La Marseillaise : Comment sentez-vous le contexte social alors que les prix des carburants continuent d’atteindre des sommets ?
Serge Ragazzacci : On a l’impression d’être dans une cocotte-minute. La mobilisation lycéenne est d’autant plus forte que la réponse du gouvernement, dès les premiers jours, a été d’une extrême violence. Forcément, ça a levé un mouvement de protestation qui est légitime. Il y a eu beaucoup d’émotions vis-à-vis des images qui ont pu circuler. Mais au-delà de cet épisode, ça fait un moment qu’on est dans une cocotte-minute et on ne sait jamais à quel moment elle va finir par péter, parce qu’on a une crise sociale extrêmement importante avec une question en particulier du pouvoir d’achat. Notre société est en souffrance, elle vit mal. Et on a un gouvernement qui a maltraité l’ensemble des institutions, des syndicats et qui fait preuve d’autoritarisme. Cela crée les conditions de mouvements sociaux qui ont parfois du mal à émerger car les sujets de mécontentement sont extrêmement nombreux, et il y a parfois du mal à trouver les lignes de convergence. Mais aujourd’hui, le gouvernement est sous pression, puisque les sujets que les jeunes portent sont aussi les sujets que nous avons portés le 29 septembre, en particulier sur l’avenir des services publics. Ce n’est pas un hasard que le mécontentement se fasse sentir en ce moment car nous sommes en plein débat sur le budget de l’État. Qui prévoit, pour l’instant, d’accroître les difficultés du service public.
Cette situation est-elle inédite en France ?
S.R. : C’est un peu inédit dans le sens où il y a un ras-le-bol général face à une situation qui est devenue catastrophique pour une bonne partie des Français. Les moments de ras-le-bol général ont toujours rencontré des mouvements sociaux. Ce qui est surtout inédit, c’est la brutalité avec laquelle le gouvernement a répondu aux premiers blocages des lycéens. Tout le monde a été surpris par la démesure de la répression policière. Nous sommes dans un temps d’extrême pression, sur fond de crise sociale, avec un gouvernement qui ne veut rien entendre aux douleurs que peuvent ressentir les travailleurs et les retraités et qui continue à vouloir leur faire les poches. Tout cela sur fond de crise démocratique, avec la perspective des élections présidentielles et une extrême droite qui n’a jamais été aussi haute.
À la CGT, appelez-vous à élargir le mouvement lycéen ?
S.R. : Le mouvement lycéen a sa propre vie, son autonomie, et nous, on respecte ses choix. On voit bien comment le pouvoir a essayé de faire croire que ce mouvement était récupéré par les uns ou par les autres. Si c’était si simple, on y aurait pensé avant. Mais ça a permis de noyer le débat pendant des jours et de ne pas s’interroger sur les raisons de cette colère dans la jeunesse. C’est important que le mouvement reste dans les mains des organisations lycéennes, même si elles sont faiblement représentées. Nous, on essaie de répondre à leurs sollicitations.
Beaucoup de gens sont descendus dans la rue pour être auprès de la jeunesse et c’est une bonne chose. Mais la meilleure manière de préparer un avenir à notre jeunesse c’est de se mobiliser pour nos salaires, nos conditions de travail, l’accès à l’emploi etc… C’est pour cela qu’il y a la date du 5 novembre, qui est la suite de ce qu’on a construit le 29 septembre sur la fonction publique. Cette fois-ci, c’est une journée de grève et de manifestations interprofessionnelles, en particulier sur les questions de salaire et de pouvoir d’achat, sur les questions de services publics, d’emploi et aussi sur l’industrie, puisqu’il y a beaucoup de licenciements en cours. C’est une date de convergence qu’on a besoin de réussir pour venir en appui à la jeunesse.
Appelez-vous aussi à la mobilisation avec les Gilets jaunes le 17 octobre ?
S.R. : On a un peu de mal à voir quelles sont les revendications pour cette journée. La position nationale est la suivante : s’il y a des choses qui peuvent correspondre à notre cahier revendicatif, on pourra y participer. Mais pour nous, le syndicalisme se passe dans les entreprises où nous avons beaucoup de sujets avec notamment les questions de salaire et de pouvoir d’achat. Il n’y a pas un jour sans que les gens se plaignent du prix de l’essence, de l’électricité ou du prix du chariot quand on va faire ses courses. Notre responsabilité aujourd’hui, c’est donc de faire entendre ce mécontentement, de le transformer en revendication et d’aller pousser le gouvernement, mais aussi le patronat, dans leurs retranchements. Aujourd’hui, la colère, comme souvent, est dirigée contre le gouvernement, mais elle oublie le patronat alors que les entreprises du CAC 40 ont dégagé au premier semestre plus de 60 milliards de dividendes, ce qui est un record. La France est championne du monde du reversement de dividendes. Ce n’est donc pas vrai que notre pays est en ruines.
Quelles sont les mesures d’urgence que vous réclamez pour répondre à la crise ?
S.R. : D’abord le blocage immédiat des prix des carburants. Mais il n’y a pas que le carburant, nous demandons aussi le passage de la TVA à 5,5% sur l’électricité et le gaz. Du côté des mesures sociales, nous demandons, face à une inflation estimée entre 3 et 4%, d’augmenter le Smic à 2 200 euros bruts. On demande aussi le dégel du point d’indice. Le problème de la France, c’est que la consommation est en berne parce que les gens n’ont plus les moyens. On demande aussi un contrôle sur les 211 milliards d’aides publiques et d’exonérations sociales pour les entreprises. Malgré un rapport sénatorial, rien n’a été fait sur ce sujet. Aujourd’hui, on a donc toutes les raisons de se mobiliser et on va tout faire dans les jours et les semaines qui viennent pour inscrire la plus grande mobilisation possible.

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