Tag: Intelligence artificielle

  • Xavier Niel livre sa conception de l’investissement et de l’IA

    Xavier Niel livre sa conception de l’investissement et de l’IA

    Au Pharo, face aux professionnels de l’information venus du monde entier, c’est un milliardaire qui a clos les grandes plénières, ce mercredi. Xavier Niel, fondateur de Free et actionnaire du Monde, s’est prêté au jeu du « coin du feu », un entretien animé par Lisa McLeod, directrice éditoriale de FT Strategies.

    Xavier Niel entame la discussion en parlant, en anglais, de ses investissements dans les médias : « J’ai commencé à investir dans tous les services en ligne, y compris Mediapart, où j’ai fait cinq fois mon argent. » Sa version de l’entrée au capital du Monde, en 2010, semble presque altruiste : « Ils ont un énorme problème, ils vont finir en faillite. » Depuis, assure-t-il, il n’interfère jamais dans la ligne éditoriale. La preuve, selon lui : Le Monde Diplomatique, « très à gauche, contre le capitalisme », reste libre.

    Sur l’IA, Xavier Niel se veut pragmatique : il faut vivre avec son temps et les technologies qui vont avec. Il dit avoir vite signé un accord (sur l’entraînement des modèles et les services) avec le géant américain, OpenAI, sans attendre ses confrères éditeurs. « Nous ne sommes peut-être pas de bons partenaires pour les autres éditeurs français », note-t-il, dans un sourire. Interrogé sur ce qui le « garde éveillé la nuit », le milliardaire répond la « polarisation » des médias. Il regrette que le New York Times ait été « trop contre » Donald Trump. Concentration des médias, précarité dans les rédactions et désinformation n’ont pas été évoquées.

  • Face à l’IA, les médias misent sur la confiance

    Face à l’IA, les médias misent sur la confiance

    L’intelligence artificielle (IA) utilisée comme outil au service des journalistes et des médias. C’est le thème évoqué lors d’une conférence organisée, ce mercredi au Pharo, au troisième et dernier jour du 77e congrès mondial de l’Association mondiale des éditeurs de presse (WAN-IFRA), organisé avec CMA Media. Un rendez-vous animé par Pia Rehnquist, directrice éditoriale du groupe Bonnier News Local, avec deux interlocuteurs : le Dr Rainer Esser, conseiller exécutif du groupe d’édition Holtzbrinck et membre du conseil de surveillance de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, et Goli Sheikholeslami, PDG du site d’information Politico.

    L’usage de l’IA était au cœur de ces trois jours d’échanges. Les avis diffèrent sur cette question : certains se disent inquiets, d’autres veulent s’adapter à cette évolution. Lors de cette conférence, les intervenants adoptent une attitude d’acceptation face à un monde qui change. Ils prônent l’utilisation de l’intelligence artificielle, mais au profit des humains.

    « Si l’on ne peut pas l’éviter, il faut l’adopter », affirme Rainer Esser. Selon lui, « elle [l’IA] peut résumer, synthétiser, reproduire des styles d’écriture et rédiger dans une grammaire irréprochable. Mais elle ne peut pas aller sur le terrain pour enquêter. L’IA ne connaît pas la vérité. (…) Elle ne tuera pas le journalisme, car elle est un outil d’automatisation, tandis que le journalisme est, dans son essence même, un acte de connexion humaine ».

    « La ressource rare sera

    la confiance »

    Un avis partagé par Goli Sheikholeslami. Selon elle, il faut utiliser l’intelligence artificielle comme outil et dispositif au service du journalisme. « Au lieu de faire des coupes à l’ère de l’IA, “Politico” renforce ses investissements dans le journalisme et les combine à des technologies de transformation qui renforcent les capacités de ses journalistes. »

    Elle prend l’exemple de l’Affordable Care Act (ACA), la réforme de l’assurance maladie surnommée « Obamacare », l’un des textes législatifs les plus complexes de l’histoire des États-Unis : « Les personnes qui avaient besoin de comprendre cette politique publique – les lobbyistes, les dirigeants d’hôpitaux, les entreprises pharmaceutiques et les responsables des États – avaient besoin de quelqu’un capable de traduire et d’expliquer ces décisions en temps réel. Cette nécessité, à laquelle répondait “Politico”, s’étendait à tous les domaines touchés par le Congrès, qu’il s’agisse des marchés publics de la défense ou de la politique technologique. En 2015, nous avons étendu ce modèle à Bruxelles et aux institutions de l’Union européenne. » En effet, pour Goli Sheikholeslami, « malgré les perturbations engendrées par l’IA, cette période est porteuse de nombreuses opportunités ».

