Face à l’IA, les médias misent sur la confiance

L’intelligence artificielle (IA) utilisée comme outil au service des journalistes et des médias. C’est le thème évoqué lors d’une conférence organisée, ce mercredi au Pharo, au troisième et dernier jour du 77e congrès mondial de l’Association mondiale des éditeurs de presse (WAN-IFRA), organisé avec CMA Media. Un rendez-vous animé par Pia Rehnquist, directrice éditoriale du groupe Bonnier News Local, avec deux interlocuteurs : le Dr Rainer Esser, conseiller exécutif du groupe d’édition Holtzbrinck et membre du conseil de surveillance de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, et Goli Sheikholeslami, PDG du site d’information Politico.

L’usage de l’IA était au cœur de ces trois jours d’échanges. Les avis diffèrent sur cette question : certains se disent inquiets, d’autres veulent s’adapter à cette évolution. Lors de cette conférence, les intervenants adoptent une attitude d’acceptation face à un monde qui change. Ils prônent l’utilisation de l’intelligence artificielle, mais au profit des humains.

« Si l’on ne peut pas l’éviter, il faut l’adopter », affirme Rainer Esser. Selon lui, « elle [l’IA] peut résumer, synthétiser, reproduire des styles d’écriture et rédiger dans une grammaire irréprochable. Mais elle ne peut pas aller sur le terrain pour enquêter. L’IA ne connaît pas la vérité. (…) Elle ne tuera pas le journalisme, car elle est un outil d’automatisation, tandis que le journalisme est, dans son essence même, un acte de connexion humaine ».

« La ressource rare sera

la confiance »

Un avis partagé par Goli Sheikholeslami. Selon elle, il faut utiliser l’intelligence artificielle comme outil et dispositif au service du journalisme. « Au lieu de faire des coupes à l’ère de l’IA, “Politico” renforce ses investissements dans le journalisme et les combine à des technologies de transformation qui renforcent les capacités de ses journalistes. »

Elle prend l’exemple de l’Affordable Care Act (ACA), la réforme de l’assurance maladie surnommée « Obamacare », l’un des textes législatifs les plus complexes de l’histoire des États-Unis : « Les personnes qui avaient besoin de comprendre cette politique publique – les lobbyistes, les dirigeants d’hôpitaux, les entreprises pharmaceutiques et les responsables des États – avaient besoin de quelqu’un capable de traduire et d’expliquer ces décisions en temps réel. Cette nécessité, à laquelle répondait “Politico”, s’étendait à tous les domaines touchés par le Congrès, qu’il s’agisse des marchés publics de la défense ou de la politique technologique. En 2015, nous avons étendu ce modèle à Bruxelles et aux institutions de l’Union européenne. » En effet, pour Goli Sheikholeslami, « malgré les perturbations engendrées par l’IA, cette période est porteuse de nombreuses opportunités ».

Si l’intelligence artificielle est utilisée comme outil, la PDG du site Politico rappelle que « les informations originales, enregistrées et vérifiées, prennent une valeur croissante. (…) L’offre de contenus devient infinie. La ressource rare ne sera pas l’information, mais la confiance ».

Rainer Esser souligne de concert : « Le journalisme est sous pression aujourd’hui. Nous faisons face à un public de plus en plus épuisé, perdu et méfiant. » À ses yeux, l’IA représente bel et bien un outil, non un remplacement : « C’est une profession essentielle. Sans journalistes, et notamment sans journalistes indépendants, la démocratie ne peut s’épanouir. Sans un espace où les idées sont échangées, circulent librement et font l’objet de débats, la démocratie ne peut pas prospérer. Il nous faut donc des journalistes, des journalistes fiers de leur métier et justement rémunérés. »

LES DÉFIS DES MÉDIAS À TRAVERS LE MONDE

Ben Ho, Shuxian – rédacteur en chef adjoint de Mediacorp Pte Ltd (Singapour)

« Ce congrès était une belle opportunité, car il nous a réunis des quatre coins du monde et nous a permis de voir comment l’IA impacte différemment les rédactions : certains l’utilisent et d’autres craignent d’être remplacés par elle. Nous avons développé nos propres outils. ChatGPT Enterprise est accessible à tous les rédacteurs, pour les aider à écrire, mais c’est toujours l’humain qui a le dernier mot. Mais, en parallèle, trop de rédactions font encore face aux mêmes problèmes qu’avant, comme la question de savoir si l’on trouve encore suffisamment de gens qui veulent faire ce métier. »

John Rahim – directeur éditorial du Media Stack (Royaume-Uni)

« Le vrai défi, c’est la tempête parfaite entre trouver un modèle économique viable pour les éditeurs et ce que veulent les lecteurs. Quand ChatGPT cite Le Monde, les gens font confiance à la source, mais ne cliquent pas. On leur vole le contenu sans même leur ramener du trafic. Ce contenu, ce n’est pas de la data, c’est du journalisme produit par des professionnels qui doivent être payés. Au congrès, une session présentait un rapport sur l’état du marché, montrant que l’industrie des médias n’est pas vraiment prête pour la révolution de l’IA. Ce qui m’a fait penser aux jeunes journalistes. Comment les faire grandir ? »

Waseem Shahzad Quatri – journaliste multimédia et réalisateur (Pakistan)

« Je suis venu à Paris rencontrer la Fédération internationale des journalistes pour expliquer la réalité amère de la liberté de la presse au Pakistan. Rien qu’en 2025, plus de 600 plaintes ont été enregistrées contre des journalistes. Seize d’entre eux ont disparu. Pour le gouvernement, nous sommes des traîtres qui complotons, car nous avons osé exposer des violations de droits humains au Pakistan. Après mon témoignage, j’ai été menacé de toutes parts et, depuis, je dois rester en France. Ce qui me déçoit profondément, c’est que lors du congrès, tout le monde ne parle que de l’IA, qui menace les éditeurs, moins les journalistes. »

Propos recueillis par Carmen Vollenweider

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