[Entretien croisé] « Grigny et Marseille s’attaquent à la pauvreté »

La Marseillaise : L’actualité
est marquée par le mouvement lycéen, suivi par cette journée du 17 octobre émaillée de violences. Comment l’avez-vous vécu en tant que maires ?

Jean-Marc Coppola : Ce qui m’a frappé en rencontrant les lycéens, c’est qu’ils n’avaient pas d’interlocuteurs. Nous avons eu un échange avec une trentaine d’entre eux, nous leur avons donné la parole en conseil d’arrondissements. Ils sont d’une grande maturité, ils ont des revendications tout à fait justes. Mais le gouvernement ne répond pas à la hauteur de ce qu’ils demandent en matière de bonnes conditions d’études, de dignité, de respect. Ils n’ont pour seules réponses que des violences policières, auxquels nous avons été confrontés dans le 15e arrondissement. Derrière, il y a eu un samedi de chaos, auquel on ne s’attendait pas, avec cette accusation que ce sont des jeunes de quartiers, des cités qui viennent, alors qu’il s’agit d’éléments extérieurs. L’expression contre les institutions, la Marianne à terre, montrent une grande défiance. Je ne suis pas de ceux qui disent que parce que les politiques publiques sont violentes il faut répondre par la violence. La violence n’a jamais rien donné. Mais ce qui est inattendu aussi, c’est la réponse inappropriée de l’État qui n’a pas anticipé ce qui s’est passé, face à quelque chose de très organisé. Un État qui n’est plus capable de protéger ses concitoyens est un État en délabrement total. C’est le résultat de politiques menées depuis très longtemps, particulièrement avec Emmanuel Macron depuis dix ans. Cela pose des questions sur ce qu’il faut recoudre, des actes à prendre pour montrer que l’on entend les souffrances, la violence sociale. Nous sortons d’une rencontre avec des mères à la Castellane, qui nous disent qu’elles veulent le mélange, que l’humain soit pris en compte, qu’il faut de la mixité. Il faut des politiques qui rétablissent de la justice et de l’égalité.

Philippe Rio : À Grigny, je n’ai ni commissariat, ni lycée. Mais nous avons donné la parole aux lycéens, j’ai été devant des lycées pour écouter longuement. Il y a une exigence d’égalité très claire. Les manifestations parisiennes se sont faites dans la joie, les élèves, les professeurs, les parents d’élèves étaient présents. Se retrouver ensemble pour réclamer la même chose, un avenir, c’était extrêmement rafraîchissant. Ce mouvement de samedi, des gens m’en parlent depuis quinze jours. Des gens qui ne sont pas politisés, qui n’ont jamais été à des manifestations qui me demandaient si j’y allais. Il y a un symbole dans la France invisible qui se dit qu’il se passe quelque chose, c’est le signe d’une colère extrêmement profonde. Je condamne sans conteste tous les dérapages qui ont eu lieu. Mais le biais médiatique aujourd’hui fait qu’on oublie le mouvement social, la lutte contre la vie chère. Au bout de dix ans, on se dit que la question des libertés publiques, de l’ordre public, des privatisations rampantes se pose dans le pays. Cela fait une addition très importante, il n’y a plus rien qui fonctionne. Il y a des Français polarisés et un président de la République qui appelle à la rescousse les corps intermédiaires pour demander l’arrêt des violences après nous avoir mis de côté pendant dix ans, mais qui ne donne aucun débouché. Nous sommes en début de mandat et on nous prend 7 milliards d’euros pour rembourser les dettes du pays, de l’argent que l’on n’a plus comme le service public de proximité. Nous sommes la dernière digue et on nous prend encore des moyens !

Vous avez parlé des revendications sur le pouvoir d’achat. Il y a le même niveau de vie à Grigny que dans ce secteur. Que pouvez-vous faire face à la misère ?