    Si l’intelligence artificielle est utilisée comme outil, la PDG du site Politico rappelle que « les informations originales, enregistrées et vérifiées, prennent une valeur croissante. (…) L’offre de contenus devient infinie. La ressource rare ne sera pas l’information, mais la confiance ».

    Rainer Esser souligne de concert : « Le journalisme est sous pression aujourd’hui. Nous faisons face à un public de plus en plus épuisé, perdu et méfiant. » À ses yeux, l’IA représente bel et bien un outil, non un remplacement : « C’est une profession essentielle. Sans journalistes, et notamment sans journalistes indépendants, la démocratie ne peut s’épanouir. Sans un espace où les idées sont échangées, circulent librement et font l’objet de débats, la démocratie ne peut pas prospérer. Il nous faut donc des journalistes, des journalistes fiers de leur métier et justement rémunérés. »

    LES DÉFIS DES MÉDIAS À TRAVERS LE MONDE

    Ben Ho, Shuxian – rédacteur en chef adjoint de Mediacorp Pte Ltd (Singapour)

    « Ce congrès était une belle opportunité, car il nous a réunis des quatre coins du monde et nous a permis de voir comment l’IA impacte différemment les rédactions : certains l’utilisent et d’autres craignent d’être remplacés par elle. Nous avons développé nos propres outils. ChatGPT Enterprise est accessible à tous les rédacteurs, pour les aider à écrire, mais c’est toujours l’humain qui a le dernier mot. Mais, en parallèle, trop de rédactions font encore face aux mêmes problèmes qu’avant, comme la question de savoir si l’on trouve encore suffisamment de gens qui veulent faire ce métier. »

    John Rahim – directeur éditorial du Media Stack (Royaume-Uni)

    « Le vrai défi, c’est la tempête parfaite entre trouver un modèle économique viable pour les éditeurs et ce que veulent les lecteurs. Quand ChatGPT cite Le Monde, les gens font confiance à la source, mais ne cliquent pas. On leur vole le contenu sans même leur ramener du trafic. Ce contenu, ce n’est pas de la data, c’est du journalisme produit par des professionnels qui doivent être payés. Au congrès, une session présentait un rapport sur l’état du marché, montrant que l’industrie des médias n’est pas vraiment prête pour la révolution de l’IA. Ce qui m’a fait penser aux jeunes journalistes. Comment les faire grandir ? »

    Waseem Shahzad Quatri – journaliste multimédia et réalisateur (Pakistan)

    « Je suis venu à Paris rencontrer la Fédération internationale des journalistes pour expliquer la réalité amère de la liberté de la presse au Pakistan. Rien qu’en 2025, plus de 600 plaintes ont été enregistrées contre des journalistes. Seize d’entre eux ont disparu. Pour le gouvernement, nous sommes des traîtres qui complotons, car nous avons osé exposer des violations de droits humains au Pakistan. Après mon témoignage, j’ai été menacé de toutes parts et, depuis, je dois rester en France. Ce qui me déçoit profondément, c’est que lors du congrès, tout le monde ne parle que de l’IA, qui menace les éditeurs, moins les journalistes. »

    Propos recueillis par Carmen Vollenweider

  • La région face aux conséquences de l’IA

    La région face aux conséquences de l’IA

    « Grâce à nos centrales nucléaires, nous avons la capacité d’ouvrir des data centers et d’être au cœur du défi de l’IA », célébrait déjà Emmanuel Macron, le 10 mars. Car cette nouvelle révolution industrielle nécessite toujours plus d’infrastructures, avec des besoins en énergie qui doivent être multipliés par 3,7 en dix ans, selon l’Ademe. Porte d’entrée des câbles sous-marins en Méditerranée, la région est en première ligne. Dans le même temps, alors que 5 millions d’emplois pourraient être menacés en France, selon une étude publiée début avril, de premières mobilisations alertent sur ses conséquences en Provence, comme chez Orange, il y a deux semaines. « L’IA va être utilisée pour accompagner les suppressions d’emploi », alerte le secrétaire général de la CGT Télécoms dans les Bouches-du-Rhône, Olivier Néri.

    Digital Realty poursuit son implantation

    Tandis que s’achève la construction du cinquième centre de données de Digital Realty sur les emprises du Grand port maritime de Marseille, le long de l’A55, le géant mondial des data centers poursuit son implantation dans le département. Le dernier et plus grand de ses projets, le MRS6, a passé plusieurs caps cruciaux, en début de l’année. Le 22 janvier, la commune de Bouc-Bel-Air lui a accordé son permis de construire, tandis que le 12 février, la préfecture a signé son autorisation environnementale. « On change véritablement d’échelle », se réjouissait le président de Digital Realty France, Fabrice Coquio, auprès du site d’information Gomet. Solidement implanté à Marseille, il réalise là son plus gros projet dans le département, avec un investissement chiffré à 700 millions d’euros. Soit le double du chiffre d’affaires réalisé en France en 2025. Sur le foncier de l’ancien entrepôt logistique de Decathlon, le centre de données s’étalera sur 26 000 m². La pétition des opposants recueille près de 2 000 signatures.

