnover important, taux d’encadrement trop élevé, burn-out en chaîne… Les dysfonctionnements listés par les professionnelles sont légion dans la filière. Leurs conséquences transparaissent sur le visage des auxiliaires puéricultrices, assistantes maternelles et éducatrices de jeunes enfants présentes dans la salle.

    « Quand on se retrouve toute seule avec huit enfants et que l’un se blesse, on ne peut même pas aller le soigner : c’est de la maltraitance indépendante de notre volonté », confie la gorge serrée Aicha Abdallah-Ould, auxiliaire de puéricultrice et déléguée syndicale FO 13.

    Les déboires

    de la privatisation

    « La recherche de profit dans la prise en charge des personnes vulnérables, ça ne fonctionne pas », assure Aurélie De Brie, éducatrice de jeunes enfants ayant pris une pause après un burn-out dans une structure privée. « On se retrouve avec huit enfants et seulement sept repas, c’est vraiment comme ce qui est raconté dans le livre », ajoute Aïcha, faisant référence au livre-enquête Les Ogres de Victor Castanet (Flammarion ; 2024), où il décrit les dérives structurelles du gestionnaire privé People & Baby.

    Pour faire évoluer la situation, les idées fusent parmi les participantes : recenser tous les dysfonctionnements et fermetures de crèche dans des cahiers de doléances, faire une manifestation nationale, communiquer sur TikTok… « On pourrait récupérer toutes les couches usagées de nos crèches et les déposer devant la préfecture », ironise Aurélie.

  • Marseille : aux Chutes Lavie, réunis, on revit

    Marseille : aux Chutes Lavie, réunis, on revit

    Une clé et des fleurs dessinées aux craies de couleurs pour égailler le bitume, des tours de bluff des illusionnistes de l’Idéaliste pour marquer ce moment magique. Le portail fermé depuis des années par une poignée de copropriétaires qui revendiquaient la propriété de cette rue privée a retrouvé sa vocation d’usage public.

    « Paulette et Jeanne n’auront plus à remonter le raide et dangereux boulevard Guigou, les enfants pourront accéder aux centres d’activités des Chutes Lavie, et une voisine de 90 ans a prévu de s’inscrire à la gym douce », liste la conseillère d’arrondissement Nathalie Prost à l’adresse d’une petite centaine d’habitants venue fêter cette victoire qu’on leur avait promise impossible. C’était sans compter sur la pugnacité d’un collectif de riverains « qui s’est mobilisé sans relâche », souligne l’élue des 4-5. Et sur le soutien que la municipalité leur a témoigné.

    Un combat de fond

    « Impossible n’est pas Marseillais, s’est félicité l’édile écologiste du secteur, Didier Jau. Nous avons tenu notre engagement. C’est un combat de fond, juste et nécessaire dans une société qui se divise. » Réunifiés, apaisés, leur mobilité douce retrouvée, les habitants étaient invités à partage un repas dans le jardin municipal dont l’accès leur a été rendu et à préparer l’avenir ensemble. « La prochaine étape ici sera d’aménager un accès pour les personnes à mobilité réduite », a précisé Amad Zayad, conseiller d’arrondissement délégué au handicap.

  • Le tribunal remise les transats de La Ciotat

    Le tribunal remise les transats de La Ciotat

    « C’est peut-être injuste, mais ce n’est pas illégal » Au tribunal administratif de Marseille, ce lundi, le juge des référés Jean-Marie Argoud a tenu à recentrer les débats sur la demande d’expulsion, par la Préfecture, des transats installés sur la Grande plage de La Ciotat par les établissements KS13 et La Vague. La préfecture des Bouches-du-Rhône estime que la parcelle exploitée par le couple Lelieur appartient au domaine public maritime de l’État depuis le recul du trait de côte décidé en août 2025. Et soutient qu’elle n’a pas fait l’objet d’autorisation d’exploitation par la mairie de La Ciotat, dans le cadre de la concession passée entre la Ville et l’État. « Je n’ai aucun document d’autorisation d’exploitation de la part de la mairie », confirme le juge.