P.R. : Grigny et Marseille sont les deux villes qui en France ont décidé de s’attaquer à la pauvreté. Nous sommes au XXIe siècle dans la sixième puissance mondiale et ce sont des collectivités locales qui aujourd’hui se disent qu’il faut faire de la rénovation urbaine de manière XXL, s’attaquer aux copropriétés dégradées. Le logement est le premier poste de dépense des Français, si le logement va mal, les familles vont mal. Même s’il y a aussi l’emploi, l’éducation, parce qu’inégalités sociales et scolaires se nourrissent mutuellement. Nous ne sommes pas dans le déni : ça s’appelle de la pauvreté. Elle touche d’abord nos enfants, deux tiers des enfants à Grigny. Ce sont les femmes aussi, les familles monoparentales. Quand on prend le sujet pour construire des politiques publiques, on s’aperçoit qu’il y a plein de choses qui dysfonctionnent. Quand la moitié de ceux qui pourraient toucher le minimum vieillesse ne le touchent pas chez nos anciens, notre monde est détraqué. Nous avons décidé courageusement d’apporter des réponses, d’interpeller l’État. Ce n’est pas simple. Il y a trois ans, je suis venu ici à Marseille pour voir comment vous faisiez votre stratégie pauvreté, avec Audrey Garino [alors adjointe PCF aux solidarités, Ndlr]. Il y a eu une expérimentation, territoire zéro non-recours aux droits. Cela commence à fonctionner, j’ai interpellé l’État pour que cela ne s’arrête pas à la fin de l’année, avec une tribune ce mardi dans Libération.

J.-M.C. : Nous sommes dans un secteur où il y a beaucoup de solidarités, à l’échelle de la cité. Cela tient comme ça, par ces associations qui permettent cette solidarité, qui permettent de la dignité mais ne règlent pas les problèmes de fond de la pauvreté. Il y a de nombreuses préoccupations sur ce secteur, mais la question de pouvoir manger se pose tous les jours.

P.R. : Nous allons reprendre les distributions et nous allons voir de nouveaux visages, des travailleurs, nos anciens qui après une vie de labeur vont faire la queue ! Il y a un gouvernement qui ne peut plus faire et un peuple qui n’en veut plus. Nous, les communes sommes au milieu de tout cela et nous devons faire face à ces défis, à la pauvreté, au changement climatique. On l’a vécu pour la première fois avec une telle importance cet été. Dans ce moment très complexe, nous avons un rôle particulier à jouer. Dans ma ville, j’ai les petits-déjeuners financés par l’État pour tous les enfants et heureusement. J’ai dû me battre. Pareil pour qu’ils paient moins cher les inscriptions sportives, je fais entre 0 et 75 euros et j’ai 2 000 inscrits de plus dans mes clubs, avec 40% de filles.

J.-M.C. : En tant que maire de secteur, je suis l’oreille et le porte-voix des souffrances et des aspirations à vivre dignement. Le trait d’union entre les institutions, la mairie centrale, la Métropole, l’État… pour apporter des réponses et des solutions concrètes. Les élus de proximité sont en première ligne et on doit surmonter des paradoxes. Sur le logement, il en manque 70 000 à Marseille. Mais quand on vient nous en demander, on ne veut pas montrer l’impuissance de la politique. Il faut contraindre là où se décident les choses, là où sont les moyens. C’est ce que nous avons fait lors du dernier mandat, auprès de l’État qui pendant des décennies a complètement délaissé Marseille. Sans l’État, nous n’aurions pas pu répondre à l’incurie sur les écoles. On essaie de mener des politiques de proximité utiles, de lutter contre les inégalités en mettant des priorités. On construit des écoles prioritairement dans nos quartiers, là où rien n’a été fait pendant des années. Aujourd’hui, on ne peut pas avoir un État qui abandonne les collectivités, les étrangle, nous rend impuissants. C’est terrible.

Justement, vous ouvrez des services publics, mais en même temps, les centres sociaux et missions locales perdent des subventions, les services publics de l’État ferment. Vous ne vous sentez pas impuissants ?