    Y.S.

  • Ne pas laisser l’IA aux seuls marchés

    Ne pas laisser l’IA aux seuls marchés

    De quoi se nourrit l’intelligence artificielle (IA) dont les chabots (ChatGPT, Claude, etc.) font partie de notre quotidien ? De l’activité humaine. Deux chercheurs en sociologie de Télécoms Paris, Clément Le Ludec et Maxime Cornet, ont étudié la chaîne de travail de la donnée francophone. Leur démonstration est implacable : pour fonctionner, l’IA a besoin de données fiables et vérifiées en très grand nombre. Cela, seul l’être humain sait le faire. L’étiquetage des données devant être massif, il a été délocalisé dans le Sud global, notamment à Madagascar et sur le continent africain. Un travail à la tâche, peu payé et pas du tout valorisé ; Ces travailleurs invisibles sont la face cachée et très sombre de l’IA. Ce n’est pas la seule.

    Data centers partout, emploi nulle part

    Car la collecte de données et leur stockage dans de vastes data centers sont le nerf de la guerre des multinationales de l’IA qui n’ont qu’un but : amasser des profits. Ces sites, dont le président Emmanuel Macron a vanté l’implantation en France lors du sommet « Choose France » à Versailles, ont le terrible défaut de créer très peu d’emplois (gardiennage essentiellement).

    En plus de monopoliser cette nouvelle technologie, les multinationales de l’IA imposent un discours aux citoyens, celui d’une nouvelle révolution postindustrielle qui vise en fait à servir leurs intérêts financiers. Peut-on sérieusement leur laisser la main ? La réponse est évidemment non. La résistance s’impose pour construire une IA sous contrôle démocratique et au service de l’humain et non l’inverse.

  • La Région représentée au congrès mondial des médias

    La Région représentée au congrès mondial des médias

    Juste à côté de l’auditorium principal qui concentre les échanges du congrès mondial des médias, la Région Sud inaugurait son stand, lundi après-midi, avec la volonté d’envoyer un message à l’égard d’une profession qui connaît de nombreuses difficultés et doit relever d’importants défis avec la numérisation des usages et l’arrivée de l’intelligence artificielle.

    C’est François de Canson, successeur désigné de Renaud Muselier à la tête de la Région, qui s’est chargé du discours.

    « Les journalistes sont des femmes et des hommes qui écrivent, enquêtent, questionnent, racontent et alertent parfois. Des femmes et des hommes qui portent une responsabilité immense, celle d’éclairer nos sociétés », a-t-il indiqué. « Nous vivons dans une époque de tensions géopolitiques, de guerres à frontières, d’instabilité démocratique, de bouleversements technologiques, d’intelligence artificielle, de désinformation, de fragmentation du débat public… Jamais le besoin de presse n’a été aussi fort. Quand une société doute, elle cherche des repères, lorsqu’une démocratie tremble, elle a besoin de journalistes solides », a souligné le vice-président de l’institution.

    « Des acteurs précieux pour nos démocraties »

    « La liberté de la presse, la liberté d’expression ne sont jamais acquises, elles doivent être défendues juridiquement, politiquement, culturellement et surtout protégées », a affirmé François de Canson, assurant qu’« à la Région Sud, nous savons ce que vous représentez, vous êtes précieuses et précieux pour nos démocraties, pour l’intelligence collective, pour maintenir l’espace de raison saturé de faux ».

    Il s’est enfin félicité du choix de la région et singulièrement de la deuxième ville de France pour l’organisation de ce congrès mondial des médias, car « Marseille est une ville de circulation des idées, des peuples, des récits, des cultures. Une ville qui connaît le tumulte du réel, une ville profondément journalistique ».

    Le vice-président de la Région était accompagné par Jean-Christophe Tortora (La Tribune/CMA Médias), Véronique Saadé (CMA Médias), Michel Laugier, sénateur (Union centriste) des Yvelines et rapporteur du budget de la presse à la Haute assemblée pour couper symboliquement le ruban d’inauguration du stand.

    Parmi les participants, on notait la présence de Jean-Louis Pelé (La Provence), Laurence Bottero (La Tribune), Guilhem Ricavy (Var-Matin), Simon Perrot et Baptiste Bize (Nice-Matin) et Léo Purguette (La Marseillaise).