    Pour Me Benoît Jorion, l’arrêté d’août 2025 est au cœur du litige. « C’est un arrêté qui spolie le fruit d’une vie de travail », dénonce l’avocat du couple. « Quand un établissement exploite un emplacement et y pose un certain nombre de transats et les loue, c’est de la privatisation », lui répond Jean-Marie Argoud. La défense conteste l’expulsion sous deux jours et l’astreinte de 10 000 euros par jour de retard demandées par la Préfecture. De son côté, la Préfecture se défend : « L’astreinte est très urgente du fait de l’échec des procédures intentées contre le couple », plaide Emmanuel Shearer, représentant la Préfecture, évoquant la première confiscation des transats par les services de l’État le 25 juin dernier.

    Le tribunal administratif a rendu sa décision dans la soirée et ordonne aux propriétaires de retirer les transats du domaine public sous 48 heures. Avec 10 000 euros d’astreinte par jour de retard.

  • Le député Charles Alloncle ne sera pas poursuivi

    Le député Charles Alloncle ne sera pas poursuivi

    Charles Alloncle s’en tire sans dommage. Soupçonné de prise illégale d’intérêts et trafic d’influence, le député d’extrême droite (UDR) du Gard ne sera pas inquiété par la Justice. La plainte qui avait été déposée en mai par l’association AC!! Anti-corruption a été classée sans suite, le 3 août, par le parquet national financier.

    L’avocat de l’association soutenait que le rapporteur de la commission sur l’audiovisuel public avait, au cours de ses auditions (d’octobre 2025 à avril 2026), influencé les débats en posant des questions suggérées par la direction de Lagardère News, dans leur intérêt commun.

    Deux autres plaintes en cours

    Le parquet national financier a estimé que la qualification pénale de « prise illégale d’intérêts » ne pouvait être appliquée à une commission d’enquête parlementaire. Charles Alloncle est aussi lavé des accusations de trafic d’influence. « La perception d’un avantage indu par Charles Alloncle n’est pas apparue suffisamment étayée pour justifier l’ouverture d’une enquête pénale », s’est justifié le parquet national financier. Selon lui, la position du député Ciottiste n’est pas « incompatible avec la simple expression de positions politiques ».

    Suite aux révélations du quotidien Le Monde, Charles Alloncle avait pourtant avoué avoir reçu de Lagardère News (comme d’autres députés) une liste de questions à poser en commission. L’élu gardois soutient ne pas les avoir utilisées et avoir respecté son « indépendance la plus stricte ». Aux dires de nombreuses personnes auditionnées, sa posture lors des auditions était pourtant marquée par « une hostilité systématique envers l’audiovisuel public (…) identique à celle suggérée par le groupe Bolloré dans ses listes », soutenait la plainte. Il était même reproché Charles Alloncle de vouloir privatiser l’audiovisuel public.

    Le député d’extrême droite reste visé par deux autres plaintes. L’une (contre X) par l’animateur Nagui pour cyberharcèlement suite à un « raid numérique » et des « menaces de mort ». L’autre, déposée par La Maison des potes, est relative à sa participation à un groupe Facebook privé « Jordan Bardella », pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à raison de l’origine » et « injure publique à caractère raciste ».

  • Le portail rouvert, la voie est libre aux Chutes Lavie

    Le portail rouvert, la voie est libre aux Chutes Lavie

    Mobilisation, médiations, soutien du maire de secteur, de la mairie centrale : il était moins une avant que l’affaire ne se règle devant la justice. Le 29 juin, réunie en assemblée générale, l’ASL a voté la réouverture de la rue au quartier.

    L’ASL, aux commandes la co-propriété depuis la vente de la cité-jardin par HMP, aujourd’hui PML, avait revendiqué la privatisation de la rue qui traverse la cité en condamnant le portail et tout un quartier à faire des détours dangereux. Un combat des habitants des Chutes Lavie s’était alors engagé. La dynamique Nathalie Prost, à la tête du collectif, avait fait monter l’aïoli pour rendre leur liberté de passage aux habitants et faire entendre raison aux copropriétaires. C’était chose faite lundi. La réouverture est actée.

