« L’extrême droite ne censure pas la culture, elle la supprime »

Fondateur du Triptyk Théâtre, et désormais adjoint aux Arts, à la Culture, et à l’Éducation populaire à Nîmes, Denis Lanoy ne sépare jamais création et politique. Dans un Gard où l’extrême droite prospère électoralement, il pose un diagnostic sans détour : « Nous avons sans doute perdu du terrain. La gauche a un peu abandonné le terrain culturel depuis la fin des années 1990. » Pour lui, ce renoncement pèse lourd. À l’heure où le RN impose ses obsessions identitaires, la gauche doit « se ressaisir » et refaire de la culture « une question centrale de son projet politique ».

Car la culture n’est pas, à ses yeux, un supplément d’âme. « J’aime bien l’idée de la culture comme un droit », explique-t-il. Un droit qui n’a de sens que s’il vise « l’émancipation ». Et pour garantir ce droit, il faut un outil : le service public. « Sans service public, il ne peut pas y avoir de droit. Sinon, la relation entre les êtres repose sur le droit du plus fort à imposer au plus faible. » C’est précisément pour cela, estime Denis Lanoy, que l’extrême droite s’acharne contre la culture. Parce qu’elle demeure « l’endroit de mise en critique permanente », celui où se défendent le droit, l’égalité, la pensée et la liberté.

« Plus violent

que la censure »

Dans la région, les exemples se multiplient : festivals annulés, expositions empêchées, subventions menacées, récits patrimoniaux verrouillés. Mais Denis Lanoy refuse presque le mot de « censure ». Trop faible, selon lui. « Censurer, ça voudrait dire qu’ils laissent faire mais qu’ils contrôlent un peu le contenu. Là, ils suppriment complètement. C’est plus violent que la censure. » L’extrême droite, poursuit-il, avance vite et fort. Elle se drape dans la légitimité des urnes pour justifier des politiques d’étouffement. « Ils disent : on a été élus pour prendre des décisions, on prend la décision de supprimer la culture. » Derrière l’apparence démocratique, Denis Lanoy voit une logique profondément antidémocratique : tarir les lieux où se fabrique la contradiction.

Mais le RN ne se contente pas de supprimer. Il investit aussi le terrain des récits. Identité, patrimoine, roman national, histoire locale : tout devient matière à conquête idéologique. « Ils pratiquent le retournement », analyse l’élu nîmois, étonné d’entendre des élus d’extrême droite citer Gramsci ou Walter Benjamin. « Ils ont très bien lu les auteurs marxistes et ils essayent d’en tirer profit, mais pas du tout pour l’émancipation. Pour imposer un autre récit. »

Tenir la digue

À Nîmes, la nouvelle majorité promet des annonces en matière culturelle. Denis Lanoy reste prudent sur le détail, mais revendique une méthode : « favoriser le débat démocratique » et permettre « au plus de monde possible d’avoir accès à la culture ». Une ambition qui prolonge son combat de longue date contre la réduction de Nîmes à une simple carte postale romaine ou touristique. La ville, rappelle-t-il, est faite de « circulations, de métissages, de mémoires populaires, ouvrières, méditerranéennes. »

Reste la question des moyens. Alors que l’État serre les collectivités à la gorge, Denis Lanoy prévient la gauche : céder sur les budgets culturels serait une faute historique. « Si nous ne tenons pas le cap de dire : coûte que coûte, on maintiendra les budgets culturels, le jour où on cède, la digue va péter et le RN s’engouffrera partout. » Dans ce combat, pas de neutralité possible : abandonner les théâtres, les bibliothèques, les festivals, les artistes et les lieux d’éducation populaire, c’est laisser le terrain libre aux récits réactionnaires, aux falsifications historiques et aux politiques de fermeture. À l’extrême droite qui rêve d’une culture triée, domestiquée ou supprimée, Denis Lanoy oppose une autre ligne : une culture vivante, populaire, conflictuelle, capable d’armer les consciences. Une culture qui ne demande pas la permission d’exister et qui défend « la richesse d’humanité de chacun ».

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