    L’info de proximité au centre d’un débat au Club de la presse Marseille-Provence

    « L’information de proximité, un enjeu de démocratie » : tel est l’intitulé du débat organisé, ce mardi 2 juin à 10h, par le Club de la presse Marseille-Provence Alpes du Sud, à l’occasion du congrès mondial des médias.

    Aux côtés de Louis Dreyfus, président du directoire du journal Le Monde, le président et directeur éditorial de La Marseillaise, Léo Purguette, et des représentants de Marsactu et Var Matin.

    Inscription obligatoire par mail : contact@club-presse-provence.com

  • Au Pharo, les médias questionnent la place de l’IA

    Au Pharo, les médias questionnent la place de l’IA

    Ils viennent d’Espagne, du Kenya, d’Inde, d’Arménie, d’Allemagne, du Venezuela ou de Norvège. Ils sont journalistes, éditeurs, patrons de presse ou sponsors. Ils se réunissent autour de l’une des plus belles vues de Marseille pour débattre du futur de l’information. Lundi s’est ouvert le 77e congrès mondial de l’Association mondiale des éditeurs de presse (WAN-IFRA), organisé avec CMA Media, au Palais du Pharo.

    Dans l’auditorium, des centaines de personnes assistent, en début d’après-midi, à la séquence d’ouverture durant laquelle un hommage est rendu aux journalistes sur les terrains de guerre, en Ukraine, en Palestine, au Soudan et en République démocratique du Congo. « La seule chose qui s’oppose à l’oubli et à l’invisibilité, c’est le journaliste prêt à se tenir debout », martèle Ladina Heimgartner, présidente de la WAN-IFRA et PDG de Ringier Médias Suisse. Elle fait applaudir les journalistes qui exercent dans la bande de Gaza, pour « leur courage, leur bravoure et leur refus de baisser les bras ». Ces derniers ont été récompensés de la « Plume d’or » (lire ci-contre) en début de soirée.

    Un « risque » ?

    Une « opportunité » ?

    Face à l’assemblée, elle lance le débat sur « la technologie qui transforme tous les aspects de notre travail » : l’intelligence artificielle. Un thème largement évoqué par toutes les parties prenantes, à travers des discours ou discussions informelles. L’inquiétude qui assaille la profession transcende les frontières. « Il ne faut pas prendre cela à la légère. La mission des médias d’information n’a pas été aussi importante depuis la Seconde Guerre mondiale », renchérit Ladina Heimgartner.

    Une menace ou une révolution ? « Bien sûr, nous devons nous adapter à ce changement, sinon, il se produira sans nous », estime pour sa part Véronique Saadé, présidente de CMA Média. « L’IA représente un risque, mais c’est aussi une opportunité extraordinaire ; elle doit toutefois rester un simple outil. C’est le jugement humain qui doit avoir le dernier mot », appuie celle qui dirige la branche presse de l’armateur, désormais troisième groupe de médias privés en France.

    À la tribune, la ministre française de la Culture Catherine Pégard, ancienne journaliste, appelle à ne pas opposer « innovation » à la « création » : « Il faut que s’affirme d’urgence le dialogue sur les droits d’auteur qui pour nous, vous le savez, sont un principe. » Dans ce contexte de pression financière pour les médias, la vice-présidente exécutive chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie de la Commission européenne, Henna Virkkunen, suggère « un soutien accru aux médias indépendants ».

    Un appel à réveiller

    la profession

    Puis, c’est Arthur Gregg Sulzberger, président du New York Times, qui envoie la charge la plus lourde. « Notre profession s’est montrée trop discrète, trop passive et trop fragmentée face aux abus commis par les entreprises qui provoquent la révolution de l’intelligence artificielle », abonde-t-il. Et accuse les géants de l’IA d’organiser « un vol sans scrupule de propriété intellectuelle qui se déroule à une échelle sans précédent », dénonce-t-il devant ses pairs. Le titre new-yorkais de renommée internationale poursuit actuellement devant les tribunaux OpenAI, créateur de ChatGPT. « Le résultat, c’est qu’on va vers un avenir où il y aura de moins en moins de journalistes pour accomplir le travail coûteux et difficile que représente le reportage d’investigation », averti Arthur Gregg Sulzberger, sous les applaudissements.

  • [Entretien] Rima Abdul-Malak : « Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans le Sud-Liban »

    [Entretien] Rima Abdul-Malak : « Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans le Sud-Liban »

    La Marseillaise : Les défis liés
    à l’intelligence artificielle
    seront abordés lors de ce congrès. Comment appréhender ce que certains qualifient de «révolution» ?