    Fête du partage à la rentrée

    « J’étais une habitante engagée, je suis aujourd’hui élue du secteur », a-t-elle rappelé, mardi, devant le portail, en remerciant l’ensemble des soutiens. En précisant : « Mon engagement citoyen a trouvé un relais politique, Didier Jau nous a entendus et la politique défendue est celle d’une ville ouverte, solidaire, où la liberté de déplacement est rendue aux citoyens. » Le maire écologiste du Printemps marseillais voit dans cette victoire un symbole et se félicite : « 100 jours pile après notre réinstallation à la mairie des 4e et 5e arrondissements. C’était un engagement de campagne. Avec le soutien de la mairie centrale, il a été tenu. »

    Si le vote entérine la réouverture piétonne, il ne reste qu’à desceller les verrous du portail pour que l’accès au jardin municipal rénové, à la crèche communale et au collège Dumas soit rendu à tous. Et Didier Jau d’inviter « tout le quartier à une grande fête à la rentrée, la fête du partage, de la solidarité et de la marchabilité ».

  • Les cheminots en grève contre la politique de la SNCF

    Les cheminots en grève contre la politique de la SNCF

    Vingt-sept avril 2026 à Saint-Brès (Hérault). Un agent de la SNCF décide de mettre fin à ses jours en se jetant sous un TER. Un drame venant s’ajouter aux onze autres suicides recensés depuis le début de l’année chez les salariés de l’entreprise ferroviaire. La goutte de trop pour une profession déjà au bout du rouleau, malmenée par la politique de recherche de rentabilité mise en place par la direction.

    Réunie début mai, une intersyndicale -composée de la CGT, SUD Rail, la CFDT et l’Unsa- appelle à une journée de grève le 10 juin. « On exige l’arrêt immédiat des réorganisations en série et l’ouverture d’un moratoire sur le niveau social dans l’entreprise avec ces suicides. Casser l’entreprise publique unifiée telle qu’elle existe par la filialisation et la compartimentation des différents services entraîne une perte de sens au travail et des casses dans les collectifs de travail », souligne Marc Brahier, secrétaire général CGT des cheminots de Montpellier.

    Des milliards de bénéfices

    Selon les cheminots, l’ouverture à la concurrence pousse la direction à épouser une logique de rentabilité qui accélère le découpage de l’entreprise au détriment des salariés. « Aujourd’hui, on est victime d’une politique du groupe SNCF où finalement, s’il faut favoriser certaines filiales hors groupe public, elle n’hésite pas à le faire au détriment des filiales qui sont encore considérées comme publiques et fatalement, ça pose des difficultés », reprend Marc Brahier. À l’instar de Géodis, premier transporteur européen routier et filiale de la SNCF, alors que Fret SNCF a été liquidé l’an dernier.

    Tout semble fait pour pousser les salariés à bout. « Il n’y a plus de recrutements. Donc quand il y a une charge de travail à couvrir mais qu’il y a moins d’emplois, on tire sur les salariés présents pour faire en sorte de tenir la production. On tire sur la corde en allongeant le temps des journées de service, en retirant des jours de repos, etc. », note le syndicaliste. D’autant que les salaires n’augmentent pas assez pour contrer l’inflation. « Nous avons été augmentés de 0,25% en octobre puis à nouveau de 0,25% en janvier. Mais quand on voit que sur certains produits l’inflation dépasse les 2%, ça devient extrêmement tendu », soupire Marc Brahier.

    L’augmentation des salaires sera également sur la table des négociations. Car la pilule a du mal à passer, le groupe réalisant « deux milliards de bénéfices sur l’année 2025 ». Une précarité des agents pouvant mener au drame d’avril dernier. « Quand on est cheminot, on s’engage pour le service public, pour rendre service à la population. Si notre travail est en plus totalement décorrélé de cet aspect-là, ça fait beaucoup », fait valoir Marc Brahier, qui n’exclut pas de donner des suites au mouvement si les négociations avec la direction échouent.

