Tag: éducateurs

  • À Marseille, la grande colère des travailleuses de la petite enfance

    À Marseille, la grande colère des travailleuses de la petite enfance

    Frustration et déception sont palpables sur le visage de la soixantaine de travailleuses de la petite enfance rassemblées dans les locaux de l’unité locale FO 13, à Noailles, ce jeudi. Alors qu’une manifestation intersyndicale (CGT 13, FO 13, UNSA, FNEJE, CFDT, SNPPE, SNUTER-FSE 13), à l’appel du collectif « Pas de bébés à la consigne » devait se tenir à 14h, celle-ci a été annulée par la préfecture, indiquent les organisations, pour des raisons sécuritaires liées au mouvement lycéen.

    Assise à un pupitre aux côtés de représentants syndicaux et de travailleuses, Muriel Schneider, éducatrice de jeunes enfants dans une crèche associative marseillaise, se désespère : « C’est l’avenir de nos enfants et de la nation qu’on met en péril ». Cet épisode est vécu comme un signe de mépris gouvernemental par cette membre du collectif « Pas de bébés à la consigne », qui espérait ainsi faire entendre les revendications d’un secteur des crèches confronté à une crise chronique.

    Manque de moyens et de personnels, crèches qui ferment, manque de places disponibles, pénurie de vocations, turnover important, taux d’encadrement trop élevé, burn-out en chaîne… Les dysfonctionnements listés par les professionnelles sont légion dans la filière. Leurs conséquences transparaissent sur le visage des auxiliaires puéricultrices, assistantes maternelles et éducatrices de jeunes enfants présentes dans la salle.

    « Quand on se retrouve toute seule avec huit enfants et que l’un se blesse, on ne peut même pas aller le soigner : c’est de la maltraitance indépendante de notre volonté », confie la gorge serrée Aicha Abdallah-Ould, auxiliaire de puéricultrice et déléguée syndicale FO 13.

    Les déboires

    de la privatisation

    « La recherche de profit dans la prise en charge des personnes vulnérables, ça ne fonctionne pas », assure Aurélie De Brie, éducatrice de jeunes enfants ayant pris une pause après un burn-out dans une structure privée. « On se retrouve avec huit enfants et seulement sept repas, c’est vraiment comme ce qui est raconté dans le livre », ajoute Aïcha, faisant référence au livre-enquête Les Ogres de Victor Castanet (Flammarion ; 2024), où il décrit les dérives structurelles du gestionnaire privé People & Baby.

    Pour faire évoluer la situation, les idées fusent parmi les participantes : recenser tous les dysfonctionnements et fermetures de crèche dans des cahiers de doléances, faire une manifestation nationale, communiquer sur TikTok… « On pourrait récupérer toutes les couches usagées de nos crèches et les déposer devant la préfecture », ironise Aurélie.

  • Une coopérative italienne pour aller « au-delà des rêves »

    Une coopérative italienne pour aller « au-delà des rêves »

    Il aura fallu 20 ans pour que la coopérative « al di là dei sogni », littéralement « au-delà des rêves », voie le jour. C’est au sein de ce bien de 17 hectares situé à Maiano di Sessa Aurunca, dans la province de Caserte, saisi après l’arrestation d’un chef mafieux en 1991, comme le permettait déjà la loi italienne, puis définitivement confisqué en 1994, que les éducateurs marseillais ont été accueillis, durant une semaine, pour un échange d’expériences sur la lutte contre le narcotrafic.

    Un chantier saboté

    Ils ont notamment pu rencontrer Simmaco Perillo, son président et fondateur. Un témoignage « fort » nous confie l’un des éducateurs, Mohamed Benmeddour. Transférée à la municipalité en 1998, la propriété a été abandonnée jusqu’en 2005. Une époque où « parler de la Camorra était encore très difficile : c’était un sujet tabou et parfois même dangereux », explique le président de la coopérative, qui dépose pourtant un projet, accepté et financé par l’Europe. Mais il lui faudra s’armer de patience et surtout de courage.

    L’appel d’offres lancé par la municipalité pour rénover le bâtiment est remporté par une entreprise liée au clan des Casalesi, l’un des clans les plus puissants de la Camorra à Caserte. Le chantier est « réalisé de manière absurde » constate Simmaco, avec « par exemple les toilettes destinées aux personnes handicapées, mais pas accessibles en fauteuil roulant. Des fenêtres cassées, un système de chauffage qui ne fonctionnait pas avec des tuyaux qui entraient dans les murs, mais ne menaient nulle part ».

