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  • [Grand entretien] Elias et Mayya Sanbar : « On veut montrer l’universalité de l’œuvre de Mahmoud Darwich »

    [Grand entretien] Elias et Mayya Sanbar : « On veut montrer l’universalité de l’œuvre de Mahmoud Darwich »

    Mayya Sanbar : Non, mais c’est peut-être ce qu’il en ressort, car ses poèmes racontent son histoire et sa situation politique et, malheureusement, ils sont encore d’actualité. L’idée de départ était de raconter nos liens à la Palestine à travers ses poèmes.

    Elias Sanbar : Nous voulons avant tout introduire un univers poétique, son monde. Ce qu’on montre au public, c’est l’universalité de l’œuvre. Souvent, on présente Mahmoud Darwich comme un poète palestinien. Mais ce n’est pas un poète palestinien. C’est un poète de Palestine. Car la nationalité poétique se rapporte à la langue et non au passeport. Prenez l’exemple d’Apollinaire, qui est présenté comme un grand poète français, ce qu’il est, mais il est Polonais. Mahmoud Darwich est donc un poète arabe de Palestine.

    Dans son poème « Je dis tant de choses », qui donne son nom à votre lecture, Darwich interroge : « Mesdames et messieurs aux cœurs bons, la terre des hommes est-elle, comme vous l’affirmez, à tous les hommes ? ». À l’heure de l’occupation et du génocide d’Israël dans le silence de la communauté internationale, qu’est-ce que leur lecture provoque chez vous aujourd’hui ?

    M.S. : Ce poème fait écho pour moi à l’hypocrisie du monde. Étant moi-même Palestinienne de France, j’ai l’impression que c’est une question qui se pose à nous depuis toujours. Et j’ai grandi dans une société où cette question se pose d’autant plus.

    E.S. : Cela pose la question de la revendication de reconnaissance. Une reconnaissance qui n’arrive pas, non pas depuis Gaza, mais depuis des décennies. Le poème Je dis tant de choses baigne dans une ironie triste. Il dit également à quel point ce conflit est interminable. La date de son démarrage n’a jamais cessé de reculer. Pendant longtemps, on nous a dit que c’était en 1967. Suite à des travaux d’historiens, on nous a dit après que cela avait commencé en 1948. Maintenant, avec le film Palestine 1936, on se rend compte qu’il y a eu, à l’époque, d’énormes maquis et luttes armées contre les Britanniques qui étaient alors la puissance coloniale. Et je pense même qu’on va bientôt faire remonter le début du conflit à 1917 avec la Déclaration Balfour. Et si on continue, on va arriver à 1897, l’année de la tenue du Congrès à Bâle, à la sortie duquel Herzl a dit « j’ai créé l’État juif ». Pendant ces 130 années, il n’y a pas eu une année calme.

    S’il est un poète de l’exil
    et de la lutte, Mahmoud Darwich est aussi celui
    de l’amour et de l’espoir. Dans «
     Un autre jour viendra », il finit sur une image de « colombes [qui] font la sieste dans un char abandonné »…

    M.S. : Cet espoir est dans l’ADN palestinien. On se le transmet dans la famille ou entre amis. C’est aussi un rappel constant dans les moments de doutes ou de désespoir. J’ai l’impression qu’il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui vient nous rappeler qu’un jour, on sera libre de toute occupation. Dans les poèmes d’amour de Mahmoud Darwich, il n’est jamais question d’amour sans entraves. L’occupation est toujours présente quelque part, mais l’espoir aussi.

    E.S. : Cela dit aussi que personne n’arrivera à nous sortir du paysage. C’est l’enjeu depuis 130 ans. Nous acceptons de devenir des absents absolus. Une absence imposée par des exils forcés, des expulsions et surtout l’effacement de notre nom. N’oublions pas que pendant des décennies, il y a eu cette phrase terrifiante : « Ils n’existent pas ». Lors des négociations de paix auxquelles j’ai participé pendant des années, les négociateurs israéliens étaient dans l’incapacité quasi-physique de prononcer le mot « Palestinien ». Pendant des décennies, ils nous ont appelés « réfugiés arabes de Cisjordanie, arabes de l’intérieur »… Et nous voilà aujourd’hui à lire Un autre jour viendra, alors que nous avons 40 000 enfants assassinés. Je ne sais pas si les gens réalisent. 40 000 cercueils de gosses. Cette semaine a eu lieu la commémoration du 7 Octobre 2023. Les jours d’après, j’avais écrit un article pour dire que c’était un crime de guerre. Mais je n’ai pas entendu un mot de compassion, sauf dans de petits cercles, pour les 40 000 enfants tués. Le gros problème, c’est que la reprise du dialogue va devenir terriblement compliquée. Moi, je continue à parler avec des gens de l’autre bord. Mais beaucoup me demandent : « Comment peux-tu leur parler encore ? » Netanyahou a réussi à créer un gouffre entre les deux peuples.

    Mahmoud Darwich exprime aussi son espoir vers quelque chose de « féminin ». Il a fait des émules chez les Palestiniens, notamment les femmes, avec de jeunes poétesses, comme Nour Elassy ou Asmaa Azaizeh. C’est aussi ça l’une de ses forces ?

    E.S. : Cette place des femmes, c’est surtout une force des Palestiniens. Nous n’avons jamais reçu autant de poèmes de poétesses. C’est extraordinaire.

    Allez-vous les lire à Marseille ?

    M.S. : On a choisi quatre poèmes de Gaza qu’on lit presque en ouverture de notre lecture. Avec le Théâtre Joliette, j’ai aussi enregistré, avec d’autres comédiennes palestiniennes qui vivent à Marseille, des poèmes écrits pendant le génocide à Gaza.

    E.S. : Ce qui est aussi intéressant, c’est que Darwich était à la fois un laïc très clair et porteur de cette terre particulière commune au judaïsme, au christianisme et l’islam. Il y a un personnage féminin qui traverse son œuvre : Marie. Et aussi un homme, le Christ. La société palestinienne est plurielle et unique au monde. On a presque un rapport de propriété avec les religions. Nous avons toujours fonctionné à partir du fait que tout ce qu’il s’y est passé nous appartient. Chez nous, la religion est par rapport à un lieu et pas à un dogme. Dans le bureau d’Arafat, il y avait une majorité de chrétiens palestiniens alors que cela ne représentait pas la démographie. Il y avait aussi des juifs, dont mon ami, le regretté Ilan Halevi, qui était notre représentant à l’Internationale socialiste. Les gens ne le réalisent pas, mais nous portons les trois religions car nous sommes les trois. La poésie de Darwich reflète très bien cela.

    Et quid du Darwich communiste ?

    E.S. : Jusque durant la période où il réside encore à Haïfa, jusqu’à son départ à Moscou où il rejoindra la résistance palestinienne au début des années 1970, le seul espace dans lequel les Palestiniens qui n’ont pas été expulsés en 1948 arrivent à s’exprimer, c’est celui des partis communistes qui étaient mixtes. Un parti où vous avez des juifs israéliens et des Palestiniens. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir comment il va, en partant toujours du particulier et de la quintessence palestinienne dans son œuvre, porter son peuple vers l’universel.

    Face à l’inertie des Nations, une des clefs de la résolution de cette guerre ?

    E.S. : Nous sommes à la croisée des chemins. Ou la barbarie absolue en train de se dessiner à l’échelle planétaire impose l’abandon du droit, ou bien l’obsession de justice et d’égalité va nous permettre une sortie par le haut et non par la folie. C’est pour cela qu’il faut continuer à chanter.

  • [Entretien] Angelin Preljocaj : « Il faut débattre pour ne pas se battre »

    [Entretien] Angelin Preljocaj : « Il faut débattre pour ne pas se battre »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui a guidé votre travail vers la question
    du soulèvement
     ?

    Angelin Preljocaj : Ce sont les évènements mondiaux auxquels on assiste. De nombreux problèmes sociétaux se jouent partout, avec de plus en plus de régimes tyranniques ou dictatoriaux. On voit bien que le monde est en train de changer. Des indignations s’élèvent dans beaucoup de pays. La question du soulèvement prend donc une envergure particulière, d’autant plus avec les élections qui arrivent. Il y a un état de fragilité générale de la démocratie et le soulèvement est une réponse à ces choses qui nous indignent, qui contredisent notre vision de l’État de droit ou de la justice sociale. Beaucoup de problématiques émergent : l’intelligence artificielle, le climat, les oligarques, ces gens sans vergogne vis-à-vis des masses laborieuses. Après, moi, je suis chorégraphe. Ce qui m’intéresse est cette énergie qui nous pousse ensemble face à ces injustices qu’on ne veut plus accepter, ce que le collectif apporte en plus à ce mouvement. Pas forcément de façon violente, mais presque dans la joie. Évidemment, on repense à ces moments où, étudiant, on allait s’exprimer dans des manifestations. Dans ces regroupements, il se passe des choses singulières que j’ai envie de retranscrire. Soulèvement n’est pas un manifeste, mais un questionnement sur cette énergie qui traverse les corps.

