Vincent Bouget, l’épopée d’une victoire populaire

Au Prolé, dans la soirée du dimanche 22 mars, la pluie n’a pas éteint la braise. Elle l’a attisée. Dans la cour et sous les néons, on lisait sur les visages la même fatigue joyeuse : celle des campagnes qu’on mène au corps à corps, à force de tracts, de portes frappées, de réunions qui finissent tard, de doutes avalés sans jamais baisser les yeux. Et puis, d’un coup, l’annonce : Vincent Bouget est élu maire de Nîmes avec 40,97% des voix, devant Julien Sanchez (RN) à 37,52% et Franck Proust (LR-Horizons) à 21,51%. La ville venait de basculer. La droite clanique, au pouvoir depuis vingt-cinq ans, venait de tomber. L’extrême droite du RN, qui rêvait de s’offrir la « Rome française » comme un trophée, venait d’être repoussée.

Dans ce bar-phare de la gauche nîmoise, institution plus que QG, on ne célébrait pas seulement un score. On célébrait une revanche sociale, une dignité retrouvée, une mémoire transmise. Les bras se lèvent, les mains tremblent, les larmes montent sans prévenir. On s’étreint comme après une délivrance. Vincent Bouget apparaît, happé par les accolades, le regard humide. Il serre sa famille, embrasse sa mère, cherche sa fille en visio, et déjà la foule scande son prénom comme on scande une promesse : celle que la ville cesse d’être un décor pour les puissants, et redevienne un foyer pour celles et ceux qui la font vivre.

Une victoire, une méthode : écouter puis construire

Ce soir-là, l’émotion avait la densité d’une histoire longue. Car ce n’est pas une victoire « tombée du ciel ». C’est une victoire labourée. Deux ans de construction, de discussions, de désaccords surmontés. Deux ans à aller dans les quartiers populaires comme dans les rues du centre, à écouter la colère, les peurs, la lassitude. Deux ans à construire un programme avec les habitants au travers d’un questionnaire rempli à 3 000 reprises, à multiplier les réunions, à sonder, à recueillir, à recommencer. Cette liste qui porte le nom de sa méthode, « Nîmes en commun », n’a rien d’un slogan : c’est un fil tendu entre la politique et le quotidien, entre la mairie et la ville réelle.

À peine le résultat digéré, une idée s’impose : aller à la mairie. Comme une évidence. Comme un rite. Le cortège s’organise, grossit à vue d’œil, envahit les ruelles. Et la marche devient un récit en mouvement : on reconnaît des visages croisés pendant deux ans, des militants de l’ombre, des habitants des quartiers populaires, des jeunes qui votent pour la première fois, des anciens qui n’y croyaient plus. Bouget avance lentement, arrêté tous les deux mètres par une main posée sur son épaule, une embrassade, un « merci », un « on l’a fait », des milliers de « on a gagné. »

La droite fracturée,

la gauche rassemblée

Dans cette procession, il y a une chose qu’aucun bulletin ne mesure : le lien. Celui de l’implantation. Celui d’un travail patient, à rebours des campagnes hors-sol. Face à un candidat RN, Julien Sanchez, parachuté en janvier par le parti, quasi absent du terrain, préférant vanter les méthodes brutales et unilatérales de Donald Trump en conférence, porté par une stratégie nationale et un programme lacunaire, la gauche nîmoise opposait une force simple : connaître la ville, ses fractures, ses noms, ses douleurs, ses solidarités.

En face, la droite nîmoise aura offert le spectacle d’une succession ratée, d’une guerre de chefs entre Franck Proust et Julien Plantier, héritiers proclamés de Jean-Paul Fournier, frères ennemis pendant des mois, avant une fusion forcée au soir de leur débâcle du premier tour. Une addition de logos, tardive, sans souffle, sans vérité. Nîmes a sanctionné ce manège. Et la leçon est brutale : on ne gouverne pas une ville comme un patrimoine à transmettre, ni comme une vitrine à vendre.