    Simmaco signale les vices, le responsable des travaux publics de la municipalité est arrêté, l’enquête révélant sa proximité avec le clan. De quoi comprendre « quelque chose de très important », estime l’associatif : « Le mafieux n’était pas nécessairement le personnage correspondant au stéréotype traditionnel. Il pouvait aussi être un fonctionnaire municipal, bien habillé, avec une voiture et une cravate ». Une quinzaine de jours après avoir obtenu officiellement les clés, le 16 janvier 2009, des inconnus entrent dans le bâtiment et détruisent tout avant de disparaître. En « colère et frustré », Simmaco décide de planter sa tente et de vivre sur les lieux. Il sera rejoint par une quarantaine de jeunes de Maiano. Malgré les intimidations, « avec le temps, les choses ont changé », se félicite-t-il, heureux d’avoir gagné la confiance des habitants.

    À la fois projet de réinsertion sociale, lieu de vie et de soins pour les plus précaires, la coopérative s’inscrit aussi dans l’agritourisme, proposant produits bios et restaurant. Elle propose des formations, y reçoit les écoles. Et ce n’est qu’un début. Depuis août 2025, la coopérative est propriétaire d’un autre site saisi à un entrepreneur en lien avec la Camorra, trois villas à Baia Domizia, avec vue sur la mer. Elle imagine en « faire un lieu polyvalent pour accueillir les jeunes de la région et y organiser des activités musicales, des débats et des initiatives sociales ».

  • Marseille : face au narcotrafic, le modèle napolitain

    Marseille : face au narcotrafic, le modèle napolitain

    Face au fléau du narcotrafic, la Ville de Marseille, en quête de solutions, est allée voir durant l’été les projets menés du côté de Naples, sa ville jumelle, confrontée depuis des décennies à la criminalité organisée. À l’initiative de l’association Crim’HALT, avec l’appui d’Amine Kessaci, militant écologiste, mobilisé contre le narcotrafic après l’assassinat de deux de ses frères, aujourd’hui adjoint à la Jeunesse et à la Citoyenneté à la mairie de Marseille, une délégation est partie en Italie pour un partage de bonnes pratiques entre travailleurs sociaux européens (La Marseillaise du 21 août 2026).

    Une vingtaine de jeunes professionnels engagés dans la protection de la jeunesse s’y sont retrouvés, fin août, pour participer à un stage d’une semaine au sein de la coopérative sociale italienne « Al di là dei sogni », dans le cadre du projet européen LEGAL acronyme d’Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active en anglais.

    Projets à vocation sociale

    « Ce séjour a permis de prendre connaissance de ce qui se fait en matière d’engagement social, notamment à travers l’usage de biens mis à disposition par l’État. Nous avons aussi pu échanger sur notre travail avec nos collègues lituaniens, roumains, serbes et bulgares », commente Mohamed Benmeddour, un médiateur social dans les quartiers nord qui a fait le déplacement (lire encadré).

    Partenaire de l’association Crim’HALT, cette coopérative, implantée sur un domaine agricole de 17 hectares confisqué à la Camorra près de Naples, a une forte dimension symbolique. La propriété qui porte le nom d’Alberto Varone, un entrepreneur local assassiné en 1991 pour avoir refusé de céder aux extorsions d’un clan mafieux, incarne à la fois la lutte contre la mafia et la capacité de la société civile à reconquérir des territoires marqués par le crime organisé, observe Fabrice Rizzoli, enseignant en géopolitique des criminalités, spécialiste des mafias et président de l’association Crim’HALT.

    Al di là sei sogni illustre le potentiel de la réutilisation des biens confisqués. Anciens détenus, personnes handicapées, travailleurs sociaux et habitants y construisent des projets communs à vocation sociale et culturelle : insertion par le travail, agriculture solidaire, accueil de publics fragiles, médias associatifs ou encore futurs espaces de restauration, de création musicale et d’animation locale. Dernièrement, c’est une villa, saisie à un proche de la Camorra, qui est en voie de transformation en futur lieu culturel et solidaire. Une démarche encore rare en France.

    Utilité collective

    des biens saisis

    Adoptée en avril 2021, la loi sur l’usage social des biens confisqués permet de récupérer des biens immobiliers saisis à la criminalité afin de les transformer en logements sociaux, structures d’insertion ou équipements d’intérêt général. Inspiré du modèle italien, ce dispositif vise à donner une utilité collective à des patrimoines issus d’activités illicites. Mais il demeure encore très peu utilisé.