P.R. : C’est la question qu’on se pose tous les matins. Quand on parlait de logement, on mettait cinq ans pour avoir un logement social quand j’ai été élu maire [en 2012, Ndlr]. Aujourd’hui, c’est dix ans. Mais il faut toujours avoir de l’espoir. Même sans espoir, la lutte est encore un espoir, comme disait Romain Rolland. On arrive à bouger des choses. Je dis souvent à mes interlocuteurs de l’État, si vous voulez réussir la République, vous devez réussir Grigny. Si on veut réussir la France, il faut réussir Marseille. Je ne comprends pas pourquoi la deuxième ville de France est dans cet état. Marseille est un mystère pour moi. Une telle capacité à faire rayonner la France, et cette situation hallucinante. Je suis venu à Marseille il y a dix ans pour le plan initiatives copropriétés lancé par Julien Denormandie, du temps de la rue d’Aubagne. J’ai signé la deuxième opération d’intérêt national de rénovation de copropriétés dégradées, pour 5 000 logements. J’y habite, je viens du quartier de la Grande Borne. Tous les ans je vais à Paris, on parle toujours de nos deux villes sur les copropriétés. Nous sommes à l’avant-garde des défis de notre nation. Mais sur le logement : on en est où sur l’encadrement des loyers ? C’est le 26 novembre que l’expérimentation s’arrête. 83% des Français sont favorables, la crise sociale en Europe est autour du logement et pour la première fois il a été créé une commission européenne au logement. Il faut un encadrement des loyers obligatoires dans les opérations de requalification des copropriétés d’intérêt national. À Grigny, les marchands de sommeil louent à 50 euros le mètre carré ! C’est une mesure contre la vie chère facile à mettre en œuvre et qui fonctionne.

J.-M.C. : Un des facteurs de mobilisation, c’est aussi de revaloriser ces quartiers. Je suis frappé des initiatives des adolescents eux-mêmes qui au centre social de Campagne Lévêque prennent une caméra et font un film de 10-15 minutes pour montrer que cette jeunesse n’est pas celle qui est décrite, dont on doit avoir peur. Ils montrent que leur quartier, leur cité est belle, ils grandissent là-dedans. Ici, il y a autant de qualités, d’atouts, de talents qu’ailleurs. Cela accompagne les initiatives que l’on peut prendre en direction des autres collectivités, de l’État, pour rassembler, dire que l’on existe. Par ces discussions, on peut montrer comment trouver des solutions, expliquer qu’il y a une indécence à avoir autant d’inégalités, d’avoir autant de richesses dans ce pays qui ne participent pas à un vivre ensemble. Nous sommes avant une échéance importante, et peu en parlent. Le leitmotiv depuis des années c’est on va baisser les impôts, mais l’impôt c’est la redistribution des richesses ! Il faut une grande réforme de la fiscalité pour donner des moyens aux collectivités, pour que les missions régaliennes de l’État soient aussi respectées. Redonner confiance, valoriser, cela permet de relever la tête. Je suis frappé par les initiatives bénévoles des habitants pour nettoyer leur quartier, créer des jardins partagés et ils attendent de nous qu’on les soutienne, qu’on les accompagne. Ce sont des petites choses mais la dignité passe par là.

Il y a une chape de plomb à briser avec cette image que l’on peut avoir des quartiers Nord à Marseille, où celles renvoyées
par Tibo Inshape quand il patrouille avec la Bac à Grigny ?