    Une approche chorégraphique du soulèvement implique une danse forcément exaltée ?

    A.P. : Oui, mais néanmoins une danse partagée. Une danse où il y a un travail d’appropriation du langage corporel très précis. C’est un travail coordonné avec un plaisir de danser, un peu comme quand dans une chorale, on chante les mêmes mots et phrases à l’unisson et quelque chose se dégage de cette sensation. C’est un peu la même chose avec la danse. Quand on est plusieurs à danser avec la même sensation intérieure du mouvement, quelque chose se passe dans le partage du vocabulaire.

    Et quid de la musique de votre création, signée Irène Drésel ?

    A.P. : C’est une compositrice passionnante car elle a cette puissance du rythme qui peut justement soulever des salles entières. Dans ses concerts, j’ai vu à quel point elle déclenche quelque chose dans les corps des spectateurs. C’est une force souvent liée à l’électro, à la techno. Irène Drésel provoque aussi une sorte de lyrisme, en surplomb de la rythmique pulsionnelle. On a à la fois la pulsion et l’émotion lyrique qui plane.

    Pour évoquer « Soulèvement », vous parlez d’une « force mystérieuse qui nous unit au-delà de nos différences ». Il n’y a pourtant pas de mystère dans un soulèvement, c’est la chose que l’on combat qui lie le groupe, non ?

    A.P. : Oui, mais on peut très bien se réunir et puis juste avancer des revendications. Mais il y a autre chose qui se passe dans ces moments-là. C’est très émotionnel et ça va au-delà. Tout à coup, on est ensemble, on est parfois dans des questionnements sur une utopie, le désir d’un monde meilleur, et puis d’un coup, quelque chose nous traverse. Une force mystérieuse qui nous exalte, selon moi. D’ailleurs, dans ce genre de manifestations, si on zoome dans la foule, on peut voir des histoires individuelles, des histoires de camaraderie et même des histoires d’amour qui naissent. Face à l’adversité, des choses se produisent et relient les uns aux autres.

    Avez-vous eu des événements précis de soulèvements en tête au moment de votre création ?

    A.P. : Je me suis documenté évidemment. Si on parle du monde antique, par exemple la révolte de Spartacus, un esclave qui s’élève contre un pouvoir tyrannique. Après, il y a aussi toutes les luttes de classes qu’on a connues lors de la Révolution française, mais aussi plus tard avec par exemple les grèves de 1936 et le Front populaire.

    Le climat social bouillonnant qui couve en France ces dernières années vous a-t-il aussi inspiré ?

    A.P. : Oui. Depuis qu’on est sorti des Trente Glorieuses, des choses s’inversent un peu. À une époque, on pensait que nos enfants vivraient mieux que nous-mêmes et ainsi de suite. Et en fait, il y a quelque chose qui s’est inversé, qui fait que la vie est de plus en plus dure. Ce qu’on peut espérer de mieux pour nos enfants, à la limite, c’est qu’ils vivent comme nous. Aussi bas dans l’échelle que l’on soit, à la même place de l’échelle sociale aujourd’hui, c’est pire. C’est grave et c’est une vraie question. Moi, je ne suis pas là pour la résoudre, mais pour la poser d’une façon artistique. C’est presque une métaphore que je vais proposer.

    Vous écrivez vouloir faire « jaillir les liens les plus profonds de fraternité »…

    A.P. : Oui. J’aimerais qu’on ressorte de là avec le sentiment qu’on est tous reliés d’une façon ou d’une autre. On voit les oppositions à l’œuvre dans les sociétés, les clivages qui font que les gens ne sont plus ensemble comme c’est par exemple le cas aux États-Unis, ils ne partagent plus l’idée d’un même pays. Chacun pense à son mode de civilisation sans écouter l’autre. Il n’y a plus de débat, mais juste des invectives. Or, il faut débattre pour ne pas se battre.

    Votre pièce est donc un « Soulèvement » dans sa forme la plus pacifique ?

    A.P. : Pour ma part, oui, et ce, même si les corps peuvent avoir l’air déchaînés par moments. C’est un déchaînement presque bienveillant. On essaye de transformer cela en une sorte de fête.

  • [Grand entretien exclusif] Benoît Payan : « 2027 sera apocalyptique pour la Métropole »

    [Grand entretien exclusif] Benoît Payan : « 2027 sera apocalyptique pour la Métropole »

    La Marseillaise : Le refus par le conseil métropolitain de voter la baisse des dotations de solidarité aux communes – à une voix près – a été un séisme pour l’institution. Où en est-on aujourd’hui ?

    Benoît Payan : Le rôle du maire de Marseille, c’est d’abord de protéger les Marseillais et les Marseillaises. On s’acheminait vers un choix inacceptable pour moi, parce que je suis maire, Marseillais et que je dois défendre cette ville, qui consiste à nous faire perdre 36 millions d’euros. Marseille seule aurait porté 70% des économies de cette Métropole. J’avais prévenu : c’était inacceptable. Je crois à la solidarité métropolitaine, je pense qu’il faut être attentif à d’autres communes et j’avais proposé un chemin qui permettait aux 92 communes de ne rien perdre. Ma proposition a été balayée d’un revers de main. En le faisant j’ai prévenu que ceux qui la balayaient se mettraient dans une situation difficile car je me battrai pour ma ville. C’est ce que j’ai fait. On a réussi a gardé 36 millions d’euros.

    L’histoire n’est pas terminée… Marseille fait-elle toujours partie de cette « gouvernance des maires » ?

    B.P. : Ça a toujours été très particulier la relation de Marseille avec sa Métropole. Quels que soient les maires et les présidents, cette relation a toujours été très difficile parce que Marseille est une grande ville. Elle est tellement plus grande que toutes les autres villes qu’elle fait presque, à elle toute seule, la moitié de cette Métropole. Longtemps elle a été vue comme l’ogre qui allait se servir sur la bête. En réalité, c’est le contraire qui s’est passé. Ce sont les Marseillais qui paient le plus d’impôts métropolitains, pas seulement en millions d’euros mais en pourcentage. Ce sont les Marseillais qui paient la taxe d’enlèvement des ordures ménagères la plus chère. Et pourtant on n’a aucun équipement métropolitain, les politiques métropolitaines sont beaucoup trop absentes de la ville. Pourquoi j’ai souhaité entrer dans la gouvernance de la Métropole ? Parce que cette ville ne peut pas être sans cesse le bouc émissaire des uns et des autres. On n’a jamais revendiqué une hégémonie mais on revendique d’être respectés comme n’importe quelle autre commune. C’est un message qui doit passer.

    Ce message, estimez-vous qu’il est passé auprès de Nicolas Isnard ? La gouvernance de la Métropole restera-t-elle dans un statu quo ?

    B.P. : Il appartient désormais au président de dire ce qu’il veut faire de cette gouvernance, s’il désire en changer, j’ai toujours dit que j’étais prêt à l’accompagner et que je serai là si les choses doivent évoluer. Non pas parce que je serai candidat à la présidence, je ne le suis pas, je ne le serai pas. Quand je dis quelque chose je m’y tiens, je sais qu’en politique ce n’est pas commun. Je n’étais pas candidat il y a un an, six mois, je ne serai pas candidat demain, mais s’il doit y avoir des changements, je les accompagnerai.

    La Métropole a donc un budget élaboré hors des élus. Est-ce supportable ?

    B.P. : C’est un budget qui va peser sur les communes. Je suis allé rencontrer le président, notamment avec Gaby Charroux, pour lui dire « ne commets pas l’erreur de monter les communes les unes contre les autres ». Ce n’est pas parce que la Chambre régionale des comptes ou que le préfet disent quelque chose que nous, élus, sommes dépossédés de notre pouvoir de décision. Nous avons été choisis pour cela. Il y avait des moyens d’économiser ces 50 millions d’euros, de les lisser. Un budget en déséquilibre aurait ouvert un dialogue avec la chambre régionale des comptes. Ses magistrats sont des gens intelligents, ils comprennent qu’on est presque au bout de l’année budgétaire et que ces 50 millions sont lissables sur plusieurs années. C’est ce qu’il fallait faire, cela aurait évité une crise politique et budgétaire, or, là, nous les avons.