  • Les rames amiantées freinent l’ouverture à la concurrence

    Les rames amiantées freinent l’ouverture à la concurrence

    Une régulation européenne peut en cacher une autre. Tandis que la Région Sud avait accouru pour être la première en France à ouvrir ses lignes de train régionales à la concurrence imposée par l’Union européenne, c’est un règlement adopté en 2006 qui freine l’attribution du 4e et dernier lot « Ouest Provence », comme le pointe un rapport sénatorial, rendu public le 19 mai.

    Baptisé Reach (pour l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques), ce règlement interdit de transférer ou de mettre à disposition des rames de train suspectées de contenir de l’amiante. « En pratique, cette situation est ainsi parfaitement incompatible avec toute mise en concurrence des liaisons sur lesquelles ces rames sont utilisées », explique le rapport, cosigné par la sénatrice (LR) de Paris Marie-Claire Carrère-Gée et le sénateur (Les Centristes) de l’Eure Hervé Maurey. Une difficulté « qui n’avait pas été anticipée », déplorent les deux parlementaires. Les régions concernées l’ont en effet découvert au moment de demander à la SNCF le transfert des rames concernées. Tandis que d’autres pays, comme l’Allemagne, avait activé une dérogation pour les services ferroviaires pour éviter ce problème, la France ne l’a pas fait. « Or, désormais, il est trop tard pour le faire », pointe le rapport.

    Aux côtés des Hauts-de-France, du Grand Est, d’Auvergne-Rhône-Alpes et de l’Île-de-France, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur fait partie des régions coincées avec ce matériel ferroviaire pourtant encore loin d’être vétuste. « Cela concerne une vingtaine de rames, auxquelles il reste entre six et dix années de vie », répond le vice-président (Ren.) de la Région chargé des transports, Jean-Pierre Serrus, en précisant que cette présence potentielle d’amiante ne présente aucun risque pour les passagers.

    Pendant qu’elle subventionnait l’achat de nouveaux équipements flambant neufs pour les lignes déjà ouvertes à la concurrence, la Région Sud a, en urgence, fait basculer toutes ces rames amiantées sur le dernier lot non attribué, le lot « Ouest Provence », qui réunit les liaisons Marseille-Miramas, Marseille-Avignon, Marseille-Avignon-Valence-Lyon et Marseille-Nîmes-Montpellier, « en espérant qu’une solution sera trouvée d’ici là », note le rapport sénatorial. Tandis que l’hémicycle régional a approuvé, le 17 octobre dernier, le troisième lot des lignes des Alpes à la SNCF à partir de 2029, ces rames bloquent donc l’attribution du dernier morceau du réseau ferré régional. « Nous ne pouvons pas organiser le 4e lot, reconnaît Jean-Pierre Serrus. Mais je vais être optimiste, nous avons jusqu’en 2032. Le ministre connaît le sujet, il l’a pris en main, il n’y a pas matière à inquiétude. »

    Concurrence à 300 millions

    D’ores et déjà, le Sénat a adopté un amendement pour autoriser le transfert, une solution « très fragile juridiquement du point de vue du droit de l’Union européenne », alerte le rapport, qui prône une révision du règlement européen, « bien que complexe ». Le cas échéant, la Région devrait acheter de nouvelles rames puisque l’Europe impose une ouverture à la concurrence avant 2033. « Alors que ces rames pourraient encore être utilisées plusieurs années, si la Région était obligée de les remplacer à la date à laquelle le lot doit être mis en concurrence, la perte financière qui en résulterait pour elle représenterait entre 50 et 60 millions d’euros », alertent les deux sénateurs.

    Cette potentielle facture s’ajoute au coût déjà lourd de l’ouverture à la concurrence. Si la Région met en avant une augmentation significative des dessertes pour un coût constant, il lui a fallu acquérir les sites de maintenance existants, avec 64 millions d’euros à terme, et en construire de nouveaux pour chaque lot, pour un coût de plus de 200 millions d’euros. Face à la fragmentation de l’offre, il faut aussi mettre en place un nouveau système d’information et de billettique, pour 40 millions d’euros. Le tout avec un réseau désormais divisé entre les régions, une « balkanisation » du système ferroviaire, s’alarment les sénateurs. Que les syndicats dénonçaient depuis le départ.