    Si, depuis 2025, les collectivités ont la possibilité de solliciter directement l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc), le mécanisme reste méconnu et rarement mobilisé. À Marseille, la transformation, en 2023, d’une villa confisquée à un trafiquant de cocaïne des Aygalades en centre d’hébergement d’urgence fait figure d’exception. Pourtant, plusieurs biens pourraient être réaffectés. Crim’HALT relève par exemple l’immeuble de standing de la Corniche, le Carlton Palace, saisi dans l’affaire de la fraude à la taxe carbone, qui reste vacant après l’échec de sa vente aux enchères en 2025.

    Au-delà de l’échange de pratiques, cette immersion a également permis aux participants de mesurer l’importance du travail de terrain mené par les acteurs associatifs italiens auprès des jeunes exposés aux réseaux criminels, insiste Crim’HALT. Une expérience qui doit nourrir la réflexion marseillaise sur la prévention et l’accompagnement des publics vulnérables. Des projets que sont venus défendre, à leur retour d’Italie, les membres de la délégation française auprès d’Amine Kessaci.

    Un exemple italien à adapter

    « Je suis venu pour voir ce qui se fait et ce que l’on peut faire », explique Mohammed Benmeddour, un des trois éducateurs marseillais reçus à la coopérative « al di là deisogni ». Il revient sur ces maisons du bord de mer confisquées à la mafia, qu’il compare au Carlton Palace saisi sur la Corniche à Marseille, « mis à prix 4 millions d’euros et qui n’a pas trouvé preneur aux enchères ». « Ce qu’ils font à la coopérative peut être importé à Marseille. Sur la Corniche, on pourrait loger plusieurs associations » estime-t-il, déplorant qu’en France, on ait « que le modèle répressif. Même si la loi de 2021 permet de saisir les biens de la criminalité organisée, c’est nouveau ». Reste à prendre aussi en compte « une conjoncture et une criminalité différentes en France », nuance-t-il.

    M.R.

  • À Nîmes, la réforme de la PJJ inquiète

    À Nîmes, la réforme de la PJJ inquiète

    Fin juin, devant le tribunal judiciaire de Nîmes, une quinzaine d’agents de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) avaient sorti les banderoles pour dénoncer des équipes à bout, des postes supprimés et des mesures qui s’empilent. Deux mois plus tard, alors que ces difficultés ne sont pas résorbées, une nouvelle réforme doit entrer en vigueur le 1er septembre. À Nîmes, l’unité éducative d’hébergement collectif (UEHC) et le centre éducatif fermé (CEF) doivent devenir des unités judiciaires à priorité éducative (UJPE), dans le cadre d’une réorganisation nationale de l’hébergement public de la PJJ.

    Sur le papier, le changement vise à regrouper sous une même appellation les anciens CEF et UEHC. Mais dans le Gard-Lozère, la réforme s’accompagne d’une restructuration qui nourrit la colère de la CGT-PJJ. Dans son dossier technique, le syndicat affirme que le nouveau cahier des charges prévoit cinq équivalents temps plein en moins pour le CEF, contre deux postes supplémentaires pour l’ancienne UEHC, un psychologue et un infirmier. Une réforme que la CGT estime d’abord dictée par des contraintes budgétaires, « pour éviter toute création de poste de directeur et maintenir l’opération à coût constant ».

    « Une priorité éducative qui n’en a que le nom »

    Le projet prévoit notamment de rattacher l’ancien CEF à l’UEMO des Arènes, une unité de milieu ouvert, sous une même direction. Une association que la CGT juge incohérente : l’hébergement impose une forte disponibilité le soir et le week-end, quand le milieu ouvert fonctionne surtout en journée. « Ce montage associerait deux logiques organisationnelles et éducatives profondément différentes », détaille le syndicat, qui prévient qu’« une telle organisation placerait inévitablement la direction dans une tension permanente et produirait un projet de service difficilement lisible ».

    La méthode est elle aussi contestée. La CGT rappelle que, dès le 10 mars, la publication de la nouvelle « nomenclature des services » avait déjà acté, selon elle, la future cartographie, avant même la consultation formelle des représentants du personnel. Son contre-projet n’a ensuite pas été retenu, même pas entendu. L’incompréhension est d’autant plus forte que le CEF de Nîmes doit, selon elle, fermer deux ans pour travaux dès le 1er septembre. « Pourquoi une telle précipitation ? », interroge le syndicat.