Car l’autre leçon, plus grande encore, vient de la gauche. À Nîmes, l’union n’a pas été un mot d’ordre plaqué : elle a été un travail. Une preuve. Une discipline. Ici, communistes, socialistes, écologistes, militants de Génération.s, de Place publique, de L’Après, et une large part de la société civile ont choisi de se compter ensemble plutôt que séparément. Non pas au dernier moment, dans l’urgence d’un second tour, mais dans la durée, à force de rencontres, de débats, de concessions, de respect des désaccords. Et quand certains, au niveau national, s’épuisent à la division, Nîmes rappelle que l’unité n’est pas une posture : c’est une stratégie pour gagner, mais surtout une condition pour gouverner.

Quartiers populaires :

le sursaut qui change tout

Entre les deux tours, quelque chose s’est levé. Dans les quartiers populaires, là où l’abstention est souvent le premier parti, on a vu un sursaut : une mobilisation décisive, avec une hausse moyenne de participation de 11% pouvant monter jusqu’à 17%. Pas un miracle : des discussions partout, des voisins qui se convainquent, des familles qui se parlent, des jeunes motivés à voter parce que l’enjeu dépassait les querelles politiciennes. Et dans les urnes, la vague est nette : Bouget fait carton plein à Valdegour (jusqu’à 76%, école Gustave-Courbet), au Chemin-Bas d’Avignon (79%, Jean-Zay), au Mas de Mingue (74%, Jean-d’Ormesson) et à Pissevin (84%, Henri-Wallon/Paul-Langevin). À l’inverse, Julien Sanchez s’effondre dans ces secteurs (de 6 à 15%), quand il est surtout en tête dans des quartiers plus « ville active » et pavillonnaires (René-Char, Mas de Ville, Vacquerolles). La droite, elle, ne conserve qu’un îlot : Castanet, où Franck Proust arrive en tête avec 36% (Combe des Oiseaux).

Bouget le dit avec gravité : « Il y a eu un sursaut citoyen. Dans les quartiers populaires comme partout dans la ville. » Et il ajoute : « Je veux saluer celles et ceux qui l’ont fait pour faire barrage. Cela nous oblige. » Oui : cette victoire oblige. Elle oblige à réparer, à rassembler, à tenir la promesse d’une mairie qui regarde enfin vers Pissevin, Valdegour, le Chemin-Bas, Richelieu, La Gazelle, et pas seulement vers les cartes postales.

Du balcon, une nouvelle ère

Arrivé à l’Hôtel de Ville, Bouget prend la parole au balcon devant près de 2 500 Nîmois. Derrière lui, des figures de la gauche locale, mais aussi des visages qui disent la portée de l’instant. On voit Alain Clary, dernier maire communiste de Nîmes de 1995 à 2001, ému aux larmes comme un témoin qui voit l’histoire reprendre son cours. À ses côtés, Françoise Laurent-Perrigot, présidente (PS) du Département et Carole Delga, présidente (PS) de Région, venues saluer une victoire qui dépasse les frontières de la cité romaine. Clary parle d’« une nouvelle génération, une nouvelle façon de faire de la politique, un nouvel espoir ». Et la ville comprend que ce soir ne referme pas une parenthèse : il ouvre un chapitre.

Bouget, lui, refuse l’ivresse personnelle. « Je ne suis pas dans une logique personnelle. Nous sommes au début de l’histoire. Dès demain, nous allons nous mettre au travail », promet-il. Puis il dédie : à sa famille, à sa grand-mère résistante récemment disparue, à celles et ceux qui ont porté la flamme quand la ville semblait promise à la résignation.

Ce dimanche de mars, Nîmes a vécu plus qu’une alternance. Elle a vécu un moment de vérité : celui d’une ville qui choisit l’ancrage contre le parachutage, la solidarité contre la peur, l’union contre les egos. Dans vingt ans, on lira peut-être ce soir comme une date. Les Nîmois l’ont vu comme une scène : du Prolé au balcon, la ville marchait. Et elle se retrouvait.

« Voir qu’il y a une nouvelle génération, une nouvelle façon de faire de la politique, un nouvel espoir, c’est formidable »

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