P.R. : Nous sommes confrontés à des narratifs et à des récits. Le récit français majoritaire sur les quartiers populaires donne un biais négatif. Ceux qui vivent les quartiers populaires connaissent leurs fragilités, leurs vulnérabilités, mais en même temps cette incroyable créativité, cette force de vie, cette solidarité, cette énergie épatante. Dans ce moment politique dans lequel nous sommes, à la veille d’une élection présidentielle extrêmement importante, je vois bien ce qui est raconté médiatiquement. Nous sommes les petits vilains canards de cette Nation. Soit on fait avec, soit on fait sans. C’est le grand choix qui sera posé dans cette élection présidentielle. Le sujet est un impensé aujourd’hui, comme celui des collectivités locales, comme celui de la pauvreté, y compris dans le milieu rural. Il ne faut pas jouer les fractures entre les ruraux et les urbains, de 15 à 20 millions de nos concitoyens vivent dans des territoires marqués par la pauvreté. Nous participons, avec les territoires ultra-marins, à une question de jeunesse. C’est l’avenir de cette jeunesse qui se joue. Certains voudraient la préférence nationale. C’est faire sécession. Qu’est-ce qui va se passer si le pire arrive dans six mois ? Quelles vont être les collectivités locales les plus touchées ? Aujourd’hui c’est simple de dézinguer une ville populaire sur les dotations, sur les crédits de la politique de la ville. Ce projet nauséabond de préférence nationale aura comme premières victimes les villes populaires, nous avons un intérêt majeur dans cette période. Je suis dans l’Association des villes de banlieue, nous avons fait notre séminaire de rentrée sur ce sujet-là, parce que nous avons extrêmement peur. Il ne faut pas être sidérés par cette peur, mais que cela nous permette de se mettre en mouvement, de prendre des initiatives. Les habitants des quartiers populaires contribuent à la richesse de ce pays, à l’identité de ce pays. Nous sommes un plus, et pas un moins, si ce n’est que nous partons avec un peu de retard. Mais nous sommes l’avant-garde de ce pays. Si on regarde d’un point de vue électoral, tous les spécialistes nous disent que les résultats du Nouveau front populaire c’est aussi une réaction des quartiers populaires qui se sont surmobilisés pour ne pas que le Rassemblement national gagne. On sait qu’il y aura un deuxième tour, et nous avons déjà l’identité d’une personne qui y sera. Moi je demande déjà à mes services de faire un plan B pour mon budget. Nous travaillons tous à nos budgets en ce moment. Nous nous serrons déjà la ceinture et nous ne savons pas comment nous allons faire, parce que notre boulot c’est le vivre ensemble, nous sommes des animateurs du vivre ensemble. Cela coûte, il y a des dépenses, ou plutôt des investissements, y compris dans l’humain. Nous allons construire nos budgets avec moins encore. Mais s’il y a une catastrophe au mois de mai, ils vont tout couper. Cela sera un autre mode de gestion. Qu’est-ce qui se passe si on nous enlève la dotation de solidarité urbaine ? Demain s’il y a un autre gouvernement, je ne suis pas sûr de l’avoir. Chez moi, c’est 18 millions d’euros. On voit le danger. Nous devons très rapidement prendre conscience que nous serions les premières victimes de ce régime s’il arrive au pouvoir.

J.-M.C. : Notre rôle c’est de créer du liant entre les personnes. De montrer comment ces différences sont une richesse. Tout est fait pour opposer, diviser, le racisme est exacerbé. Aujourd’hui, on sait combien il y a de discriminations ici. J’ai rencontré ce matin une association qui permet l’accès au sport, à la nage, à 300 enfants de la Bricarde à la Castellane. Quand elle veut les amener dans un camping à l’extérieur, ils voient 13015 Marseille et ils disent : ce n’est pas notre public. Il y a ces discriminations, il y a aussi cette opposition cherchée entre les générations en plein mouvement lycéen, comme si on devait choisir entre les uns et les autres. Alors notre boulot c’est de créer du lien, apaiser les peurs, valoriser, sans mettre la poussière sous le tapis. On le sait que la pauvreté, l’absence de logement amènent à des dérives, que les trafics s’en nourrissent. Mais parlons de ceux qui se retroussent les manches. Je suis heureux qu’il y ait le projet de cité de cinéma à côté, c’est un des arts qui permet de montrer sans fards !

P.R. : On a mille et une expériences de choses incroyables. Pour revenir au mouvement lycéen, il commence à Mayotte. Ils demandent de l’égalité. Il se poursuit à Créteil. Les lycées de banlieue arborent le drapeau bleu-blanc-rouge, c’est la première fois qu’il y a ça de cette manière-là. J’ai entendu La Marseillaise dans les défilés. Et très rapidement les grands lycées parisiens, de l’élite se sont mis en grève pour dire qu’ils ont tout, et se mobilisent pour ceux qui n’ont pas les mêmes chances. Quelle intelligence ! Il n’y a que notre monde adulte qui est stupide et nous fait courir un grand danger. Et dans les quartiers populaires il y a les petites choses de la vie qui nous changent. Le président de la Confédération des petites et moyennes entreprises de France a grandi à Grigny, il a commencé à la JC, il a terminé à HEC ! J’ai deux influenceurs, Golo et Ritchie qui cartonnent sur les réseaux sociaux. Pour la première fois, un documentaire est fait avec eux sur la banlieue, il n’y a aucun policier, aucune violence. C’était le meilleur documentaire en nombre d’entrées de ces dix dernières années ! Nous sommes en train de gagner quelque chose.

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