Tag: droit international

  • [Entretien] Vincent Boulet (PCF) : « Redonner à la France une voix indépendante pour la paix et le droit international »

    [Entretien] Vincent Boulet (PCF) : « Redonner à la France une voix indépendante pour la paix et le droit international »

    La Marseillaise : Quel message avez-vous envie de porter aujourd’hui ?

    Vincent Boulet : Je veux parler de paix. Parce qu’elle est, aujourd’hui, comme le disait Jean Jaurès, « la mère de toutes les batailles ». Elle permet de lutter contre la domination impérialiste et les concurrences capitalistes qui provoquent les guerres, de poser la question de l’émancipation démocratique et sociale, car il n’y a pas de paix sans progrès social ni de progrès social sans paix. Et puis, ça permet d’aborder le positionnement de la France dans les crises internationales. En perdant les outils de sa politique d’indépendance, la France est devenue inaudible et vassale de l’Otan et des États-Unis. Donc la question, c’est comment redonner à la France une voix indépendante pour la paix et le droit international.

    Comment fait-on pour peser
    sur cette question avec une gauche affaiblie, en France et en Europe ?

    V.B. : Au PCF, nous pensons que la question est de savoir sur quelle base on reconstruit une gauche à l’offensive sur les questions sociales et sur celle de la république que nous voulons. Est-ce qu’on veut un État désindustrialisé, sans vision ni poids sur les questions internationales, ou en position de peser ? Ça fait longtemps que les communistes disent que l’Otan n’est pas un outil pour la sécurité mais un outil de guerre et d’ingérence et on le voit aujourd’hui avec les injonctions à porter les dépenses militaires à 5% du PIB ou les menaces de Trump contre ses membres. Donc nous militons pour la sortie de l’Otan, ce qu’avait fait le général de Gaulle en sortant du commandement intégré en 1966 et nous posons aussi l’exigence d’un autre ordre de sécurité collective en Europe sur la base de l’esprit de la conférence d’Helsinki de 1975. Ce sont des sujets que nous portons, notamment via des événements comme la Fête de La Marseillaise.

    Sous-entendez-vous la création d’une Europe de la défense ?

    V.B. : Non, car elle serait soumise à l’Otan. L’UE a renforcé sa vassalisation envers l’Otan et les États-Unis, et après plus de quatre ans de guerre en Ukraine et plus d’un million de morts à nos frontières, elle a été incapable de prendre la moindre initiative diplomatique et pire, provoque des tensions. Donc une Europe de la défense ne peut pas exister et encore moins une armée européenne. Ce que nous voulons, c’est une Europe de la sécurité collective, impliquant que la sécurité d’un peuple ne peut pas être assurée contre celle du peuple d’à côté. C’est le principe de l’indivisibilité de la sécurité. Et les peuples européens de l’Atlantique à l’Oural ont des intérêts communs à la paix et à la sécurité.

    En termes de souveraineté, la hausse de 36 milliards d’euros de la loi de programmation militaire
    ne va-t-elle pas dans ce sens ?

    V.B. : Non, elle ne répond pas à ces enjeux-là car elle reste, là aussi, dans une logique de soumission à l’Otan et de renforcement de la militarisation. La défense nationale doit retrouver son indépendance en sortant de l’Otan, en rebâtissant un pôle public industriel de défense, et au service d’objectifs politiques de paix. Mais on n’oppose pas les choix souverains des peuples à la nécessité des coopérations. Au contraire, l’un ne va pas sans l’autre. C’est justement en reconquérant des outils de souveraineté que la France pourra rebâtir des politiques de coopération selon ses intérêts, mais aussi les intérêts communs à l’ensemble des peuples.

    Un débat sur la paix au programme de l’après-midi

    Quelle défense nationale ? Pour ou contre le nouveau porte-avions ? Quel rôlede la France dans le concert des nations ? Quel chemin pour atteindre la paix ?Vincent Boulet (PCF) a croisé son point de vue avec celui de Richard Roméo-Giberti (UD CGT 83). Un débat de haute tenue salué par l’assistance. Photos M.E.H.