  • [Entretien] Rima Abdul-Malak : « Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans le Sud-Liban »

    [Entretien] Rima Abdul-Malak : « Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans le Sud-Liban »

    La Marseillaise : Les défis liés
    à l’intelligence artificielle
    seront abordés lors de ce congrès. Comment appréhender ce que certains qualifient de «révolution» ?

    Rima Abdul-Malak : Ce n’est pas le cas en France grâce à notre législation sur les droits voisins mais ailleurs, quand on effectue une recherche sur Google, l’IA en fait le résumé. Ce qui signifie qu’on n’a plus la liste des articles sur lesquels on peut cliquer. Ces AI Overview [fonctionnalités intégrées au moteur de recherche Google Ndlr], drainent tout une part de trafic qui avant allait vers les articles de presse. Le New York Times a, par exemple, perdu 40% de son trafic en quelques mois. Ce phénomène touche l’ensemble des médias. Mais l’IA peut aussi être un outil, notamment sur les traductions qui nous prennent beaucoup de temps. Nous avons des projets de développement vers l’Amérique du Sud avec des produits spécifiques comme des newsletters, par exemple. L’IA sera un outil pour nous aider à aller plus vite, même s’il faudra toujours de la relecture et de vrais journalistes pour éditer. On essaie de voir les opportunités de l’IA et de se prémunir face aux menaces. Face à cette ère de l’intelligence artificielle, notre capital principal, c’est l’humain. Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans les villages du Sud-Liban pour décrire ce qui s’y passe.

    « L’Orient-Le Jour » est un média indépendant, ce qui est rare
    dans la région. Comment vous
    tenez financièrement et réussissez
    à vous développer
     ?

    R.A.-M. : On tient par le soutien de nos actionnaires qui compensent notre déficit même s’il n’est pas aussi énorme que d’autres médias ainsi que par quelques dons et mécènes. Mais les abonnements restent le pilier de notre modèle économique donc on ne peut pas se permettre de les perdre et on doit aller en chercher des nouveaux. Ce n’est pas pour autant qu’on va renoncer à nos projets de développement. Le pire face à l’IA, c’est d’être tétanisé, sidéré et de se recroqueviller sur un modèle ancien. Il faut au contraire innover, expérimenter, tester des nouvelles choses, quitte à se tromper mais en tout cas essayer.

    Votre journal est-il ciblé
    par des prédateurs ?

    R.A.-M. : Des prédateurs, non, mais on vit des pressions multiples parce qu’il y a toujours des articles qui ne plaisent pas à certains : partis politiques, chefs d’entreprise, etc. On peut avoir des procès, des intimidations, des menaces. On n’est pas très bien vu par le Hezbollah puisqu’on est très critique de son idéologie et de sa stratégie. Au début de la guerre, une cyberattaque menée par un groupe, les Fatimides, se revendiquant de la mouvance du Hezbollah, a ciblé la MTV (Murr Television), une grande télé libanaise. On s’est dit que ça pouvait nous arriver donc on a dû renforcer notre sécurité informatique. La situation de polarisation et de guerre qu’on vit nous oblige à être extrêmement vigilants et à redoubler tous les efforts de sécurité. Quand on a des journalistes qui se déplacent, par exemple dans le Sud-Liban, là, c’est la crainte, plutôt, d’être ciblés par Israël. Vingt et un professionnels de la presse locale ont été tués depuis deux ans et demi. On a toutes ces menaces et pressions cumulées mais on n’a pas eu de tentative de rachat ou d’OPA sur notre journal. Depuis 101 ans, on a un actionnariat divisé en quatre familles, ce qui donne à la fois une certaine diversité et une solidité. Leurs descendants, continuent, pour l’instant, à tenir très précieusement à ce média, espérons que ça dure. Ce qui fait notre différence, c’est qu’on n’est financé ni par des partis politiques ni par des monarchies du Golfe contrairement à tous les grands quotidiens autour de nous. La rédaction a une totale liberté.

    Comment informer dans un théâtre de guerre comme c’est le cas actuellement au Liban ?

