Momo, y en a plus du thé ? Et ces trucs à manger là, c’est quoi ? » Deux tables, un banc, des cages de foot transportables et un ballon, le bus nomade de Mohamed Benmeddour, éducateur de l’association Apis, paré des couleurs de Marseille, s’est posé comme tous les vendredis soir cet été au pied de la tour Bel Horizon, dans le quartier Saint Lazare (3e). Une barre en béton de 60 mètres de haut des années 60, 19 étages pour 133 logements, posée au bord de l’A7, elle fait partie des copropriétés les plus dégradées de Marseille. Dans le hall d’entrée, le point de deal, signalé par des graffitis, qui tourne H24 et un petit parking jonché de poubelles et de débris. C’est là le terrain de jeu des petits et ados du quartier.
L’occasion pour Mohamed d’engager la conversation. « Alors qu’est-ce que vous faites à la rentrée ? Le lycée ? » demande-t-il. « Moi je vais à l’école, mais je veux travailler parce que dans la France à Macron t’as besoin de beaucoup d’argent », balance Nassim, 15 ans, tout fiérot. « Mais enfin pas à ton âge, t’es chez tes parents, tu paies pas le loyer, si tu veux des sous c’est que tu fais des bêtises », rétorque l’éducateur. « Ouais mais mes parents, ils y arrivent pas », balance le gamin.
Depuis le mois d’avril, Mohamed a décidé de sillonner les quartiers : La Cayolle (9e), La Viste (15e), le complexe Vallier (4e) et Bel Horizon à la rencontre des gamins « livrés à eux-mêmes ». « Cela permet de les occuper, de les éloigner des mauvaises ondes… Je prends aussi leurs coordonnées pour leur proposer des activités et je transmets un rapport au service prévention de la Ville, dirigé par Amine Kessaci, qui les met en relation avec les services en fonction des besoins », explique-t-il.
À ses côtés ce jour-là, Dimitri, éducateur lui aussi, dit « le colonel » par les petits « parce qu’il est carré et qu’il sait tout », de l’association Familles en action, implantée depuis plus de dix ans, avec un local à deux pas de la tour. « Nous, on fait un travail de fourmi, on crée du lien avec l’école, les institutions », analyse-t-il. Il a vu la dégringolade du quartier après le Covid, « pas que sur l’immobilier », et puis les effets du trafic de stupéfiants avec « une guerre entre clans, des morts », et le squat par « des gens là pour foutre le bronx ». La police est intervenue, ils sont arrivés après, en prévention.
« On est là pour montrer le quotidien de ces familles, les rats, l’insalubrité », ajoute-t-il. Trouver des solutions aussi quand par peur des « zombies », en clair les consommateurs de crack, les petits n’osent plus sortir de chez eux pour aller à l’école. Quand cette dame dont le mari vient de décéder n’a plus d’électricité parce qu’on a volé son disjoncteur, quand un ascenseur sur trois seulement fonctionne… « Moi j’habite au 19e étage », nous raconte d’ailleurs Toufaï, 15 ans, « heureusement pour monter les courses dans ma famille, il y a plein d’hommes ».
La présence des éducateurs en pied d’immeuble est un indispensable « premier contact ». Après, il faut s’armer de patience. « Le déclic peut prendre des années. On n’est pas là pour juger, on les prend comme ils sont, avec leurs difficultés et leurs compétences », poursuit Dimitri.
Tandis que les clients venus acheter leur dose défilent, les gamins espèrent obtenir leur place à la sortie Aqualand ou en bouée tractée. Une bouffée d’air malgré les préjugés. « Quand on arrive à 60, que des renois et des rebeus, on le voit bien que les gens ont peur mais on se fait tout petits », raconte Toufaï avant d’embrayer sur « le séjour en Espagne ». L’éducateur expliquant qu’après un chantier d’insertion, il s’agissait là de se détendre. On cause aussi permis scooter, le passeport vers la liberté.
Du coin de l’œil, Mohamed a remarqué que Mahmoud se fait tout petit derrière une voiture. « Il se cache de son père, parce que ce dernier a appris qu’il vendait à la Viste », nous explique-t-il avant d’aller discuter. Il faut dire que le « daron » en question a l’air passablement furieux, suivant son fils à la trace. « Il ne me fait pas confiance mais ici c’est pas plus dangereux qu’ailleurs, il peut m’arriver des trucs n’importe où », tente de se justifier l’ado. Mohamed réussira à le convaincre de rejoindre le « Snap » du groupe.
« Araaah ! » Changement d’ambiance quand une voiture de police se gare. Une agression pour les gamins. « Regarde, ils nous admirent », se marrent-ils, mi-bravaches, mi-inquiets. « Aie, j’ai une interdiction [de paraître], faut pas qu’il me choppe », balance un autre qui vient d’arriver et tente de se confondre avec le banc sur lequel il est assis.
Finalement, l’équipage repart. « En général, ils savent qu’on est là, on prévient », précisent les deux animateurs avant de replier, vers 21h. Les petits aident à charger la camionnette et promettent d’être au rendez-vous la semaine d’après. Histoire de changer d’horizon…

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