    Ces inquiétudes ne surgissent pas de nulle part. Le 29 juin, lors de la mobilisation nîmoise, Josselin Valdenaire, secrétaire général de la CGT-PJJ Gard-Lozère, dressait déjà le tableau d’un service sous pression. Selon lui, environ 130 agents suivent plus de 750 jeunes dans le Gard et la Lozère, tandis que 105 mesures judiciaires restaient alors en attente de prise en charge. « Un éducateur accompagne 25 mineurs en continu. Je vous laisse faire le calcul », alertait-il.

    Pour le syndicaliste, le manque de moyens compromet directement la prévention de la récidive. « Dans 85% des cas, un mineur primo-délinquant bien pris en charge ne retourne plus jamais devant la justice », insistait-il. D’où sa défiance envers une réforme qui revendique une « priorité éducative » alors que les équipes réclament d’abord du temps, des bras et de la stabilité. « Une priorité éducative qui n’en a que le nom », résumait-il fin juin.

  • À Saint-Menet, les minots des Mecs font le cirque

    À Saint-Menet, les minots des Mecs font le cirque

    « Je suis l’étoile de la Reynarde ! » s’écrie Kylian en s’élançant sur le trapèze, bras écartés et tête en bas. Un des cinq ateliers déployés par la Fondation culture et diversité, le Centre international des arts en mouvement (Ciam) et l’Association médicosociale de Provence (AMSP) dans le parc du château de la Mecs à Saint Menet, dans le 11e arrondissement.

    « C’est un projet artistique et sportif qui s’étend sur deux ans, avec une succession d’ateliers de médiation culturelle, de stages de cirque, pour tous les enfants qui y participent, de 5 à 18 ans », explique Valentine Bellone, responsable pédagogique du Ciam, « on va même les emmener au spectacle pour les festivals Jours et Nuits de cirques et Nuits du Magic… ». La Fondation culture et diversité, qui œuvre depuis vingt ans en faveur de l’égalité des chances par l’accès aux arts et à la culture, lançait ces 27 et 28 août dans les Bouches-du-Rhône son programme Arts, cultures et publics en Mecs. « On avait connaissance de cette expérience menée dans le Nord, on s’est dit qu’on allait la reproduire ici, en plus grand », s’enthousiasme Valentine Bellone au milieu des dizaines d’enfants qui se familiarisent au jonglage, à la voltige ou à l’équilibrisme encadré par les animateurs circassiens et éducateurs sociaux.

    « J’ai pris la confiance »

    Sur le câble de fer tendu à trente centimètres du sol, Liam, 9 ans, « bientôt en CM2 », tente d’avancer sans perdre l’équilibre. « J’ai pas peur de glisser et de tomber, ça m’arrive tout le temps », lâche-t-il, fier du mètre parcouru. « Les arts du cirque sont un vecteur extraordinaire pour le développement, atteste Valentine, pour la motricité, la gestion des émotions, l’esprit de coopération, le respect des règles ». Ou la prise de risque maîtrisée. Comme pour Samra, 13 ans, perchée sur le grand trapèze à quelque mètre du sol, en fait l’expérience. Rapidement à l’aise, elle s’élève dans l’air et exécute une figure élégante. « Je fais de la danse », avoue-t-elle. Elle appréhendait cependant cette première expérience de voltige « à cause de la hauteur ». L’adolescente en ressort grisée par la sensation de liberté : « après, j’ai pris la confiance et quand on se lâche, avec l’élan c’est trop bien ».

    Plus loin, Louis, intervenant du Ciam, donne des conseils pour manier le diabolo à Younès, 17 ans, qui préfère rester au sol : « je n’aime pas trop la hauteur ». Evan quant à lui, n’en revient pas de son exploit : « j’ai marché sur le fil ! Pourtant j’ai peur quand c’est dangereux, mais ils m’ont motivé ». Dans un groupe de petits, il faudra à Louis plutôt remettre en face de la réalité les prétentions de deux minots qui pensent savoir « déjà jongler avec trois balles », au regard de la maîtrise qu’ils ont d’une seule. La concentration sera de mise. Découverte, sensibilisation, exaltation, mais aussi un temps calme avec l’atelier du musée numérique créé par La Villette installé dans une des salles du château. Des tables d’écolier, une projection sur écran et des tablettes devant eux, les enfants sont invités à entrer dans l’univers des collections des musées nationaux en « likant » des images.

    Mickael Roman, directeur des deux mecs de l’Amsp fait le tour des ateliers un sourire aux lèvres. Il ne cache pas son bonheur d’assister à ces parenthèses magiques dans les parcours marqués par les ruptures et fragilités multiples des petits et des ados qu’il accueille sur les sites de Saint-Menet et de l’Arbois : « Sans l’aide de la Fondation, on n’a pas les moyens de financer ce type de projets, pourtant essentiel ». Qui pourrait même créer des vocations.