  • [Entretien] Mohammad Omidvar : « Cette guerre a eu un impact dévastateur sur l’Iran »

    [Entretien] Mohammad Omidvar : « Cette guerre a eu un impact dévastateur sur l’Iran »

    La Marseillaise : Quelle est la situation en Iran entre la guerre lancée par Israël et les États-Unis et la répression accrue de la République islamique ?

    Mohammad Omidvar : Il n’y a aucune justification internationale à cette agression qui a été menée sous de faux prétextes. Cette guerre a eu un impact dévastateur sur l’Iran. Près de 3 millions de personnes se sont retrouvées sans abri ou déplacées à la suite de la destruction de près de 60 000 maisons, immeubles d’habitation et autres bâtiments. Un grand nombre de petites et moyennes entreprises ont fait faillite, non seulement à cause de la guerre, mais aussi en raison des coupures d’Internet. Des centaines de milliers de travailleurs ont été licenciés parce que les usines ne tournent plus ou ont été détruites. La situation économique devient tout à fait insupportable. Même les classes moyennes puisent dans leurs économies juste pour survivre. La guerre impérialiste menée contre le pays a considérablement affaibli le mouvement populaire contre le régime. Les gens descendaient dans la rue depuis des mois, voire des années, pour manifester quotidiennement. Désormais, sous la menace d’une occupation, les gens se disent qu’il faut sauver le pays. Le régime se trouve renforcé : il joue la carte du patriotisme et se pose en défenseur de la nation. En réalité, il a profité de la situation pour lancer une campagne d’arrestations et d’exécutions. Selon un rapport du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme, au cours des dernières semaines, plus de 4 000 personnes ont été arrêtées et chaque jour, nous recevons des informations faisant état d’exécutions de prisonniers politiques en Iran.

    Comment qualifier la République islamique sur un spectre politique ?

    M.O. : Les gens ont tendance à l’oublier mais le régime iranien est ouvertement capitaliste dans son orientation. Au cours des dernières décennies, il a mené des politiques économiques néolibérales qui ont plongé une grande partie de la population dans une extrême pauvreté. La République islamique a mis en œuvre ces politiques conformément aux recommandations du FMI et de la Banque mondiale, qui l’ont félicité pour cela. Selon les statistiques officielles, près de 40% de la population du pays vit en dessous du seuil de pauvreté défini par le gouvernement lui-même. Nous avons connu une inflation galopante, la dévaluation de notre monnaie et un chômage de masse dans certaines provinces, à cela s’ajoute la corruption systémique perpétuée par le régime, son cercle restreint, ses forces de sécurité et les Gardiens de la révolution. C’est une dictature théocratique qui représente les intérêts de la grande bourgeoisie en Iran. Nous la divisons en deux : la bourgeoisie marchande et la bourgeoisie bureaucratique, c’est-à-dire celle qui s’est développée au sein du système étatique, comme les Gardiens de la révolution et la milice Bassidji. Il n’est pas surprenant que, juste avant l’attaque l’an dernier, nous ayons eu plus de 2 700 grèves et manifestations de travailleurs à travers le pays. Cela s’ajoute aux manifestations quasi quotidiennes des retraités, des femmes, des étudiants, de la jeunesse. Le régime avait largement perdu sa légitimité.

    Le Tudeh est l’un des plus anciens partis communistes au monde. La plupart de vos membres ont été contraints à l’exil. Face à cela, comment organiser une alternative politique en Iran ?