    Rima Abdul-Malak : Ce n’est pas le cas en France grâce à notre législation sur les droits voisins mais ailleurs, quand on effectue une recherche sur Google, l’IA en fait le résumé. Ce qui signifie qu’on n’a plus la liste des articles sur lesquels on peut cliquer. Ces AI Overview [fonctionnalités intégrées au moteur de recherche Google Ndlr], drainent tout une part de trafic qui avant allait vers les articles de presse. Le New York Times a, par exemple, perdu 40% de son trafic en quelques mois. Ce phénomène touche l’ensemble des médias. Mais l’IA peut aussi être un outil, notamment sur les traductions qui nous prennent beaucoup de temps. Nous avons des projets de développement vers l’Amérique du Sud avec des produits spécifiques comme des newsletters, par exemple. L’IA sera un outil pour nous aider à aller plus vite, même s’il faudra toujours de la relecture et de vrais journalistes pour éditer. On essaie de voir les opportunités de l’IA et de se prémunir face aux menaces. Face à cette ère de l’intelligence artificielle, notre capital principal, c’est l’humain. Ce n’est pas ChatGPT qui va faire des reportages dans les villages du Sud-Liban pour décrire ce qui s’y passe.

    « L’Orient-Le Jour » est un média indépendant, ce qui est rare
    dans la région. Comment vous
    tenez financièrement et réussissez
    à vous développer
     ?

    R.A.-M. : On tient par le soutien de nos actionnaires qui compensent notre déficit même s’il n’est pas aussi énorme que d’autres médias ainsi que par quelques dons et mécènes. Mais les abonnements restent le pilier de notre modèle économique donc on ne peut pas se permettre de les perdre et on doit aller en chercher des nouveaux. Ce n’est pas pour autant qu’on va renoncer à nos projets de développement. Le pire face à l’IA, c’est d’être tétanisé, sidéré et de se recroqueviller sur un modèle ancien. Il faut au contraire innover, expérimenter, tester des nouvelles choses, quitte à se tromper mais en tout cas essayer.

    Votre journal est-il ciblé
    par des prédateurs ?

    R.A.-M. : Des prédateurs, non, mais on vit des pressions multiples parce qu’il y a toujours des articles qui ne plaisent pas à certains : partis politiques, chefs d’entreprise, etc. On peut avoir des procès, des intimidations, des menaces. On n’est pas très bien vu par le Hezbollah puisqu’on est très critique de son idéologie et de sa stratégie. Au début de la guerre, une cyberattaque menée par un groupe, les Fatimides, se revendiquant de la mouvance du Hezbollah, a ciblé la MTV (Murr Television), une grande télé libanaise. On s’est dit que ça pouvait nous arriver donc on a dû renforcer notre sécurité informatique. La situation de polarisation et de guerre qu’on vit nous oblige à être extrêmement vigilants et à redoubler tous les efforts de sécurité. Quand on a des journalistes qui se déplacent, par exemple dans le Sud-Liban, là, c’est la crainte, plutôt, d’être ciblés par Israël. Vingt et un professionnels de la presse locale ont été tués depuis deux ans et demi. On a toutes ces menaces et pressions cumulées mais on n’a pas eu de tentative de rachat ou d’OPA sur notre journal. Depuis 101 ans, on a un actionnariat divisé en quatre familles, ce qui donne à la fois une certaine diversité et une solidité. Leurs descendants, continuent, pour l’instant, à tenir très précieusement à ce média, espérons que ça dure. Ce qui fait notre différence, c’est qu’on n’est financé ni par des partis politiques ni par des monarchies du Golfe contrairement à tous les grands quotidiens autour de nous. La rédaction a une totale liberté.

    Comment informer dans un théâtre de guerre comme c’est le cas actuellement au Liban ?

    R.A.-M. : C’est aussi une guerre de l’information donc il y a énormément de manipulations, de désinformation, de récits alternatifs. Là aussi, l’IA est utilisée pour produire des fausses informations, de vidéos et de photos. On a dû renforcer dans la rédaction tout ce qui est fact-checking, vérification des sources, recouper toutes les informations, vérifier et analyser les vidéos amateurs qu’on reçoit avant de les publier. C’est l’intérêt de chaque protagoniste du conflit de produire des informations qui servent sa propagande.

    Ministre de la Culture, vous étiez l’une des rares à exprimer vos inquiétudes face à la montée de l’extrême droite notamment lors
    de la reprise du «
     JDD » par Vincent Bolloré. Quel est votre regard
    sur le paysage médiatique français
     ?