    R.A.-M. : C’est aussi une guerre de l’information donc il y a énormément de manipulations, de désinformation, de récits alternatifs. Là aussi, l’IA est utilisée pour produire des fausses informations, de vidéos et de photos. On a dû renforcer dans la rédaction tout ce qui est fact-checking, vérification des sources, recouper toutes les informations, vérifier et analyser les vidéos amateurs qu’on reçoit avant de les publier. C’est l’intérêt de chaque protagoniste du conflit de produire des informations qui servent sa propagande.

    Ministre de la Culture, vous étiez l’une des rares à exprimer vos inquiétudes face à la montée de l’extrême droite notamment lors
    de la reprise du «
     JDD » par Vincent Bolloré. Quel est votre regard
    sur le paysage médiatique français
     ?

    R.A.-M. : Mes inquiétudes exprimées en 2022-2023 se confirment. Il n’y avait pas beaucoup de voix qui s’élevaient à l’époque, malheureusement. Est-ce que c’est trop tard ? Il n’est jamais trop tard mais il est un peu tard quand même. Ces médias, maisons d’édition, réseaux de distribution sont déjà aux mains de Vincent Bolloré et de ses entreprises. Mais il y a d’autres acteurs dans le paysage, littéraire, médiatique, audiovisuel, cinématographique, qui permettent de préserver un minimum de diversité. À cela s’ajoutent les aides du ministère de la Culture destinées à la presse, au cinéma, à l’édition. À un an de l’élection présidentielle, il faut faire de la pédagogie, expliquer à quoi servent ces aides, pourquoi il y a un audiovisuel public en France et que sa privatisation serait une énorme erreur économique, sociétale et culturelle. Ce n’est pas un sujet de droite ou de gauche mais de service public et de diversité de l’écosystème. Si jamais l’extrême droite arrive au pouvoir en France -ce que personnellement, je ne souhaite pas- le risque, c’est que tout cela soit coupé.

  • Le rapport qui veut détruire l’audiovisuel public

    Le rapport qui veut détruire l’audiovisuel public

    Les 551 pages ont été publiées en début de journée, mardi : le rapport sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public de Charles Alloncle est désormais consultable en ligne. Ce document fait suite à près de six mois de travaux qui auront servi de tribune au député d’extrême droite. « Disons-le clairement : ce rapport passe malheureusement à côté de l’essentiel. C’est une occasion manquée. Car la seule vraie question est celle de la vision pour l’avenir », estime dans un long post sur X le Premier ministre, Sébastien Lecornu. Le président de la commission d’enquête, le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus a, pour sa part, dénoncé les « contre-vérités » et les « mensonges » : « ça suffit ! », a-t-il lancé. « Je regrette que cette commission d’enquête ait été au service d’un projet politique : l’affaiblissement de l’audiovisuel public en vue de sa privatisation », insiste-t-il.

    Au fil de ses 69 recommandations, l’élu UDR (Union des droites pour la République), le parti ciottiste, s’en est pris à France Télévisions et Radio France, dénonçant ce qu’il considère comme des « biais militants », une « hostilité ciblée et assumée » à l’égard du Rassemblement national concernant certains journalistes ou encore « l’humour érigé en expression militante ».

    Dans un communiqué, la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, fustige ces conclusions : « Il faut regarder le rapport pour ce qu’il est : il n’est pas seulement un document sur l’audiovisuel public, il est devenu le terrain d’un procès politique où chacun cherche à imposer sa lecture idéologique du service public. » Parmi les préconisations, le rapporteur pousse pour la réduction de trois quarts le budget des jeux télévisés et d’un tiers le budget des sports du groupe public. « En réduisant le divertissement, il porte une vision élitiste, éloignée des familles, des publics les plus populaires et en coupant d’un tiers les compétitions sportives emblématiques de France Télévisions, il rendra payant l’accès au sport pour ceux qui n’ont pas les moyens de le payer », renchérit-elle.

    « Permettre un financement pérenne »

    Charles Alloncle préconise jusqu’à un milliard d’euros d’économies, notamment par la fusion de plusieurs chaînes, dont France 2 et France 5, ainsi que celle de franceinfo et France 24. « Ce rapport aux méthodes biaisées préconise des fusions à tout va et un contrôle politique renforcé sur l’audiovisuel public. Nous devons au contraire renforcer son indépendance, permettre un financement pérenne pour des missions de service public plus ambitieuses dans des conditions de travail dignes. Préserver l’audiovisuel public c’est protéger la démocratie », fait valoir la députée Génération.s, Sophie Taillé-Poilan.