  • Narcotrafic : des éducateurs marseillais en formation en Italie

    Narcotrafic : des éducateurs marseillais en formation en Italie

    Un programme Erasmus particulier… Financé par l’Europe, le projet porté par l’association Crim’Halt, va cette année embarquer trois éducateurs marseillais pour représenter la France et participer à un « échange de bonnes pratiques » explique Fabrice Rizzoli, son président.

    Une vingtaine de jeunes travailleurs, « en rapport avec la protection de la jeunesse », précise-t-il, venus aussi de Roumanie, Bulgarie, Serbie et Lituanie sont attendus ce samedi 21 août pour un stage d’une semaine à la coopérative sociale « Al di là dei sogni », littéralement « au-delà des rêves », dont Crim’Halt est partenaire. Située à Maiano di Sessa Aurunca, à la frontière entre Campanie et Latium, au Nord de Naples, c’est un lieu à « la forte dimension symbolique » estime Fabrice Rizzoli. D’abord « parce que c’est en Italie, pays de la mafia et l’anti-mafia » mais parce qu’il s’agit aussi d’une propriété de 17 hectares confisquée à la Camorra, baptisée « Alberto Varone », du nom d’un petit entrepreneur local qui a osé s’opposer aux extorsions du clan des « Muzzoni », affilié à la Nuova Famiglia de la camorra campanienne, explique le ministère de l’Intérieur italien. Il le paiera de sa vie le 24 juillet 1991, abattu à bout portant par un commando.

    Pour Crim’Halt, qui travaille depuis 2015 à l’engagement des citoyens face à la criminalité, cette semaine s’inscrit dans la continuité.

    Gagner du temps

    Collectif des familles de victimes, bailleurs sociaux… « Nous avons emmené des personnes différentes, en 2019 et 2020 qui ont pu voir des outils qui fonctionnent en Italie, cela nous a aidés à pousser pour obtenir la loi d’usage social des biens confisqués en France en 2021 », précise Fabrice Rizzoli. La connexion avec Amine Kessaci, militant écologiste, mobilisé contre le narcotrafic après l’assassinat de deux de ses frères, et devenu adjoint à la Jeunesse et à la Citoyenneté à la mairie de Marseille, s’est faite à ce moment-là.

    « Je l’ai connu lorsque j’étais à la tête de Conscience [association qui soutient les familles victimes du narcotrafic, Ndlr], je connais déjà un peu le système italien que j’estime le plus avancé en matière de lutte contre le crime organisé. J’étais notamment allé à Palerme rencontrer la famille de Peppino Impastato, un journaliste assassiné par la mafia parce qu’il avait une radio locale de quartier, où il dénonçait leurs agissements », raconte l’élu. Il a proposé d’envoyer une agente de son service prévention de la délinquance. « On peut comparer, s’inspirer, voir ce qui fonctionne ou pas, et puis ça fait aussi gagner un temps fou », considère Amine Kessaci qui a aussi pensé à Mohamed Benmeddour, de l’association Apis, et son bus nomade qui va à la rencontre des ados dans les cités.

    « Pour moi, c’est une première, j’espère échanger sur nos méthodes, savoir ce qui se fait de l’autre côté de la frontière, voir comme ils traitent ce rapport de la jeunesse à la délinquance et aussi apporter mon expérience » ; nous confie ce dernier avant le départ. Du côté de Crim’Halt, on se prépare également à lancer une vaste enquête sociologique sur les raisons qui poussent « les jeunes à entrer dans le crime organisé », ajoute Fabrice Rizzoli. Il entend aussi défendre « le concept de la victime innocente où on va faire en sorte de renforcer, défendre la mémoire des victimes qui n’étaient pas impliquées », les « grandes oubliées des journalistes, du grand public, focalisés sur l’auteur de l’infraction ».

  • [Entretien] Amine Kessaci : « Les jeunes ont aussi besoin de vivre et de respirer »

    [Entretien] Amine Kessaci : « Les jeunes ont aussi besoin de vivre et de respirer »

    Figure de la lutte contre le narcotrafic, le jeune élu écologiste a commencé à mettre en pratique un projet pour la jeunesse dont il martèle que la Ville a fait une priorité.

    La Marseillaise : Quand les éducateurs vous transmettent leur rapport, que devient-il ?