    La Métropole a-t-elle un avenir financier et fiscal ? N’est-elle pas déjà enterrée ?

    B.P. : Il ne faut pas se mentir : cette Métropole est mal née, elle est née en siège, dans la douleur et elle ne s’en sort pas. Structurellement, systémiquement, elle est malade. Sa capacité a développer des politiques publiques est inexistante par ce que sa construction, financière, fiscale, budgétaire, l’en empêche. Il m’est arrivé de le dire, Martine Vassal, elle-même, n’était pas en mesure de changer les choses. On ne peut pas faire avec cet outil, ce à quoi il devrait servir. Quand on voit l’état des équipements à Marseille, l’état de la voirie, ce sont des dizaines de millions d’euros qu’il faudrait investir. Il n’y a pas 40 solutions : soit une augmentation massive de la fiscalité mais les habitants sont-ils aujourd’hui en mesure de perdre du pouvoir d’achat ? Soit il faudrait renoncer à l’effet redistributif et contre-péréquateur de cette Métropole qui a sans cesse été pointé par les magistrats de la chambre. On en arrive à une situation insolvable. On ne pourra pas longtemps faire croire que cette Métropole est vivable. Elle ne l’est plus. J’appelle solennellement le gouvernement à se pencher sur cette Métropole. 2026 a été difficile mais 2027 sera apocalyptique. Toutes les circonvolutions, toutes les belles paroles du monde ne suffiront pas à remplir les caisses de la Métropole. Qui va-t-on faire payer ? Les entreprises avec le versement mobilité ? Vous croyez qu’elles sont prêtes à payer pour combler des trous ? Et les particuliers ? Il faut un consentement à l’impôt. L’impôt, c’est un effort pour vivre en collectivité parce qu’il permet de fabriquer des politiques publiques. On ne paye pas d’impôts pour les intérêts de la dette…

    Quelle alternative ?

    B.P. : Tout refaire ! Il faut tout repenser. Il ne peut y avoir ni totem ni tabou. Une Métropole telle qu’elle existe aujourd’hui est vouée à l’échec. À la fin ce sont les Marseillais qui vont trinquer. Je l’ai dit sur tous les tons pendant 6 ans : nous n’avons jamais réussi à faire Métropole, il n’y a que des intérêts particuliers, chacun défendant sa commune. Il ne peut pas y avoir de projet métropolitain dans un ensemble institutionnel sans argent. C’est comme si on jetait quelques subsides dans un cirque romain et qu’on demandait à des gladiateurs de se battre pour les récupérer. Ça ne fonctionne pas ! Les gens sont des adultes, ils se sont choisi des maires dans lesquels ils ont confiance. L’État ne peut pas nous laisser dans cette situation.

    Ça peut vouloir dire une fusion avec le Département ?

    B.P. : Ça peut vouloir dire beaucoup de choses mais je ne pense pas que le bloc communal soit fongible dans le Département, on a vu ce que ça a donné à Lyon. C’est voué à l’échec. On recommencerait à faire un gros machin qui ne fonctionnerait pas. Je crois aux compétences de proximité. Mais cette Métropole ne fonctionne pas. Non pas que Martine Vassal ait vidé les caisses, mais on apprend les choses au compte-goutte. Un établissement de coopération intercommunal doit d’abord être fondé sur la confiance. Ce n’est pas une collectivité, nous sommes les représentants de nos communes, nous sommes les élus de leurs habitants. Cet ensemble institutionnel n’est pas à la hauteur de nos ambitions. Je vis dans une ville qui fait 5 fois Lyon, 2,5 fois Paris et où le dernier métro a été inauguré avant ma naissance, il y a 48 ans ! Tout ça parce que l’argent a été servi à d’autres. Les attributions de compensation ont été calculées il y a 30 ans, à l’époque Marseille perdait des habitants, des emplois, les entreprises fermaient. Aujourd’hui j’ai des fleurons internationaux à Marseille, une ville qui attire des millions de touristes, qui produit énormément de richesses et nous ne bénéficions pas de tout cela. On me dit « c’est le fruit de l’histoire » mais je préfère regarder l’avenir que d’être tanqué dans un passé qui ne correspond plus à la réalité.

    En participant à la gouvernance métropolitaine dans ces conditions, notamment avec Samia Ghali, l’une de vos adjointes à la présidence de la RTM, n’est-ce pas un piège qui se referme sur vous ?

    B.P. : Elle travaille le plus possible pour améliorer les conditions de transports des usagers, elle fabrique de la tarification sociale, elle essaye de réfléchir à une nouvelle répartition des lignes aériennes, aux cadences des transports. On est en train d’avancer sur ces sujets mais on va se heurter à une réalité financière dans les années qui viennent. La RTM, à mon sens, doit peut-être devenir un établissement public autonome.

    Sur le modèle de la RATP ?

    B.P. : Pourquoi pas ? Il ne faut rien s’interdire. Le modèle tel qu’on l’a connu est éculé, terminé.

    Sentez-vous en cette rentrée, l’exaspération qui monte sur le pouvoir d’achat ?

    B.P. : J’aimerais bien fixer le prix de l’essence ou le niveau des salaires. Ce n’est pas la compétence d’un maire. En revanche, sur la question de la rentrée scolaire, je me suis mobilisé pour que les familles marseillaises aient des conditions meilleures qu’ailleurs avec un kit de rentrée scolaire, avec des grilles tarifaires de la restauration scolaire qui permette à 15 000 petits Marseillais de manger gratuitement, soit 5 000 de plus qu’avant. De la même manière on va augmenter le nombre de petits-déjeuners gratuits pour ne plus jamais avoir des petits qui ont le ventre vide à l’école. On ne peut pas tout, mais tout ce qu’on peut, il faut le faire. Un petit Marseillais, quel que soit son quartier, son histoire, sa religion, sa couleur de peau, il doit avoir les mêmes chances que les autres. L’école c’est fondamental pour moi, c’est là qu’on devient une femme, un homme, émancipés. Nos décisions sont prises avec une seule boussole : qu’est-ce qui est juste ?

    Qu’avez-vous envie de dire au gouvernement qui craint de voir renaître les Gilets jaunes et constate un calendrier syndical qui se remplit un peu plus chaque jour ?

    B.P. : Il est entre des feux contradictoires. Choisir c’est renoncer. Je crois profondément que la fiscalité dans ce pays est injuste. Celles et ceux qui gagnent le plus d’argent ne sont pas des ennemis mais ils ont des devoirs envers leur patrie. Quand on gagne beaucoup d’argent, c’est un honneur. Je ne dis pas de tout prendre mais que chacun contribue à sa juste mesure. On nous explique que les gens vont partir, ce sont des histoires à dormir debout, des berceuses des années 1980. Je crois que quoi qu’il en coûte, il faut aider les Français sur le pouvoir d’achat.

    Amine Kessaci, mécontent de ne pas pouvoir choisir la directrice de Marseille habitat dont il est le président vous a présenté sa démission. Comment avez-vous reçu cette nouvelle ?

    B.P. : D’abord je comprends qu’il puisse être affecté par ce vote. Ce ne doit pas être simple de se retrouver seul, mis en minorité par l’ensemble des administratrices et administrateurs d’un bailleur que l’on préside. Je le recevrai dans les prochains jours pour discuter de ce qu’il s’est passé. J’ai besoin de comprendre ce qui l’a poussé à faire ce choix. Aujourd’hui encore je ne comprends pas. J’ai entendu que c’était « le bureau de recrutement » que je ne connais pas qui avait motivé son choix. À partir du moment où il a souhaité mettre fin au contrat du directeur général qui a donné toute satisfaction jusqu’à présent, en tant que nouveau président, après tout pourquoi pas, je lui ai dit : « le choix devra se faire dans la plus grande transparence et qu’il n’y ait aucun doute sur la personne choisie ». Je pense que ni l’une, ni l’autre des conditions posées n’ont été remplies.

    Vous lui en voulez ?

    B.P. : La question n’est pas de savoir si je lui en veux ou pas. J’ai besoin de comprendre ce qui l’a amené à faire un choix aussi baroque. Il semble qu’il n’ait pas été convaincu par les multiples alertes données sur cette personne.

    Des alertes données par qui ? La mairie ?

    B.P. : Des alertes données par pas mal de personnes dont moi-même.

    Quand le verrez-vous ? Il a même proposé d’assumer lui-même le rôle de directeur général et, dit-il, à faire économiser de l’argent au bailleur.

