[Le Grand entretien] Kassav’ : « La créolisation, on la retrouve partout »

La Marseillaise : Suite à la disparition en 2021 de Jacob Desvarieux (leader et cofondateur du groupe), vous avez déclaré : « Après sa mort, pour moi, Kassav’, c’était fini. » Qu’est-ce qui vous a redonné du souffle pour poursuivre l’œuvre du groupe ?

Jocelyne Béroard : Quand je disais cela, ce n’était pas une affirmation. On se demandait alors comment Kassav’ pouvait continuer après la mort de Jacob, car il avait une voix particulière et un tel charisme… Pratiquement tous les gros tubes du groupe sont écrits, composés ou chantés par lui. Maintenant, chacun a la même importance. Si Kassav’ a pu offrir au reste du monde sa musique qui venait de toutes petites îles, c’était justement grâce à la réunion de tous ses membres. On avait déjà déploré, en 2010, le décès de Patrick Saint-Eloi, puis celui de Jacob derrière. On finit par se poser des tas de questions. D’abord, parce qu’on monte en âge. On se demande si on a encore l’énergie pour continuer sans eux. Il a donc fallu faire cet hommage à Jacob. ça nous a permis de reprendre confiance. Et on lui devait ça. On a donc cherché des gens qui pouvaient nous accompagner sur scène, d’autant que Jean-Philippe Marthély, aussi un élément majeur de Kassav’, avait fait un AVC. On a eu la chance de rencontrer des musiciens qui avaient le talent et l’énergie pour nous accompagner et continuer l’aventure.

Le zouk est, à l’image des Antilles, un mélange de toutes les cultures qui la composent. Selon vous, Marseille, cette cité carrefour où vous venez jouer, est-elle aussi une terre de créolisation ?

J.B. : Il est vrai que Marseille est le lieu d’énormément de rencontres, un port avec des bateaux qui arrivent de partout, notamment d’Afrique. Après, chacun défend son héritage, sa culture. Mais les enfants qui naissent en France créent autre chose, c’est ça la créolisation. Et la créolisation, en fait, on la retrouve partout dans le monde aujourd’hui avec le développement et l’accès aux moyens de transport. Les voyages permettent de s’habituer aux autres cultures, de devenir plus tolérant.

Le producteur de Kassav’, Georges Debs, avait déclaré en 1988 à « L’Humanité », après le succès de l’album « Vini Pou » : « Pour la première fois de l’histoire des Antilles, un groupe authentiquement antillais est récompensé nationalement. Ce ne sont pas les doudous et les plages qu’on récompense, mais notre culture et notre créole ». Vous sentiez-vous méprisé par l’industrie à l’époque ?

J.B. : Je n’utiliserais pas le mot de mépris, mais plutôt d’ignorance. Et il ne faut pas oublier que les États-Unis envahissaient le monde musicalement. Même la variété française avait du mal à subsister et certains chanteurs se mettaient parfois à chanter en anglais. Ils rêvaient d’exploser en Amérique, alors que les Américains avaient la main forte sur l’industrie. Nous qui venions de petites îles qui comptent 350 000 habitants et 80 km de long, on ne faisait pas le poids. Certains leur avaient vendu une vision doudouiste des Antilles : cocotiers, sable blanc, doudou, accras, punch, fête… Eh bien non, chez nous, comme partout ailleurs, on travaille, on réfléchit à une culture, une musique… Et cela, il fallait le faire admettre à tous.

Kassav’ a même commencé à cartonner dans le reste du monde avant de le faire en France…

J.B. : Oui, on avait besoin d’un public, d’assurer nos attaches au niveau local. Cela nous a rendus beaucoup plus fort pour aller ailleurs. L’Afrique a vite appelé Kassav’. Ensuite, on est revenu par ici. Car quand ils ont su les scores qu’on faisait dans les concerts, jusqu’à 80 000 personnes dans les stades, tout le monde a sursauté. Un gros truc est en train de se passer et on n’est pas au courant, ont-ils pensé.

À vos débuts, vous définissiez le zouk comme « la musique antillaise actuelle » qui « amalgame les cultures ». C’est toujours le cas ?

J.B. : Ce qui nous avait nourris au départ, c’était les musiques traditionnelles de chez nous, comme le gwo ka. ça vient de nos arrières grands-parents, qui jouaient du tambour. Aujourd’hui, c’est le même principe, on peut les mélanger à tout : de la musique classique, du jazz, du RnB… Désormais, on se nourrit de tout ce qu’on peut. Avec juste un ordinateur, on peut vagabonder dans les musiques du monde. La base du zouk, c’était ça. Et c’était important qu’on ne soit pas une pâle copie des Américains, ni de qui que ce soit. Même si on aimait le reggae par exemple, on n’allait pas se mettre à en faire, car on avait autre chose de plus original à offrir au reste du monde.

Votre show actuel s’ouvre par du gwo ka, musique traditionnelle de Guadeloupe jouée avec des tambours, entre autres symboles de résistance pendant le Code noir, qui en interdisait la pratique. Est-ce que la jeunesse antillaise s’en empare encore pour porter ses aspirations face à un état central qui les laisse encore à l’abandon ?

J.B. : Je crois que dans les gens ont besoin d’avoir leurs propres réponses dans tous les pays. Ça vous ramène à votre enfance et culture. Même en ce qui concerne les gens nés en France et qui n’ont jamais vécu aux Antilles : quand leurs parents leur font découvrir la musique du pays, ça leur parle. C’est dans les tripes. Quelle que soit l’évolution, il y a toujours une référence à l’origine, qui fait qu’on appartient à un groupe de personnes.

Propos recueillis par Philippe Amsellem

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