    Amine Kessaci : Je le fais suivre à la fois au CLSPDR et au service prévention de la délinquance, qui ont les associations qu’on a déjà mandatées et avec qui on a démarché pour accompagner des jeunes, trouver des solutions emploi, etc. Et justement, ce que je suis en train de créer depuis mon arrivée, c’est une coordination entre les services, pour que, dès qu’on a des remontées comme celle-ci, on ait quelqu’un qui puisse justement faire le suivi, relancer, proposer des entretiens, des rendez-vous. Car j’ai constaté à mon arrivée, qu’il n’y avait pas de coordination entre les remontées terrain et le suivi de ces demandes. Jeunesse, prévention de la délinquance et CLSPDR, les trois services qui sont sous ma délégation travailleront ensemble.

    De quels moyens et budget disposez-vous pour ce faire ?

    A.K. : En tant que président du CLSPDR, le procureur de la République est le premier vice-président et peut nous donner les moyens niveau justice. On a la préfète de police qui est également vice-présidente et les structures sociales qui font les accompagnements. La Mission locale peut prendre le relais. Quand il s’agit de questions d’addictologie, on a des associations spécialisées. Marseille Habitat en tant que bailleur social peut aussi faire le lien, débloquer les situations. Ces dispositifs existaient déjà, je ne crée rien de nouveau, ce que j’apporte c’est la coordination. Niveau financier, nous sommes sous le coup des restrictions, la situation de la métropole nous met dans une situation inconfortable mais le maire l’a assuré, la jeunesse reste une priorité.

    Avez-vous des objectifs précis ?

    A.K. : Avec le maire, on s’est fixé deux lignes sur les politiques jeunesse. Premièrement, protéger les jeunes Marseillais face à l’entrée dans les narcotrafics, au mal-logement, au manque d’information, de formation, d’emploi, de dispositifs d’insertion. Le deuxième objectif, c’est de faire rêver la jeunesse, de permettre aux jeunes Marseillaises et Marseillais de pouvoir faire la fête, s’amuser. On se rend compte, qu’on est juste sur de l’action sociale, d’urgence, ce qui est important et nécessaire, mais les jeunes ont aussi besoin de respirer, de vivre. C’est quelque chose qu’on a oublié, notamment depuis le Covid. C’est pour ça aussi qu’on a lancé le dispositif « Vacances pour tous » qu’on a piloté avec Farida Benaouda [DVG, conseillère municipale déléguée en charge des vacances pour tous et des cités éducatives, Ndlr.] et Hassan Guenfici [DVG, adjoint au maire, en charge des centres sociaux et de l’éducation populaire]. La semaine dernière je me suis rendu à La Paternelle (14e), pour un départ en car des familles. Ces dernières sont meurtries, même si elles n’ont peut-être pas perdu des proches dans leur chair, elles ont en tout cas vu la guerre de la drogue de très près en 2023. Aujourd’hui elles peuvent partir, profiter d’une journée à l’extérieur grâce au dispositif « s’évader », mené avec ma collègue Anne-Sophie Sidani [PS, conseillère municipale déléguée à la politique de la ville].

    Peut-on déjà tirer un premier bilan de votre action, cinq mois après avoir été élu ?

    A.D. : Nous sommes en train de mettre en place toutes ces actions de coordination et de lancer une nouvelle dynamique au sein du CLSPDR. Sur le décrochage scolaire par exemple, on attendait que le jeune ait plusieurs centaines d’heures de décrochage scolaire pour le convoquer et pour mettre en place des dispositifs. Maintenant on agit dès le départ. Dès qu’on voit qu’il y a des jeunes qui commencent à avoir beaucoup d’heures d’absence répétées sans justification, l’Éducation nationale et le procureur de la République nous saisissent pour justement éviter aux familles les placements, les actions judiciaires. Et on réunit ces jeunes avec leurs parents, les deux parents. On met en place aussi un accompagnement social. Avec des associations qu’on mandate, qu’on finance et à qui on demande de faire le suivi avec un bilan un mois après pour voir si le jeune est retourné à l’école.

    C’est un travail de dentelle ?

    A.K. : Oui et franchement c’est nécessaire. Les jeunes ont besoin aussi de voir un jeune comme eux en face. Piloter au niveau « macro », c’est très bien et cela fait partie évidemment de mon rôle, mais la proximité ça a toujours été ma marque et je compte bien continuer.