    R.A.-M. : Mes inquiétudes exprimées en 2022-2023 se confirment. Il n’y avait pas beaucoup de voix qui s’élevaient à l’époque, malheureusement. Est-ce que c’est trop tard ? Il n’est jamais trop tard mais il est un peu tard quand même. Ces médias, maisons d’édition, réseaux de distribution sont déjà aux mains de Vincent Bolloré et de ses entreprises. Mais il y a d’autres acteurs dans le paysage, littéraire, médiatique, audiovisuel, cinématographique, qui permettent de préserver un minimum de diversité. À cela s’ajoutent les aides du ministère de la Culture destinées à la presse, au cinéma, à l’édition. À un an de l’élection présidentielle, il faut faire de la pédagogie, expliquer à quoi servent ces aides, pourquoi il y a un audiovisuel public en France et que sa privatisation serait une énorme erreur économique, sociétale et culturelle. Ce n’est pas un sujet de droite ou de gauche mais de service public et de diversité de l’écosystème. Si jamais l’extrême droite arrive au pouvoir en France -ce que personnellement, je ne souhaite pas- le risque, c’est que tout cela soit coupé.

  • À Montpellier, un comité éthique pour encadrer l’IA

    À Montpellier, un comité éthique pour encadrer l’IA

    C’était il y a deux ans, en avril 2024. Quarante citoyens rendaient leurs propositions concernant l’usage de l’intelligence artificielle (IA) au sein de la Métropole de Montpellier. Réunis au sein d’une convention, ces derniers ont donc auditionné plusieurs experts pendant un mois. « Ça leur a permis d’éclairer leurs décisions. C’est un peu un reflet de la société montpelliéraine, certes, mais au-delà française et européenne sur son avis à l’instant T. Finalement, à l’échelle de l’IA, deux ans, ça paraît loin, mais ça permet de poser des bases de réflexion et sur lesquelles les gens se sont accordés. Alors ce sont des grands principes, mais des principes dont on verra à l’épreuve du temps comment ils évoluent », détaille Manu Reynaud, adjoint au maire délégué à la ville numérique et à l’intelligence artificielle souveraine.

    Avancer pas à pas

    Maîtrise de l’impact environnemental de l’IA, garantie de la protection de la vie privée, transparence, démocratiser l’IA auprès du grand nombre, telles sont ces recommandations que l’on retrouve dans la convention. « Il est essentiel qu’en toutes circonstances l’IA reste sous contrôle humain, fait valoir la convention. […] Le développement de l’IA est très rapide. Les règles juridiques suivent mais doivent s’adapter et sont souvent en retard sur les avancées technologiques. C’est la raison pour laquelle des principes éthiques doivent encadrer, de façon volontaire, l’utilisation des IA. » Excepté une recommandation relative à la vidéosurveillance, toutes les autres ont été adoptées en Conseil de Métropole. « On a une feuille de route opérationnelle qui permet de décliner ces principes métier par métier parce que quand on parle d’IA aujourd’hui, il faut bien être clair que dans le langage commun, on parle du numérique », poursuit Manu Reynaud.

    Au-delà de cette convention citoyenne, la collectivité de gauche entend mettre en place un Comité métropolitain de l’IA et du numérique au mois de septembre prochain – une recommandation portée par la convention citoyenne. « C’est un organisme auquel on donne des rapports et qui permet à un moment donné une transparence sur l’utilisation d’un certain nombre de services. Tout l’intérêt résidera dans la gouvernance de ce comité pour en faire quelque chose qui puisse permettre aussi de solliciter des avis, notamment de personnes qualifiées, extérieures à la collectivité. L’idée est d’avoir une gouvernance globale par rapport aux usages qui sont faits dans la métropole, justement pour pouvoir confronter les points de vue sur les différents choix : des choix de logiciels ou encore des choix de stratégie », insiste l’élu écologiste.

    Car l’IA et le numérique plus largement prennent une place croissante dans la société. Encadrer ces pratiques et ces usages est plus que nécessaire. L’accaparement et le vol de données, question de souveraineté face aux géants de la tech, le risque d’uniformisation de l’information, la prolifération de fake news, autant de problématiques qui deviennent des défis pour les collectivités. « Les sujets du numérique en général passaient jusqu’à maintenant assez hors du radar, parce qu’ils étaient relégués à des questions purement techniques et parce qu’on fait confiance aux techniciens. On pense alors que le numérique c’est neutre. Et quand c’est neutre, c’est indolore, incolore, c’est bien ça qui est dangereux. On commence à voir apparaître une prise de conscience au niveau de la société, une certaine défiance vis-à-vis des technologies proposées et de leur but recherché. On en arrive quand même à une prise de conscience qui commence à émerger à travers l’IA, sur la question du numérique et sur le rapport à nos données », soutient Manu Reynaud.