    B.P. : Dans les prochains jours. Je n’ai pas bien compris ce que cela voulait dire. Amine Kessaci est quelqu’un de très intelligent, mais le dernier conseil que je lui donnerais c’est d’être président-directeur général. Cela l’exposerait juridiquement. Quand je vois la fougue et l’emportement qui sont les siens, je lui conseille de savoir raison garder. Je suis maire de Marseille, pas directeur général des services de la Ville. Il ne faut pas tout confondre.

    Cela signifie-t-il qu’il pourrait ne plus être votre adjoint ?

    B.P. : Je crois qu’il faut décorréler la situation à Marseille Habitat que j’ai besoin de comprendre et la confiance que je peux lui accorder par ailleurs. Si demain il devait démissionner de son poste d’adjoint, il faudrait qu’il m’en explique la raison.

    Dans notre région, ce sont dans les Bouches-du-Rhône que la gauche est dans la meilleure posture pour les sénatoriales. Quel est votre pronostic et où se porte votre soutien ?

    B.P. : Vous m’avez demandé 27 fois mon pronostic sur les municipales et 27 fois je vous ai répondu que je n’en faisais pas. C’est pareil pour ces sénatoriales. J’espère que cette liste d’union, solide, qui représente les territoires, les sensibilités, avec des histoires différentes, des horizons et des enracinements différents, arrivera en tête. Ce serait un très beau signal pour la gauche dans le pays, pour tout ce à quoi je crois. Le rôle des sénateurs va s’accroître dans un pays instable qui peut connaître le pire. Le rôle du Sénat doit être celui de garant de l’État de droit et de la continuité républicain, celui d’une vigie. Pour cela, il faut des sénateurs qui ont la conviction profonde que la République est une et indivisible, que sa devise est « Liberté, Égalité, Fraternité », que ses racines plongent dans la Révolution française, dans les forces de la lumière contre celle de l’obscurité. J’y crois avec force. Les listes de gauche qui n’ont aucune chance de faire un siège, vont prendre des voix à la liste d’union et à la fin c’est quoi ? Un siège en plus pour l’extrême droite. Je leur dis les yeux dans les yeux.

    Votre famille politique d’origine organise une primaire, vous intéresse ? Vous positionnerez-vous ?

    B.P. : Non.

    Pourquoi ?

    B.P. : Mon travail est d’être maire de Marseille. Je reste un homme de convictions. J’entrerai dans la danse si je sens un danger arriver. Je ne m’occupe pas des partis. Ça ne m’intéresse pas. Je dis simplement une chose : vous n’avez pas le droit de vous diviser. Je n’aurais pas l’outrecuidance ni la vacuité de penser que c’est duplicable. Mais c’est un exemple comme un autre. On nous a expliqué que le Printemps marseillais c’était des rigolos. Il se trouve qu’on a été élus en 2020 et réélus en 2026 sur un totem, celui de l’union. Les divisions permanentes pour savoir qui est le plus à gauche, qui est le moins gauchiste, le plus écologiste, le plus raisonnable, le plus révolutionnaire… Ce sont des débats de chambre. Les gens veulent une seule proposition. Je dis : ne partez pas en ordre dispersé parce qu’à la fin c’est l’échec.

    À Marseille, votre conception du rassemblement c’était sans LFI. Quand vous parlez d’une seule candidature, c’est avec ou sans LFI ?

    B.P. : C’est Jean-Luc Mélenchon qui a déjà répondu à cette question. Il est parti, il croit en son destin, l’ambition de sa vie n’est rien d’autre que d’occuper le fauteuil de François Mitterrand. Il se fout pas mal de ce qui se passera à la fin, il espère être président de la République quel qu’en soit le coût. C’est triste.

    Renaud Muselier a confié à « La Marseillaise » que vous lui aviez donné votre accord pour travailler à une cérémonie de clôture des JO 2030 à Marseille. Vous n’étiez pas en si bons termes auparavant ?

    B.P. : Le président Muselier est un pragmatique. Il m’a demandé si j’étais d’accord pour que ça se passe à Marseille. J’ai lui ai naturellement répondu oui parce qu’on sait faire, on sait organiser des événements internationaux. Renaud Muselier sait que ça sera réussi si c’est à Marseille. Mieux qu’ailleurs !

  • [Grand entretien] Florent Dasque : « On va passer un beau moment de partage »

    [Grand entretien] Florent Dasque : « On va passer un beau moment de partage »

    La Marseillaise : Votre nouvel album s’intitule « Je rentre à la maison ». Que signifie la maison pour des artistes qui partent régulièrement en tournée comme vous ?

    Florent Dasque : C’est un sujet qu’on interroge tout au long de l’album, notamment dans une chanson qui s’intitule elle-même « Je rentre à la maison ». Dans la chanson, notre personnage part de chez lui et repense à l’endroit où il a grandi, à tous ceux qu’il laisse derrière lui. Il doit se reconstruire ailleurs. C’est une question très présente chez les artistes : on vit dans les tourbus, on se reconstruit un peu à chaque endroit où l’on se produit. On a choisi ce thème en le laissant ouvert à toute interprétation, parce que c’est très difficile de définir ce qu’est une maison. Ce n’est pas une maison maçonnée, avec quatre murs et un toit. C’est un refuge intérieur, invisible, dans lequel on peut enfermer des visages, des souvenirs, des paysages, des couleurs, des saveurs, une langue, une région, un pays, peu importe. Notre identité transite dans notre maison au fil de la vie.

    Cette réflexion s’accompagne d’un projet pédagogique et culturel inédit. En quoi consiste-t-il ?

    F.D. : Ça fait des années qu’on est sollicité pour rendre visite à des publics scolaires ou associatifs, ces échanges nous plaisaient tellement qu’on s’est dit qu’il fallait leur consacrer davantage de temps. On s’est donc entourés d’enseignants, de chercheurs et de formateurs, qui ont créé des fiches pédagogiques autour des questionnements sur l’identité. C’est devenu un espace d’expression pour les scolaires, mais aussi pour n’importe quelle association, des personnes en situation de handicap, des foyers, etc. Aujourd’hui, n’importe quel enseignant ou éducateur peut trouver ces fiches sur le site du ministère. Ce sont des déroulés de séances adaptés pour des enfants de 8 ans jusqu’à des ados de 18 ans, voire des publics de 30 ou 40 ans. Il y a des exercices qui posent des questions comme : Qui suis-je ? Qu’est-ce qu’il y a dans ma maison ? Peut-on avoir plusieurs maisons ? Peut-on reconstruire une maison quand on a quitté la sienne ? C’est un support qui s’adresse à des publics très divers, pour que chacun, peu importe son parcours, d’où il vient, où il va, puisse réfléchir à ce que représente la maison pour lui. L’an dernier, avec l’aide du ministère de l’Éducation Nationale, on a récolté des milliers de projets de jeunes sur ce sujet. À chaque concert, on a réservé nos premières parties aux projets qui nous ont le plus interpellés, que ce soit de la poésie, du slam, de la lecture, de l’art plastique, de la musique… On a par exemple reçu des réécritures de couplets de « Je rentre à la maison » en roumain, en arabe ou en suédois. C’était une façon pour ces jeunes qui parlaient une langue différente chez eux de se rapprocher d’une maison qui leur ressemble et qui les rassure. Beaucoup de projets portaient aussi sur la lutte contre le harcèlement scolaire. Chez les plus grands, on a eu des réflexions plus philosophiques sur la quête d’identité, en perpétuelle construction tout au long de la vie. C’est un grand projet culturel qu’on mène depuis un an maintenant, on le reconduit à la rentrée avec l’Éducation nationale.

    Partager autant avec le public, notamment avec les jeunes, a-t-il influencé votre rapport à la musique ?

    Initiales : On dit souvent que Boulevard des Airs a été créé pour être sur scène, pour partager avec les gens. Effectivement, ce projet était aussi un prétexte pour aller à la rencontre d’un public nouveau, de faire de la musique différemment et ne pas s’enfermer entre concerts, tournées et studios. Ça a donné beaucoup de sens à notre démarche d’artiste et à cet album. Et puis les jeunes, c’est un public qu’on adore. À cet âge-là, il n’y a pas de filtre. Se poser des questions aussi intimes que les questions sur l’identité, qui interrogent en profondeur le parcours des gens, ça soulève des réflexions très intéressantes et très inspirantes pour nous.

    C’est la première fois que vous vous produisez à Ici Live La Ciotat. Pourquoi être présents cette année ?