  • À Bel Horizon, les ados rêvent d’ailleurs

    À Bel Horizon, les ados rêvent d’ailleurs

    Momo, y en a plus du thé ? Et ces trucs à manger là, c’est quoi ? » Deux tables, un banc, des cages de foot transportables et un ballon, le bus nomade de Mohamed Benmeddour, éducateur de l’association Apis, paré des couleurs de Marseille, s’est posé comme tous les vendredis soir cet été au pied de la tour Bel Horizon, dans le quartier Saint Lazare (3e). Une barre en béton de 60 mètres de haut des années 60, 19 étages pour 133 logements, posée au bord de l’A7, elle fait partie des copropriétés les plus dégradées de Marseille. Dans le hall d’entrée, le point de deal, signalé par des graffitis, qui tourne H24 et un petit parking jonché de poubelles et de débris. C’est là le terrain de jeu des petits et ados du quartier.

    L’occasion pour Mohamed d’engager la conversation. « Alors qu’est-ce que vous faites à la rentrée ? Le lycée ? » demande-t-il. « Moi je vais à l’école, mais je veux travailler parce que dans la France à Macron t’as besoin de beaucoup d’argent », balance Nassim, 15 ans, tout fiérot. « Mais enfin pas à ton âge, t’es chez tes parents, tu paies pas le loyer, si tu veux des sous c’est que tu fais des bêtises », rétorque l’éducateur. « Ouais mais mes parents, ils y arrivent pas », balance le gamin.

    Depuis le mois d’avril, Mohamed a décidé de sillonner les quartiers : La Cayolle (9e), La Viste (15e), le complexe Vallier (4e) et Bel Horizon à la rencontre des gamins « livrés à eux-mêmes ». « Cela permet de les occuper, de les éloigner des mauvaises ondes… Je prends aussi leurs coordonnées pour leur proposer des activités et je transmets un rapport au service prévention de la Ville, dirigé par Amine Kessaci, qui les met en relation avec les services en fonction des besoins », explique-t-il.

    À ses côtés ce jour-là, Dimitri, éducateur lui aussi, dit « le colonel » par les petits « parce qu’il est carré et qu’il sait tout », de l’association Familles en action, implantée depuis plus de dix ans, avec un local à deux pas de la tour. « Nous, on fait un travail de fourmi, on crée du lien avec l’école, les institutions », analyse-t-il. Il a vu la dégringolade du quartier après le Covid, « pas que sur l’immobilier », et puis les effets du trafic de stupéfiants avec « une guerre entre clans, des morts », et le squat par « des gens là pour foutre le bronx ». La police est intervenue, ils sont arrivés après, en prévention.

    Le squat et les rats

    « On est là pour montrer le quotidien de ces familles, les rats, l’insalubrité », ajoute-t-il. Trouver des solutions aussi quand par peur des « zombies », en clair les consommateurs de crack, les petits n’osent plus sortir de chez eux pour aller à l’école. Quand cette dame dont le mari vient de décéder n’a plus d’électricité parce qu’on a volé son disjoncteur, quand un ascenseur sur trois seulement fonctionne… « Moi j’habite au 19e étage », nous raconte d’ailleurs Toufaï, 15 ans, « heureusement pour monter les courses dans ma famille, il y a plein d’hommes ».

    La présence des éducateurs en pied d’immeuble est un indispensable « premier contact ». Après, il faut s’armer de patience. « Le déclic peut prendre des années. On n’est pas là pour juger, on les prend comme ils sont, avec leurs difficultés et leurs compétences », poursuit Dimitri.

    Tandis que les clients venus acheter leur dose défilent, les gamins espèrent obtenir leur place à la sortie Aqualand ou en bouée tractée. Une bouffée d’air malgré les préjugés. « Quand on arrive à 60, que des renois et des rebeus, on le voit bien que les gens ont peur mais on se fait tout petits », raconte Toufaï avant d’embrayer sur « le séjour en Espagne ». L’éducateur expliquant qu’après un chantier d’insertion, il s’agissait là de se détendre. On cause aussi permis scooter, le passeport vers la liberté.

    Du coin de l’œil, Mohamed a remarqué que Mahmoud se fait tout petit derrière une voiture. « Il se cache de son père, parce que ce dernier a appris qu’il vendait à la Viste », nous explique-t-il avant d’aller discuter. Il faut dire que le « daron » en question a l’air passablement furieux, suivant son fils à la trace. « Il ne me fait pas confiance mais ici c’est pas plus dangereux qu’ailleurs, il peut m’arriver des trucs n’importe où », tente de se justifier l’ado. Mohamed réussira à le convaincre de rejoindre le « Snap » du groupe.

