[Entretien] Peter Mertens, PTB : « Porter une grille d’analyse marxiste qui n’est plus enseignée »

La Marseillaise : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre ?

Peter Mertens : Il y a tellement de choses qui changent dans le monde, on est dans une ère très violente avec l’extrême droite qui monte ainsi que la répression. Pour beaucoup de gens, il est difficile de voir le fil rouge dans tous les événements. Je voulais avoir un outil à donner, pour comprendre quelles sont les forces économiques et les intérêts derrière. Porter une grille d’analyse critique marxiste qui n’est plus enseignée ni à l’école ni dans les syndicats. La question n’est pas de savoir si Donald Trump est fou ou non mais de voir ce qui se passe réellement avec l’empire américain et pourquoi il se trouve au début du déclin. Comprendre le monde, c’est le premier pas pour le changer.

Qu’est-ce que vous définissez par « l’ère trumpienne » ?

P.M. : L’ère trumpienne, c’est surtout un accélérateur du nationalisme économique, de la guerre commerciale, la guerre des tarifs, des guerres impérialistes et dans la destruction du droit international. On a déjà vu que sous Obama, il y avait le « pivot vers l’Asie », en définissant la Chine comme l’ennemi principal. Dans mon précédent livre Mutinerie, j’avais écrit que c’était la fin d’un pan du néolibéralisme et qu’on entrait dans une nouvelle ère qui n’avait pas encore de nom.

C’est ce qui est théorisé dans le Projet 2025 ?

P.M. : Derrière Trump, il y a tous genres de cercles de réflexion, de puissances économiques, théoriques, parmi lesquels la Heritage Foundation. Cette organisation d’extrême droite estimait qu’elle n’avait pas pu opérer autant de changements qu’espérés durant le premier mandat de Donald Trump. Ils en ont tiré des leçons et écrit Mandate for Leadership (ou Mandat pour le leadership) un document de 900 pages, aussi connu sous le nom de Projet 2025, pour le second mandat. Leur objectif premier est d’assainir l’État, d’écarter les démocrates, les syndicalistes, les gens critiques de toutes fonctions de l’État et de la justice. Deuxièmement, c’est de donner de plus en plus de pouvoir au président seul. Troisièmement, c’est d’entamer une bataille économique et politique vis-à-vis des contre-pouvoirs dont les syndicats et en particulier ceux de l’enseignement. Enfin, la quatrième partie est de renforcer la militarisation de la police. Tout ce qui se passe en ce moment était déjà préparé scientifiquement : le déploiement de l’ICE, la militarisation des blue cities, les villes qui sont contrôlées par le Parti démocrate [dont la couleur officielle est le bleu, Ndlr.]. C’est un manuel de l’extrême droite dont le but est la concentration de tout le pouvoir aux mains du président et l’écartement de tout contre-pouvoir. Je crois que les macronistes du monde sont un peu jaloux sur ce plan.

Ce que vous pointez en tant que guerre culturelle comme alternative à la lutte des classes ?

P.M. : Il y a une volonté qui est écrite dans le Projet 2025 de Heritage Foundation, de nommer tout ce qu’on n’aime pas comme une infiltration marxiste dans l’État, comme antifasciste. En juillet dernier, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a rassemblé 77 pays sous le drapeau de la lutte contre le terrorisme d’extrême gauche, en présence de pays européens dont la Belgique et le gouvernement de Benjamin Netanyahu. Ils préparent l’interdiction des forces de gauche, des syndicats et leur criminalisation sous le nom de terrorisme d’extrême gauche ou d’antisémitisme. On l’avait vu déjà contre Corbyn en Angleterre, Die Linke à Berlin et contre nous. Ils utilisent tous ces grands mots pour instaurer un genre d’autoritarisme et des lois d’exception en Europe. Un des mécanismes, c’est de criminaliser la résistance des écoliers, des lycéens, de la CGT, des manifestations, etc. Si on prend un petit peu de recul, ce qui se passe à Bruxelles, à Paris ou à Dublin, cette volonté de criminaliser la contestation sociale parce qu’on n’a plus la volonté de négocier, ça vient immédiatement du manuel de la Heritage Foundation. Ce n’est pas encore le fascisme mais un processus de fascisation qui est en cours.

Cette criminalisation vise
les jeunes qui manifestent
en Belgique et en France
 ?

P.M. : Dans les années à venir, il y aura des mobilisations partout. On le voit déjà maintenant, une grève générale se prépare en Italie, il y a un grand mouvement de contestation, en Irlande et même aux Pays-Bas et en Allemagne où les syndicats étaient un peu endormis. Et ce, parce qu’il y aura de la casse sociale partout. Au début de mon livre, je parle du ministre belge de la Défense Theo Francken qui dit clairement vouloir aller vers un modèle américain où il y a beaucoup plus d’argent qui est injecté dans le militaire et moins dans la sécurité sociale. C’est la même chose en France avec un budget qui prévoit l’austérité pour tous les ministères sauf pour celui des Armées. Le livre commence avec l’école allemande de Domschule où l’eau s’infiltre dans les salles de classe, c’est ce qui se passe ici en Belgique ainsi qu’en France. On ne part pas d’une situation neutre : après trois décennies de néolibéralisme, de sous-investissement dans l’enseignement et les soins de santé, les services publics se sont détériorés. Ce choc-là a déjà lieu en Europe. Je suis super content que la jeunesse en France soit dans la rue. Les exigences, les revendications, que ces lycéens portent, ce sont celles de toute la jeunesse de l’Europe. Les jeunes allemands les écoutent et s’en inspirent. Il y aura de la révolte contre la casse sociale, des questions autour de l’enseignement, des retraites, des soins de santé, que l’on doit lier à l’antimilitarisme. On n’est plus dans la même logique néolibérale. On est en train d’aller vers une logique de militarisation de l’État, de pensée par bloc, de guerre commerciale. Lier la lutte contre la militarisation et contre l’austérité, c’est un enjeu majeur dans les années à venir. C’est à cela que sert ce livre.

Vous citez une étude menée aux Pays-Bas qui révèle que les trois quarts des jeunes interrogés sont hermétiques à la propagande belliciste. Ils rejettent cette vision de la société qu’on veut leur imposer ?

P.M. : Les États Européens vont dépenser 8 000 milliards d’euros dans le militaire. On a déjà investi trois fois plus en Europe que la Russie. On dispose déjà de quatre fois plus de navires de combat que les Russes, de trois fois plus d’artillerie, deux fois plus de chars, d’avions de combat, etc. Mais on nous dit que non, ça ne suffit pas, il faut huit fois plus ! Il faut la casse sociale pour payer tout ça. On est en train de construire pas seulement une armée de défense européenne mais aussi une armée impérialiste. Il y a beaucoup de gens qui sentent ça et disent « notre futur ce n’est pas de crever dans un pays que je ne connais pas pour les intérêts de dirigeants, qu’ils aillent combattre eux-mêmes ». Trois fois déjà il y a eu des grèves écolières en Allemagne et en Belgique, ce qui impressionnant parce que la culture de lutte des classes n’est pas grande comme en France. Ces jeunes sont de plus en plus conscients que dans une guerre, ce n’est pas les enfants des riches qui crèvent, mais ceux de la classe ouvrière. Au niveau de la gauche, des communistes, notre tâche c’est porter de l’espoir, pas de manière naïve mais en montrant le fait que les gens ne se laissent pas faire, qu’ils se mobilisent et s’organisent.

Aux Éditions Agone, 22 euros

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