    F.D. : On est un groupe qui vient du sud de la France, on a collaboré avec plein d’artistes du sud, notamment Carbonne. Donc on a hâte d’y être pour partager avec le public. En plus, l’endroit est superbe, avec la scène sur l’eau. On va passer un beau moment de partage ! C’est toujours un plaisir d’aller à la rencontre de nouvelles personnes, de nouveaux endroits et de nouvelles équipes.

    Après la tournée des festivals, vous avez prévu un voyage aux États-Unis. À quelle occasion ?

    F.D. : Notre projet pédagogique autour de l’album s’est largement exporté puisque l’on part à la rencontre de jeunes américains mais aussi de jeunes d’autres horizons en fin d’année. On va sur une dizaine de villes de la côte ouest pour faire de la musique autrement, avec un public différent. Ce projet a énormément grandi, il n’avait pas du tout vocation à devenir ce qu’il est aujourd’hui ! C’est vraiment une réussite pour nous de pouvoir prendre conscience des questionnements sur l’identité qui ont lieu ailleurs que chez nous. À notre retour, on réattaque la tournée des salles début 2027. On est déjà en train d’écrire la suite, donc on a hâte de continuer notre histoire avec le public.

    Propos recueillis par Andréa Goyard-de castro

  • [Grand entretien] Yves Pujol : « La culture ne doit pas être le parent pauvre »

    [Grand entretien] Yves Pujol : « La culture ne doit pas être le parent pauvre »

    La Marseillaise : Vous êtes parrain depuis la première édition de ce festival, en quoi est-ce important ?

    Yves Pujol :

    Le but premier, c’est d’aider à récupérer des sous pour une association qui s’occupe des enfants ou des gens malades, là en l’occurrence l’association UJM Clarté. Ça c’est le premier but. Le deuxième, c’est que cela permet à des artistes de se faire découvrir, pour ceux qui ne sont pas connus dans notre région, et puis à d’autres de pouvoir avoir un petit peu de temps de scène.

    C’est une manière aussi de donner ce qu’on a reçu ? D’aider de jeunes talents, comme les Chevaliers du Fiel ou Patrick Sébastien l’ont fait pour vous ?

    Y.P. : Oui, sauf que la différence cette fois, c’est que les artistes qui vont passer là ne sont pas de jeunes talents. Ce sont des artistes confirmés qui sont de la région.

    Nous ne sommes pas dans l’optique d’un tremplin pour des jeunes. C’est plutôt des artistes confirmés qui viennent faire 20-25 minutes chacun pour la bonne cause. Après, dès que j’ai l’occasion de donner du temps de jeu à des jeunes artistes qui se lancent, je le fais, oui, parce que des gens comme Patrick Sébastien ou les Chevaliers du Fiel l’ont fait pour moi et d’autres l’ont fait pour eux.

    Justement les baisses des dotations mettent en difficulté scènes, théâtres, troupes… Vous portez quel regard sur cette situation ?

    Y.P. : Je ne fais pas trop de politique… Après, je pense que la culture, il ne faut pas la délaisser, quoi qu’il se passe. On a vu avec le Covid, qu’on a été les premiers à s’arrêter et les derniers à reprendre… Ce qui s’explique et ce qui se comprend aussi. Mais la culture c’est ce qui reste quand on n’a plus rien, il ne faut pas qu’elle serve de variable d’ajustement, notamment quand nous sommes dans une crise mondiale, comme lors de la pandémie. Il ne faut pas que ce soit le parent pauvre. C’est trop important.

    Concernant votre chronique, « demande-moi quand tu sais pas » sur France 3 Paca, où en êtes-vous ?

    Y.P. : ça fait maintenant 5 ans et on en est à plus de 250 mots, on va s’approcher des 300 cette année. C’est une belle réussite, c’est une chronique qui plaît bien. On est à près de 60 millions de vues cumulées sur les réseaux sociaux. Les gens dans la rue m’arrêtent en me disant « demande-moi, si tu sais pas ! ». C’est une belle surprise !

    C’est une nécessité de diversifier les supports, de varier les médias aujourd’hui ?

    Y.P. : On continue de tourner avec le groupe Aïoli, j’ai fait du cinéma, du théâtre, du one-man-show… tout ça c’est une grande commode qui appartient à l’artistique. Et dans cette commode-là, il y a plein de tiroirs, le vecteur, le prisme change, mais le but est le même : donner des émotions. C’est quasiment pour moi le même métier.

    On a vu ces dernières années une explosion des propositions de stand-up, de one-man-show, on a même l’impression que le rire est partout. Comment vous positionnez-vous par rapport à ce phénomène ?

    Y.P. : Personnellement, je suis plutôt plus vers la fin que vers le début ! Donc je regarde ça avec un petit peu de recul. Mais c’est vrai que, comme on dit, trop d’humour, tue l’humour. C’est vrai que maintenant on met l’humoriste partout, dans des magazines de santé, à la radio, à la télé, bientôt au JT, ça va arriver… Sauf qu’à moment donné, quand on a trop d’humour, même si c’est bien fait, on passe à côté. On rigole, on sourit, alors qu’il y a dix ans on aurait éclaté de rire. Après c’est la nouvelle forme d’humour des jeunes et c’est tant mieux, parce qu’il faut un renouvellement, créer des styles, donc de ce point de vue là, c’est impeccable.

    Après, il y aura un effet comme à l’époque de la Star Ac’ beaucoup de gens voulaient chanter, puis peu sont restés. Je pense que dans le stand-up, c’est pareil, après le pic que nous sommes en train de connaître, certains qui ont du talent, qui excellent dans leur art vont rester.

    Il y a aussi des différences de formations, vous êtes allé au conservatoire d’art dramatique de Toulon, puis au cours Florent…

    Y.P. : Moi, à mon époque, pour monter sur scène en solo, il fallait être comédien, parce c’est de la comédie. Maintenant, plus besoin de passer par les cours de théâtre ou avoir fait du théâtre pour monter sur scène pour raconter des blagues et faire des vannes, on fait 2-3 vannes, elles marchent, elles marchent pas, c’est pas grave, on passe à autre chose. C’est une façon différente de travailler, dans la tradition du stand-up américain. Et c’est parfait, je trouve ça très bien.

    Mais je pense que la vie va faire que certains vont rester, ceux qui développent des personnages par exemple, comme Jérome Commandeur ou Laura Felpin, et d’autres vont partir…

    Et votre actu ?

    Alors, nous faisons pendant tout l’été, avec Aïoli, une tournée mondiale dans le Var ! Et puis je vais poursuivre avec mon dernier spectacle, Parce que Pujol, avec notamment une date le 31 décembre, au théâtre Colbert, à Toulon.

    Propos recueillis par Sylvain fournier

  • [Grand entretien] Larusso : « Avec “Tu m’oublieras”, c’est le cœur qui parle »

    [Grand entretien] Larusso : « Avec “Tu m’oublieras”, c’est le cœur qui parle »

    La Marseillaise : Vous êtes l’une des madeleines de Proust des années 1990-2000 pour beaucoup de gens. Comment l’expliquez-vous ?

    Larusso : C’est très spécial et c’est compliqué de l’expliquer. On a grandi ensemble, la chanson « Tu m’oublieras » les a aidés à traverser des moments bien spécifiques et très marqués de leur vie. Moi, j’ai cette relation avec d’autres chanteurs, donc j’arrive à le comprendre. Ce n’est pas la tête, mais le cœur qui parle.

    Votre public est constitué de gens qui ont vécu leur jeunesse à la fin des années 1990, mais aussi de plus jeunes. Grâce à leurs parents qui leur ont transmis votre répertoire ?

    Larusso : Quand je vois ces gamins, je trouve ça incroyable. Avant toute chose, les parents transmettent l’éducation, les valeurs, mais transmettent aussi leurs goûts. On écoute donc forcément les musiques de nos parents. Puis, on se les approprie et ça devient des souvenirs qu’on crée avec nos parents. C’est très fort et ça reste.

    « Tu m’oublieras » est le sample de « You Will Forget » d’Irma Jackson (1979), elle-même reprise en français pas des chanteuses telles que Régine. Quel était le contexte de l’enregistrement de votre chanson, en 1998 ?

    Larusso : Je suis partie dans un studio d’enregistrement. J’ai fait Je survivrai en voix témoin [reprise d’ « I Will Survive » de Gloria Gaynor, Ndlr]. Puis, le propriétaire du studio me fait écouter « Tu oublieras » par Régine. Je n’aime pas. Il me dit : « Tu es complètement folle, ce titre est magnifique. » Ensuite, il me fait écouter une version de ce morceau par Jeane Manson. Je n’aime pas non plus. Ce n’est pas mon délire. Je le laisse trois mois dans un placard et le fais écouter à une copine. Elle se met à pleurer et me convainc. Et puis, ça ne me coûtait rien d’aller au studio et de l’enregistrer. Heureusement que j’y suis allée.