    Même son de cloche pour Ayda Hadizadeh, « il faut que l’audiovisuel public, France TV et Radio France aient de la visibilité dans leurs financements », pousse la députée PS. Si elle n’appelle pas à « revenir à la redevance » supprimée sous le premier mandat d’Emmanuel Macron, elle appelle à « créer une taxe sur la publicité sur les plateformes, qui dégage énormément de revenus sur ces plateformes-là ». C’est peu ou prou l’une des 15 recommandations issues du rapport des États généraux de l’information.

  • Le rapport Alloncle adopté sans les voix de la gauche

    Le rapport Alloncle adopté sans les voix de la gauche

    C’est un vote qui acte la fin d’une mascarade qui aura duré six mois. Une commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public instrumentalisée par son rapporteur, le député ciottiste Charles Alloncle. Au total, 67 auditions ont été menées 234 personnes interrogées durant 200 heures de d’échanges particulièrement tendus et très médiatisés. Passé de l’ombre à la lumière, l’élu d’extrême droite a soumis au vote de ses collègues son rapport rédigé à l’issue des travaux. Un document de 400 pages, truffés de mensonges, aux relents trumpistes, avec 80 préconisations dont quelques-unes ont été dévoilées par l’AFP. À savoir : la suppression de la chaîne France 4 et France TV Slash, dédiées aux publics jeunes, pour « redéployer les moyens » sur une nouvelle offre diffusée sur France.tv et les réseaux sociaux ainsi que les fusions de France 2 et France 5 de même que Franceinfo et France 24. Aussi, le député d’extrême droite veut soumettre les figures de la télévision et de la radio publiques à une stricte neutralité et de revenir à la nomination des dirigeants de France Télévisions et Radio France par l’Élysée.

    L’objectif final est la privatisation de l’audiovisuel public. Un projet poussé par toute l’extrême droite, des ciottistes, aux zemmouristes en passant par les lepénistes, jusqu’aux libéraux de l’Institut Montaigne et défendu par les médias du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré. Le Monde a par ailleurs révélé que Lagardère News, propriétaire du JDD et du JDNews médias de la galaxie Bolloré, a envoyé à des députés de la commission d’enquête une série de questions à poser aux personnes auditionnées. Le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission évoque « des éléments concordants [qui] accréditent des tentatives d’ingérence inédites ».

    « Un précédent détestable »

    Réunis à huis clos, la trentaine de membres de la commission a débattu pendant près de cinq heures. Le vote a été acquis par 12 voix contre 10. La gauche s’y est opposée « nous ne souhaitons pas légitimer la manière dont les auditions ont été conduites et le rapport écrit. Cette commission a créé un précédent détestable », estime la députée Génération.s. Sophie Taillé-Poilan. Avant la réunion, les socialistes avaient proposé de couper le voter en deux : l’un pour approuver ou non la publication du rapport et l’autre pour approuver la publication ou non des recommandations de Charles Alloncle. « Pour dissocier les choses », pousse la députée PS Ayda Hadizadeh. « Il y a un autre précédent si on laisse publier ce rapport tel quel », fait-elle valoir, « le précédent selon lequel on peut tout faire, tout dire dans une commission d’enquête, et à la fin il n’y a aucune conséquence ».

    Pour Aurélien Saintoul, « le document est mensonger, partiel, malveillant et lui-même contradictoire » parmi les éléments évoqués par le député insoumis « le rapporteur explique avoir soutenu toutes les demandes d’auditions formulées par d’autres membres de la commission d’enquête : c’est faux. Nous avons, par exemple, demandé l’audition de Gérard Larcher et fort opportunément, il n’a pas soutenu cette demande ». Et pour cause, en tant que « président du Sénat il a nommé lui-même plusieurs personnes au sein du collège de l’Arcom », abonde l’élu.

    Le rapport sera rendu public dans une semaine.