    Le futur comité pourra donc répondre à certaines de ces problématiques afin d’aiguiller les élus dans la prise de décision. De plus, pas moins de 1 000 agents de la Métropole ont été formés à l’IA générative avec l’éditeur Delibia, plateforme française spécialisée pour les collectivités territoriales. Une manière de lutter face au ChatGPT et aux autres logiciels américains. « On essaie d’avancer au fur et à mesure pour intéresser les gens à la question, les acculturer à un certain nombre de questions et puis essayer de tracer des pistes », espère Manu Reynaud.

  • Marion Mazauric : « Protéger l’œuvre des auteurs »

    Marion Mazauric : « Protéger l’œuvre des auteurs »

    « Le droit moral protège l’œuvre des auteurs. C’est un droit inaliénable, si on perd ça, on perdra l’artiste. » Au moment où le développement exponentiel de l’intelligence artificielle (IA) s’accompagne d’un pillage culturel en règle des écrits littéraires ou des images de films, Marion Mazauric s’inquiète. Sans savoir si la proposition de loi Ducros adoptée en avril au Sénat sera validée par l’Assemblée nationale, ni si son contenu final sera à la hauteur du défi, l’éditrice gardoise voit d’un bon œil l’initiative parlementaire.

    « Très facile de battre l’IA »

    Celle-ci vise à mieux protéger les œuvres culturelles face aux IA génératives en créant une présomption d’utilisation des travaux des musiciens, écrivains, cinéastes ou photographes par les systèmes d’IA. Autrement dit, si la loi était adoptée, la charge de la preuve serait inversée et il reviendrait à l’entreprise d’IA de prouver qu’elle n’a pas pillé un contenu.

    Fondatrice des éditions du Diable Vauvert, Marion Mazauric y voit un premier pas tout en fixant les priorités : d’abord obtenir une autorisation de l’auteur ou d’un ayant droit sur une œuvre. La question de la compensation financière venant ensuite. « On est tous pillés, ce serait forcément un progrès ».

    L’éditrice n’a pas en soi d’a priori négatif sur l’IA. Pour elle, le défi reste celui de son utilisation et donc du pouvoir qu’elle procure. « La science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Le problème n’est pas tant la fusion nucléaire que ce qu’on en fait ». Dans le domaine culturel, « si l’IA permet d’accélérer les progrès de la médecine ou d’avoir des calculateurs de droits d’auteur performants, eh bien j’applaudis l’IA ». Et d’ajouter : « Si le but de l’IA c’est de faire des humains de stricts consommateurs qui ne réfléchissent pas et qui sont dirigés par des IA elles-mêmes pilotées par des humains… ».

    Pour elle, cette technologie dont on oublie qu’elle n’est qu’un « super calculateur », n’est d’ailleurs pas nouvelle. « Je suis familière de l’IA depuis 40 ans que je lis ou regarde de la science-fiction », confie Marion Mazauric en citant notamment le film 2001, l’Odyssée de l’espace. Dans son métier, elle confie avoir déjà testé l’IA jusqu’à l’avoir « poussée dans ses retranchements et lui faire avouer ses limites ». Verdict : elle n’est pas convaincue. « Sur les quatrièmes de couverture, l’IA ne nous arrive pas à la cheville. Elle peut vous écrire un roman à la manière de Houellebecq mais ce sera du sous- Houellebecq avec des clichés ». Selon elle, un éditeur cherche tout le contraire d’un académisme singé : de la nouveauté, de l’originalité. Si elle n’écarte pas un vilain scénario pour les auteurs voire une « société à deux vitesses », Marion Mazauric ne croit pas à leur disparition ni à celle des acteurs prophétisée par Elon Musk. « L’IA n’atteindra jamais la perfection ni surtout l’imperfection humaine. »

  • [Quoi de neuf] « L’IA est une machine, elle ne pense pas… »

    [Quoi de neuf] « L’IA est une machine, elle ne pense pas… »

    Françoise Verna :

    Valérie Bussières, vous êtes psychanalyste, comme vos deux collègues, et déléguée régionale de l’Association de la Cause freudienne (ACF) en voie domitienne. Pourquoi l’association s’empare pour son colloque*, le 6 juin, de l’Intelligence artificielle, avec cette interrogation : « L’IA, ça vous parle ? »

    Valérie Bussières : Pourquoi on parle à une machine ? Et est-ce que la machine nous parle ? Cette thématique de l’IA « parle » effectivement à de nombreuses personnes. Elle est connectée à notre société et aux enjeux contemporains. Mais c’est aussi en lien avec l’Association de la Cause freudienne qui met au travail les concepts de la psychanalyse et l’idée de transmettre la psychanalyse.