    « I Will Forget », « I Will Survive » sont des tubes funk et disco. À quel point cette musique vous a-t-elle bercée ?

    Larusso : C’est ma base. Je suis ce qu’on appelle une enfant Michael Jackson, mais aussi une enfant de la soul et de la funk à travers mon père. Et l’héritage de ma mère, c’est la musique française style Cloclo, Aznavour, Gilbert Montagné. J’ai baigné là-dedans.

    Ce fil funk se retrouve dans votre discographie, notamment en 2012, lorsque vous avez travaillé avec le rappeur de Cypress Hill, B Real, sur « Untouchable ». Comment une telle rencontre a pu se produire ?

    Larusso : C’est grâce à Charly, de Charly et Lulu. Je l’appelle et lui dis que je viens de terminer un album et qu’il faut que je le fasse mixer. Il me parle de Richard « Segal » Huredia qui est partant [ingénieur du son et mixeur de certains albums de Dr Dre, Eminem ou encore Outkast]. On part à Los Angeles, écoute « Untouchable » et se demande pourquoi il y a des parties vides à certains moments de la chanson. Il me dit : « Louis [le prénom de B-Real] a aimé ton morceau et veut le faire avec toi. » B-Real, quand même. Le lendemain, on était en studio. On est rentré en France, on a sorti le truc. Une bonne partie des gens, surtout du métier, ont été très méchants en disant que c’était un arrangement entre maisons de disques ou un piston. Cela m’a beaucoup déçue, alors que c’était juste une histoire d’amitié et un coup de cœur. Richard « Segal » Huredia a mixé tout l’album. Mais je ne l’ai pas sorti. Ça m’a épuisée et dégoûtée. J’ai pété un plomb.

    Même si vous avez participé ces dernières années à des émissions comme « Mask singer », vous cultivez une relative discrétion. Pourtant, votre lien avec vos fans semble indéfectible…

    Larusso : Car j’ai grandi avec les gens. Quand je suis arrivée dans l’industrie musicale, j’étais toute gamine. Ils ont donc le sentiment que je suis la bonne copine. Ensuite, mon côté authentique, dans le sens où je n’essaie pas de me donner un genre ou de plaire à tout prix, ça joue également. Les gens voient bien que je suis juste une chanteuse, que je ne me prends pas la tête.

    Vous le disiez, vous étiez très jeune quand vous avez cartonné avec « Tu m’oublieras ». Est-ce qu’à titre musical, vous êtes nostalgique de cette époque ?

    Larusso : Bien sûr. Car l’offre musicale était bien plus variée qu’aujourd’hui. À l’époque, on allumait la radio, on entendait du rap, du RnB, de la variété française, des grandes voix, des morceaux d’été, du reggae, de la pop, du rock. Aujourd’hui, il y a plutôt des couleurs, dont il faut suivre les codes.

    On assiste actuellement à un retour en force des inspirations funk et soul. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

    Larusso : J’en suis ravie. À partir du moment où les gens retournent à la source, ça ne peut que m’aller. La funk, la soul : là où on avait des musiciens qui jouaient avec nous et pas juste des machines.

    Propos recueillis par Philippe Amsellem

    www.lakermesse.fr/la-seyne-sur-mer

  • [Grand entretien] Gari Grèu : « Il faut militer mais continuer de dialoguer »

    [Grand entretien] Gari Grèu : « Il faut militer mais continuer de dialoguer »

    La Marseillaise : ORP nomme
    son premier album, sorti fin mai,
    «
     Le Village ». De quoi s’agit-il ?

    Gari Grèu : Le village, c’est une des idées de Toko [Blaze]. Pour lui, c’était un sanctuaire, un havre de paix et de bienveillance. Il pense, bien sûr, à Vitrolles, car c’est là qu’il a grandi. C’est ce qu’il dit dans son premier couplet. Il parle à des potes à lui, avec qui il a partagé son enfance et son adolescence, mais que la vie a fait dévier au niveau des idées. Des gars avec qui il s’est construit et qui sont devenus racistes. Donc, sa première idée c’est : passe nous voir au village pour qu’on se reconnecte, qu’on se fasse du bien.

    Peu à peu, cette idée de village est devenue une forme d’enclos de bienveillance et de solidarité sans adresse. Quand on fait des concerts dans l’espace public, comme je peux le faire avec les sardinades le 1er mai, mètre carré par mètre carré, on le construit, ce village. Au regard des difficultés qu’on a à faire société, c’est quand je joue dans l’espace public, là où je trouve des gens qui ne pensent pas comme moi, que je prends la mesure de la vraie utilité qu’on a en tant que musicien : faire danser tout le monde au diapason à un moment donné. Le village c’est ce truc qu’on arrive, tant bien que mal, à recréer quand on prend le micro. Et ce village peut exister partout. Dans un local des MTP [Marseille trop puissant – groupe de supporters de l’Olympique de Marseille, Ndlr], où tu croises tous les milieux et toutes les générations, par exemple. Ou dans n’importe quel endroit où les gens se mélangent.

    Dans votre titre « Citrons », vous dites : « L’autre a dit que l’autre a dit que l’autre est un con. L’autre fait peur, l’autre milite en réaction. » Avez-vous la sensation que le dialogue est devenu compliqué ?

    G.G. : Ça, je l’écris au moment de la mort de Quentin Deranque [militant d’extrême droite néofasciste, Quentin Deranque est mort en février à Lyon des suites d’une rixe contre des militants antifascistes, Ndlr]. Évidemment qu’on est militant. Évidemment qu’on veut faire passer nos idées. Mais on ne peut pas se mettre des coups de pied dans la tête et se tuer dans la rue parce que quelqu’un ne pense pas comme nous. Nous, en tant que grands frères, on se doit de les contenir, les petits. J’ai 58 ans et, maintenant, je me sens responsable des jeunes de 20 ans, de les aider à ne pas faire faire n’importe quoi. Évidemment qu’on a besoin de militer, qu’on a besoin que la jeunesse soit concernée, se mêle. Mais on doit arriver à dialoguer. On doit arriver à faire passer les idées avant les coups de couteau et les coups de pied dans la tête.

    Vous parlez beaucoup d’unité. C’est très présent dans l’album, notamment dans votre titre « D’ailleurs »…

    G.G. : C’est Marseille. Les couleurs, les accents, on vient tous d’ailleurs, ici. L’identité marseillaise, c’est le fruit de toutes ces arrivées successives. Moi, je suis un peu Italien, un peu Algérien, un peu Arménien, un peu Comorien, un peu Français, un peu tout ce que tu veux. Parce que je suis Marseillais. Je suis né à la Porte d’Aix. Pour aller à l’école, j’ai traversé l’Algérie, l’Afrique noire, l’Arménie. Avant de prendre l’avion, j’avais fait le tour du monde. C’est ça, être Marseillais. La leçon que Marseille donne au monde entier, c’est qu’on arrive à vivre tous ensemble en gardant nos spécificités et en étant tous Marseillais. Avec cette identité marseillaise qui se conjugue avec nos identités personnelles. C’est ça qui est magnifique à Marseille.

    À propos de Marseille, dans « Têtue », vous dites : « Il y a eu les Allemands maintenant Airbnb. » Que voulez-vous dire ?

    G.G. : Le Panier [2e] a été détruit par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Ça s’est ensuite reconstruit, tant bien que mal, pour qu’aujourd’hui, et depuis 20 ans, ça se transforme en décor de Plus belle la vie. Je veux bien que tu loues ton appart trois semaines par an quand tu pars en vacances. Mais quand il y a un investisseur qui achète dix appartements pour louer toute l’année à des cohortes de touristes, forcément, les commerces de proximité commencent à fermer. Il n’y a plus que des sandwicheries et des magasins de souvenirs.

    Après, ça reste une image. Mais on est obligé de rentrer dans Marseille. On ne regarde pas Marseille avec complaisance. Il faut être hyper exigeant avec la Ville, avec les élus, avec les forces vives, avec les gens qui ont des capacités de faire bouger les choses.

    Après attention, il y a aussi un juste milieu. Dans le troisième arrondissement, boulevard de Strasbourg, chez moi, j’aimerais qu’il y ait un peu de gentrification. Que des artistes, des gens qui ont un peu plus de moyens, viennent à la Belle de Mai, autour de la Friche, pour qu’il y ait plus de mélange.

    Ce week-end vous jouez à La Seyne-sur-Mer, une ville qui vient de basculer à l’extrême droite. L’occasion de prêcher au-delà des convaincus ?