    « Araaah ! » Changement d’ambiance quand une voiture de police se gare. Une agression pour les gamins. « Regarde, ils nous admirent », se marrent-ils, mi-bravaches, mi-inquiets. « Aie, j’ai une interdiction [de paraître], faut pas qu’il me choppe », balance un autre qui vient d’arriver et tente de se confondre avec le banc sur lequel il est assis.

    Finalement, l’équipage repart. « En général, ils savent qu’on est là, on prévient », précisent les deux animateurs avant de replier, vers 21h. Les petits aident à charger la camionnette et promettent d’être au rendez-vous la semaine d’après. Histoire de changer d’horizon…

  • Un lundi d’initiation tourné vers le handicap

    Un lundi d’initiation tourné vers le handicap

    Palalalala, je t’ai battu ! Ça va, pas trop dur d’être nul ? », s’exclame, railleur, le cadet du petit groupe venu du centre Saint-Raphaël (14e), foyer de vie pour personnes atteintes de handicaps mentaux, pour participer à une initiation pétanque en marge du Mondial. « Trop concentré » pour répondre à nos questions, le jeune homme a été invité, comme ses cinq autres camarades, par le Département des Bouches-du-Rhône pour prendre part à une matinée conviviale autour des boules. Avec eux, six résidents du foyer Exister, installé à Peypin, ont eux aussi été conviés.

    Pour les coacher lundi matin : « Mimi » des Amis de Saint-Julien et Yannick, tous deux éducateurs en école de pétanque. Trois épreuves leur sont présentées : le point, le tir, et la boule « [Philippe] Quintais », joueur de pétanque cinq fois vainqueur du Mondial. « Sans doute l’épreuve qui repose le plus sur la chance », note Mimi. Le principe ? Parvenir à coincer sa boule dans l’un des trous creusés sur une planche à l’effigie du mythique joueur. « Ils sont bon public, partout où on les emmène ils se régalent, à partir du moment où ils arrivent motivés », glisse Arnaud Farin, éducateur spécialisé à Exister, ravi de l’enthousiasme que suscite l’activité.

  • Le village d’enfants SOS recrute plusieurs éducateurs

    Le village d’enfants SOS recrute plusieurs éducateurs

    « C’est un métier magnifique, mais c’est un choix de vie, car la mission est exigeante et demande un savoir-être et un savoir-faire non négligeables », décrit Antoine Vallet, chef de service à SOS Village d’enfants du Roy d’Espagne, dans le 8e arrondissement. C’est pour accueillir au mieux les enfants placés par décision de justice que la structure organise cette journée d’information.

    Dans le secteur de l’aide sociale à l’enfance, les besoins sont énormes et les recrutements difficiles, le métier souffrant d’un manque d’attrait principalement lié à sa faible rémunération au regard de l’engagement personnel qu’il demande. Pour autant, l’objectif premier du village et des professionnels qui y travaillent ne déroge pas à l’impératif de répondre aux besoins des enfants, tout en leur assurant un accompagnement de qualité. L’environnement calme, à proximité des calanques mais non loin des écoles, au cœur de la pinède du parc du Roy d’Espagne, en fait partie. La structure y a implanté en 1972 ses 11 maisons familiales de 150 à 200m2 qui accueillent chacune 4 à 5 enfants, sa maison commune et ses deux appartements.

    « Le village, c’est un jardin, considère Aurélie, à chaque pouce qui arrive on trouve son espace. Autour, tout un écosystème est nécessaire, avec les bons outils. » Éducatrice familiale, elle envisage son rôle avec « cœur et patience » pour que les enfants aux fragilités diverses confiés reprennent confiance en l’avenir. Parmi les outils proposés, le village dispose également d’une Maison des familles qui permet aux enfants et à leurs parents de se rencontrer dans un lieu agréable et adapté, d’un « Espace de transition » dédié aux adolescents de 14 à 17 ans. De même qu’un dispositif « jeunes majeurs » avec quatre studios autonomes, en ville, vise à les accompagner au mieux dans l’acquisition progressive d’autonomie et leur intégration socio-économique.

    Un travail d’équipe

    Ici, ce sont les binômes d’éducateur familial et d’aide familiale qui habitent chez les enfants en pension complète. Ils se relaient à raison de 21 jours par mois pour le premier et 10 jours pour le second, qui peut également intervenir en remplacement d’un poste vacant sur d’autres maisons. Ils sont épaulés par une équipe d’éducateurs et de psychologues. « Ce que l’on recherche surtout, c’est une véritable motivation, un engagement sérieux, car le village s’est concentré sur l’accueil de fratries et des placements à long terme », précise Antoine Vallet.