    Olivier Nottale : Dans la psychanalyse, la parole est centrale. En quoi l’entrée en jeu de l’IA, de plus en plus performante, vient percuter votre travail ?

    Caroline Nissan : Les réponses seront une séquence du colloque où il sera question du « transfert »** tel que l’on peut l’entendre dans la psychanalyse. Et du « transfert » à la machine. Qu’en est-il de ce « transfert » ? Et qu’en est-il du savoir qui sera en jeu quand on interroge la machine ? Il y a là un enjeu de taille car dans la séance analytique, la rencontre avec un psychanalyste se fait en présence. Il y a le corps, la temporalité. Il n’y a pas cet échange avec un partenaire « en miroir ». C’est tout le but de ce colloque.

    Françoise Verna : Allez-vous expliquer le 6 juin ce que l’on entend par « intelligence artificielle » ? La définition est importante ?

    Valérie Bussières : Dans notre colloque, nous avons invité un mathématicien, Olivier Ripoll, qui est aussi un expérimentateur en IA. Il nous dépliera ce qui fait énigme, quelque part. C’est une inquiétante étrangeté car il y a quelque chose qui nous cause mais qui reste en même temps une boîte noire. C’est une machine, elle ne pense pas. Ce terme d’« intelligence » pose d’ailleurs problème.

    Caroline Nissan : Un des points que nous aborderons c’est aussi la question du silence et de la temporalité. Les patients nous le disent. Une jeune femme que j’ai vue il n’y a pas longtemps m’a dit : « Je parle à l’IA mais en fait ce qui ne me plaît pas c’est que c’est tout et tout de suite. »

    Françoise Verna : Justement, comment appréhendez-vous l’usage de l’IA par les patients ?

    Caroline Nissan : Certains de nos patients et de nos analysants utilisent l’IA. Ce qui est intéressant, c’est de chercher quels usages ils en font. Effectivement, il y a peut-être deux ans maintenant, dans des affaires liées à l’IA, deux adolescents avaient été poussés au suicide et cela avait reconduit à un reformatage de l’IA avec des messages diffusés pour s’adresser à un praticien en cas de propos suicidaires.

    Olivier Nottale : Le danger est aujourd’hui dans l’intimité des chambres, notamment des adolescents. Comment agir, prévenir ?

    Valérie Bussières : Cette question sera développée, le 6 juin, par un autre de nos invités, Gilles Mouillac. C’est un psychologue clinicien qui travaille dans un centre assez particulier à Bordeaux, le Nom Lieu, qui accueille des jeunes entre 15 et 25 ans, psychotiques et autistes, souvent en situation d’exclusion sociale. Le point de départ du travail, c’est une accroche par le numérique sous toutes ses formes : photo, jeu vidéo etc.

    Françoise Verna : Si je vous entends bien, il ne s’agit pas de diaboliser l’IA ?

    Valérie Bussières : lors de la préparation du colloque, il y a un an, en lisant divers auteurs, deux axes se distinguent : l’IA est soit une dystopie soit une utopie. La psychanalyse n’a pas à se positionner. C’est plutôt une troisième voie : savoir se renseigner, qu’est-ce l’IA… Le colloque sera divisé en deux temps : les causes, cette machine qu’est-ce que c’est ? Puis, pourquoi on parle à une machine ? et, ensuite, quel usage on peut faire de l’IA. On s’interrogera dans l’après-midi sur les conséquences dans la civilisation, qu’est-ce que cela modifie dans les liens sociaux.

    Olivier Nottale : Un concept va aussi être expliqué et mis en débat lors de ce colloque : l’effet Eliza. Pouvez-vous d’ores et déjà nous éclairer ?

    Stéphanie Cahuzac-Morel : Dans les années cinquante, la question de la distinction entre l’homme et la machine se posait déjà. À la grande stupéfaction de son inventeur [Eliza fut le premier robot conversationnel à usage psychologique], il y a eu [de la part des utilisateurs] une supposition de « savoir » de la machine. C’est cela l’effet Eliza, croire que la machine sait. Toute la question pour nous sera de montrer quelle est la structure de ce savoir supposé dans ses différences avec la supposition de savoir que fait un patient à un analyste. Cet effet Elisa vient indiquer qu’il y a quelque chose de marquant du côté du sujet.

    *Colloque « l’IA, ça vous parle ? » samedi 6 juin, Palais des congrès, La Grande-Motte, de 9h15 à 18 heures Colloque ouvert au public (40 euros l’entrée). Tarif réduit pour les étudiants : 5 euros. ** « Le transfert » est indispensable à la cure psychanalytique : il s’établit dans la relation, en présence, entre la personne en analyse et l’analyste.

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