    G.G. : Alors, les Couleurs urbaines est un festival de reggae où nous sommes souvent allés, donc ce n’est pas là qu’on trouvera un public qui ne partage pas nos idées. Même si c’est intéressant que ce genre d’évènement puisse continuer d’exister là-bas. Mais c’est vrai que j’aimerai beaucoup faire des concerts dans des villes qui ont basculé au Rassemblement national. C’est là que ce qu’on fait prendrait vraiment tout son sens. Notre rôle est d’importance, en particulier cette année. Et le rôle de tous ceux qui ont un micro d’ailleurs. Il faut diffuser des messages de rassemblement.

  • [Grand entretien] Maurice Gouiran : « Le polar marseillais est une invention »

    [Grand entretien] Maurice Gouiran : « Le polar marseillais est une invention »

    La Marseillaise : Votre polar récemment réédité, « Tu les tueras tous », décrit en filigrane la perte d’identité populaire de l’Estaque. Comment observez-vous la gentrification croissante à Marseille ?

    Maurice Gouiran : Il y a un élément qui n’est pas propre à Marseille, mais quand même très important ici, c’est la pression immobilière avec l’explosion des Airbnb et des difficultés des gens à se loger. Même si le livre dont vous parlez est une réédition de 2002, il y a encore beaucoup d’éléments qu’on retrouve aujourd’hui. Regardez le projet Euroméditerranée, qui a détruit les quartiers abandonnés pour des bâtiments beaucoup plus modernes. Je raconte aussi cela dans l’un de mes livres, Putains de pauvres !. Je parle du changement des Crottes, un quartier très populaire qui est devenu la proie d’Euroméditerranée. On construit des immeubles et on chasse les gens qui habitaient là auparavant, toujours un peu plus au Nord. Moi, j’écris mes bouquins dans un langage populaire, de bistrot. Car ces bistrots populaires, on les voit disparaître, que ça soit à l’Estaque ou ailleurs. Ils évoluent vers des brasseries qui visent plutôt les jeunes cadres des zones environnantes. Un phénomène qui s’accentue.

    Cela signifie-t-il que le Marseille populaire va bientôt devenir
    un mythe
     ?

    M.G. : Non, ça existe toujours. Il suffit de voir le stade Vélodrome, où le club de foot est à l’image de la ville. ça reste très populaire. C’est aussi l’un des endroits où des groupes d’extrême droite n’ont pas le droit de cité, contrairement à des villes comme Paris, Nice ou Lyon. Cette fibre populaire existe toujours et j’essaie de la montrer dans mes bouquins.

    Le polar est-il un moyen, pour vous, de préserver ce caractère populaire ?

    M.G. : Déjà, j’écris du polar et pas du roman policier. La différence ? Dans le roman policier, l’intrigue est une fin en soi. Dans le polar, l’intrigue est le support d’autre chose, d’une peinture de la société, de faits historiques… Moi, j’écris pour porter à la connaissance du lecteur un certain nombre de choses. Après, il est vrai que Tu les tueras tous est plus un polar basé sur le fameux dilemme universel depuis Corneille : vaut-il mieux l’amour ou la vengeance ? Et ce bouquin est très ancré sur l’Estaque et la Côte bleue, contrairement aux autres, où je vais voyager à l’étranger.

    Depuis les années 2000, l’une de vos marques de fabrique consiste à ouvrir vos récits aux vents de l’histoire, comme dans « L’Arménienne aux yeux d’or » ou « Franco est mort »…

    M.G. : Après mon tout premier bouquin, La nuit des bras cassés, une histoire de fraternité, je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait, c’était d’aller fouiller dans les recoins de l’histoire, chercher des faits peu connus, mais avérés. Mes lecteurs aiment apprendre quelque chose. En ce qui concerne mon écriture, je pars toujours de Marseille. Mon mot récurrent, c’est le bistrot. Ensuite, ça peut me permettre de parler de l’Espagne franquiste, du génocide des Arméniens, des harkis, de l’aide apportée par l’armée française à la crise des colonels… D’un côté, il y a le côté populaire marseillais, et de l’autre, le côté historique.

    Vous participez, jeudi 4 juin à l’Alcazar, à un débat intitulé « Marseille, terre de polar ». Diriez-vous, comme certains, que le polar marseillais a surgi pour mieux refléter la réalité sociale de la ville, que d’illustres aînés comme Pagnol ont maquillé ou masqué ?

    M.G. : Pagnol est un exemple intéressant. Il a écrit Marius dans les années 1920. Son œuvre, c’est une histoire de la bourgeoisie marseillaise. Alors que pendant ces années-là, si vous traversez le port, vous tombez sur les vieux quartiers. Si vous prenez Banjo de Claude McKay, qui se passe à la même époque, on ne dirait pas qu’il parle de la même ville que Pagnol. Après, je pense que Pagnol s’est racheté en mettant en scène les bouquins de Giono sur la ruralité, dans les basses alpes. Mais, dans son écriture, on voit bien que ce n’est pas quelqu’un issu de ce milieu.

    Quelle est, à ce compte-là,
    la c
    aractéristique principale
    du polar marseillais
     ? Le peuple ?

    M.G. : Le polar marseillais n’existe pas. Soyons honnêtes, c’est un terme que les journalistes ont inventé, mais dont nous, auteurs, nous nous sommes servis. Quand je suis arrivé en 2000, il y avait 60 auteurs de « polars marseillais ». Pourquoi ça n’existe pas ? Déjà, car ce n’étaient pas des polars, mais des romans policiers qui se déroulaient dans une ville qui a beaucoup de charme. Au contraire, Izzo ou Carrese ont, eux, vraiment écrit du polar. Je dis souvent que je connais pas mal d’auteurs marseillais de polars, mais aucun auteur de polars marseillais. En plus de cela, on assiste aujourd’hui à un phénomène : la mainmise de la police sur ce qu’on appelle polar, alors qu’il faut plutôt parler de roman policier. Sous prétexte qu’ils connaissent le métier, les flics écrivent des romans. Mais ce sont des romans policiers et pas des polars, car ils n’abordent jamais la réalité sociale. Prenez le cas du Prix du Quai des Orfèvres. Chaque année, c’est un auteur qui a été policier qui l’obtient. Pourquoi ? Car ils jugent la forme et la véracité de l’enquête et non pas le fond. Nous, on écrit autre chose.

  • [Grand entretien] « La culture, espace possible de réconciliation »

    [Grand entretien] « La culture, espace possible de réconciliation »

    La Marseillaise : Le gouvernement présente la Saison Méditerranée comme « un temps fort de diplomatie culturelle ». Alors que les États, dont la France, échouent à des relations de paix dans tout le pourtour, ne trouvez-vous pas facile de faire porter ce poids sur les artistes ?

    Mohamed El Khatib : En fait, je pense que c’est une nécessité. il faut arrêter de considérer la culture comme un espace autonome qui ne serait pas relié aux questions diplomatiques, géopolitiques, sociales et économiques. Au contraire, je trouve qu’il était temps que des artistes prennent la parole et se fassent le relais de l’état du monde. Il est temps que les artistes donnent la parole à un certain nombre de pays marginalisés, donnent à entendre des voix libanaises, algériennes, palestiniennes, égyptiennes… Les artistes font leur travail et prennent le relais des empêchements diplomatiques. Regardez par exemple l’état dégradé des relations entre la France et l’Algérie : heureusement que le dialogue persiste à travers la culture. C’est un espace possible de réconciliation.

    Vous avez déclaré lors de la présentation de la saison que, « face à la montée de l’extrême droite, la responsabilité des artistes est d’imaginer des projets qui créent une histoire commune »…

    M.E.K. : Il y a quelques années, j’avais commencé en faisant entrer la Renault 12 au Mucem car c’est un objet du patrimoine industriel français typique que les Français adorent. Et en même temps, un véhicule œcuménique que les Maghrébins se sont notamment réapproprié en en faisant des espèces de tour de Babel roulantes pour rejoindre l’autre côté de la Méditerranée. D’un coup, cette histoire de l’épopée du retour au bled venait s’inscrire dans une histoire plus large de France. J’ai envie de trouver des espaces de dialogue qui, à défaut de resserrer les liens, permettent aux gens d’échanger. Avec Mères Méditerranées, j’ai voulu réunir des mères de chaque pays ayant une façade avec la Méditerranée et de voir ce qu’elles ont en commun. D’abord, car on ne les entend pas ou très peu alors qu’elles prennent en charge la plupart du temps la vie domestique et économique, qu’elles ont parfois à subir les départs d’enfants qui peuvent parfois être avalés par la Méditerranée. Face à cette mer, elles ont à la fois un rapport de fascination et de crainte. J’avais donc envie de créer un parlement des mères en Méditerranée pour voir ce qu’elles veulent léguer à leurs enfants pour un futur désirable. J’aimerais qu’à la fin, on arrive à l’écriture d’un manifeste de ces 23 mères. Aujourd’hui, il est impossible de réunir sur la scène politique la France et l’Algérie par exemple. Nous, on a la liberté de faire des propositions et imaginer de nouvelles façons d’être ensemble.

    Un de leurs autres points communs est qu’elles habitent toutes à Marseille…

    M.E.K. : Déjà, pas sûr de pouvoir retrouver dans beaucoup d’autres villes ces 23 nationalités. Beaucoup me disent que, quel que soit le pays d’où ils viennent, ça ressemble à chez eux. À Marseille, une ville portuaire, ça brasse. C’est une ville où les étrangers arrivent à cohabiter.

    Vous évoquez « Mères Méditerranées » comme un chœur de femmes. C’est-à-dire ?

    M.E.K. : Quand je dis chœur, je ne parle pas de chant, mais de chœur au sens grec : le chœur démocratique. Car on va voir des femmes qu’on n’a pas l’habitude de voir sur scène. On ne les voit pas sur scène et pourtant elles font l’identité de cette ville et sont toujours à l’arrière-plan. Ce sont des femmes qui vont prendre la parole. On a tourné un film avec elles qui sera projeté et qui fait part de leurs préoccupations. Au fur et à mesure, on va aussi donner quelques recettes de cuisine. En repartant, vous saurez par exemple faire le couscous et le houmous. Mais elles donnent aussi des recettes de vie telles que comment mettre votre mari au travail ou que faire pour que votre mari s’occupe aussi des enfants. C’est festif. Il y a aussi une vraie culture du chant. On ne peut par exemple pas faire un spectacle sur la Méditerranée sans l’évocation d’Oum Kalthoum. C’est valable pour tous les pays, y compris la Grèce et Chypre. Et il y a aussi la question de la danse qui revenait dans nos discussions.

    Quelles étaient les autres figures communes et récurrentes ?

    M.E.K. : Il y avait aussi beaucoup Faïrouz. On a également trouvé une série de berceuses communes à l’Espagne et au Maghreb. Tout comme la langue. Le français, l’arabe, l’hébreu… Tout ça part de la même racine. Et la question des Printemps arabes est aussi revenue, notamment la place des femmes dans les dispositifs politiques où elle est la plupart du temps minorée. Or on a retrouvé pas mal d’archives, suite à ce qu’elles nous ont raconté, sur la façon dont les femmes se sont investies dans les mouvements de libération. C’est quelque chose que l’on retrouvait déjà dans les mouvements de libération liés à la décolonisation, et plus récemment, avec les Printemps arabes. Mères Méditerranées est à la fois une ode domestique, affective, militante et politique.

    Samedi 16 et dimanche 17 mai à 20h au Mucem sur la place d’armes du fort Saint-Jean. Gratuit. www.mucem.org

  • [Grand entretien] Sarah Schwab : « Les imitations sont arrivées par hasard »

    [Grand entretien] Sarah Schwab : « Les imitations sont arrivées par hasard »

    La Marseillaise : Chanteuse, imitatrice, vous pouvez reproduire 200 voix, quel est votre parcours pour les personnes qui ne vous connaissent pas encore ?

    Sarah Schwab : Depuis toute petite je suis passionnée de musique. J’ai commencé par faire The Voice Kids quand j’avais 13 ans, puis The Voice plus grande à 19 ans avec ma vraie voix bien évidemment. Les imitations sont arrivées plus tard, en mai 2022 donc c’est assez récent. Je cherchais à faire une vidéo pour la poster sur les réseaux sociaux, j’en ai posté une première et les gens ont tout de suite apprécié, c’est comme cela que ça m’a lancé dans une carrière d’imitatrice.

    Vous le disiez l’imitation est arrivée assez tard au-delà de votre passion pour le chant. Comment ce talent s’est-il présenté à vous ?

    S.Sch. : Je ne sais pas du tout comment c’est arrivé (rires). C’était un peu par hasard, j’ai eu envie d’essayer alors que je n’avais jamais fait d’imitation auparavant et j’ai eu un bon feeling du coup ! La première vidéo a été postée sans trop d’expérience mais comme les gens se sont pris au jeu j’ai prêté attention aux commentaires et aux suggestions qu’ils me faisaient avec des propositions de voix de plus en plus complexes et c’est comme ça que je me suis rapidement fait repérer.

    Quelle a été la première personne que vous avez imitée et pourquoi avoir fait ce choix ?

    S.Sch. : Dalida est la première chanteuse dont j’ai reproduit la voix. Je l’aime beaucoup en tant que chanteuse mais aussi parce qu’elle a des marqueurs vocaux particuliers et une voix unique. C’était très intéressant pour moi de faire une voix aussi différente de la mienne dès le début puis je l’ai fait suivre directement par Vanessa Paradis, c’est vraiment deux opposés et c’est ça qui est intéressant aussi dans la vidéo.

    Justement, quel est le processus de travail pour arriver à l’imitation parfaite ?

    S.Sch. : C’est avant tout de l’écoute, énormément d’écoute. En général je marche au feeling donc je me concentre sur un segment d’une chanson qui me plaît en particulier. Je vais l’écouter en boucle jusqu’à ce que je retrouve vraiment tous les petits détails qui font l’imitation.

    Avez-vous une imitation favorite ?

    S.Sch. : Barbra Streisand c’est celle que je préfère en ce moment parce qu’elle me donne beaucoup d’émotions et elle donne aussi beaucoup d’émotions au public donc c’est toujours un moment hors du temps dans le show. Je pense que c’est pour cela qu’elle me plaît encore plus que les autres.

    Votre spectacle s’appelle « Du rêve à la réalité », est-ce l’histoire de votre vie ?

    S.Sch. : Oui totalement ! J’étais dans ma chambre enfant et je rêvais d’être une chanteuse et de pouvoir me produire sur scène régulièrement et c’est ce que j’ai voulu mettre en scène justement dans ce spectacle. Déjà parce que ça permet de faire rêver beaucoup de gens dans la salle, bon des enfants majoritairement mais pas que ! (rires)

    Mais aussi parce que c’est ce qu’il m’arrive finalement grâce aux imitations, et les gens assistent à ce début de carrière pour moi. Je trouvais donc intéressant de faire une autobiographie sur scène avec un côté un peu théâtral et un côté un peu concert.

    Justement, à quoi doit-on s’attendre sur scène, chantez-vous aussi avec votre voix ?

    S.Sch. : Oui même si je chante beaucoup moins que les imitations mais il y a un moment en particulier vers le milieu du spectacle où je chante Je suis malade au piano avec ma voix, je viens sur le devant de la scène a cappella et

    je me mets à nu devant les spectateurs. C’est un moment marquant et émouvant qui plaît beaucoup.

    Vos vidéos cartonnent sur les réseaux sociaux mais au-delà du succès vous avez reçu des commentaires grossophobes. Ces commentaires vous avez décidé de les mettre en scène et d’y répondre en chanson. C’était important pour vous de montrer l’envers du décor ?

    S.Sch. : C’est important pour moi parce que les réseaux sociaux, à partir du moment où on s’affiche il faut s’attendre à avoir du bon comme du mauvais peu importe ce que l’on fait. Moi j’ai préféré répondre de manière humoristique pour dédramatiser un peu les choses bien que j’aie eu des propos à mon égard qui étaient très graves et border. C’est aussi un moyen de montrer aux gens qui sont confrontés au harcèlement qu’ils ne sont pas seuls et que ça peut arriver à tout le monde, même à ceux qui sont très présents en ligne.

    Vous affichez clairement les noms des personnes dans la vidéo où vous répondez. La réponse en elle-même demande aussi beaucoup de courage, c’est votre caractère ou la notoriété vous a aidée à avoir confiance en vous ?

    S.Sch. : J’ai toujours eu ce côté-là en moi mais honnêtement je pense que ma confiance en moi a énormément évolué grâce aux gens, grâce au public principalement qui est tellement gentil avec moi. Je me sens bien plus sereine et la proportion de commentaires positifs que je reçois est largement supérieure aux commentaires négatifs !

    Je pars donc du principe que même si j’affiche ces commentaires négatifs ça ne va pas les faire progresser, mais peut-être au contraire, les faire régresser et les gens seront là pour rétablir la justice ! (rires).