    M.O. : Nous faisons face à un régime dont le bilan désastreux est à la fois bien documenté et bien établi, et qui a brutalement réprimé toute forme de dissidence. Une attaque de grande ampleur a été lancée contre notre parti en 1983. Ils ont arrêté plus de 10 000 membres et sympathisants, soit la quasi-totalité de la direction, du comité central, du bureau politique et du secrétariat du parti. Certains d’entre eux avaient été emprisonnés dans les geôles du Shah pendant 25 ans et libérés lors de la Révolution de 1979. Ils n’ont été libres que trois ou quatre ans avant d’être à nouveau arrêtés, horriblement torturés puis exécutés en masse en 1988 par le régime. Ils ont fait la même chose avec les membres du Fadaian, les Moudjahiddines, les forces kurdes et même des religieux. Malgré l’arrestation de 10 000 personnes, ils n’ont pas réussi à détruire le parti. Celui-ci a survécu et s’est rapidement réorganisé avec des personnes qui étaient en exil. Le parti bénéficie toujours d’une solide base de soutien à l’intérieur du pays, bien que ses membres ne puissent s’organiser ouvertement. De nombreuses autres organisations de gauche suivent aussi les lignes du parti que le régime considère toujours comme la menace principale venant de la gauche. C’est pourquoi, depuis l’attaque, il n’y a pas eu un moment où ils n’ont pas tenté de nous déstabiliser. Nous sommes l’unique organisation de gauche à disposer encore d’un comité central qui se réunit toutes les deux semaines.

    Trump a une nouvelle fois menacé de détruire l’Iran si le pays n’acceptait pas les termes de son plan de paix. Le cessez-le-feu peut-il tenir ?

    M.O. : Personne ne connaît les détails exacts de la proposition américaine ni de la contre-proposition iranienne. L’Iran a raison de ne pas accepter la capitulation, ce n’est pas la Seconde Guerre mondiale. Le pays a le droit de défendre sa souveraineté nationale. Et ce, en dépit de ce que nous pensons du régime. C’est une guerre d’agression contre notre pays. Certaines rhétoriques provenant de la Maison Blanche et de Trump sont effroyables. Il parle de détruire toute une civilisation, d’attaquer les cibles civiles, ce qui, selon l’ONU, constituerait des violations flagrantes et graves de sa Charte et du droit international. Ce seraient des crimes de guerre. Ce qui est ironique, c’est que l’accord dont Trump s’est retiré stipulait déjà que l’Iran ne devait pas dépasser un certain niveau d’enrichissement d’uranium et qu’il devait être soumis à une surveillance étroite et régulière. Il y a désormais des points de tensions autour du détroit d’Ormuz et Téhéran a le droit de dire qu’il a la souveraineté sur cette zone, ça a toujours été ainsi. Trump cherche désespérément à se sortir de ce pétrin. Ce n’est pas ce que veulent les Israéliens.

    Benjamin Netanyahu est un criminel. Il veut des guerres sans fin pour se maintenir au pouvoir et échapper à la menace imminente de poursuites judiciaires. Il devrait être en prison, non seulement pour crimes contre l’humanité, mais aussi pour détournement de fonds et toutes sortes d’autres infractions qu’il a commises en Israël. Ils survivent grâce à cette guerre et à la mise en œuvre du « Grand Israël », qui consiste à occuper autant de territoire que possible dans la région et à en faire une colonie de Tel-Aviv. Nous avons affaire à un gouvernement criminel qui a violé à peu près toutes les lois internationales imaginables et qui agit avec la bénédiction totale non seulement de l’impérialisme des États-Unis mais aussi de l’Europe, qui a systématiquement failli à condamner ouvertement et sans équivoque cette agression.

  • Les 78 ans de la Nakba, dans les mémoires et le présent

    Les 78 ans de la Nakba, dans les mémoires et le présent

    Devant la Cité administrative d’Avignon, sur le cours Jean-Jaurès, une douzaine de drapeaux palestiniens flottaient, portés par un mistral frais de début de soirée, ce vendredi 15 mai, soit exactement 78 ans après la Nakba. Le mot, qui signifie « la catastrophe » en arabe, renvoie à l’expulsion massive des Palestiniens de leurs terres par les forces israéliennes en 1948.

    Organisé par l’association Stop génocide 84, environ une centaine de personnes se sont rassemblées pour l’occasion. Et pour Carol Alarcon, l’une des membres de l’organisation qui a pris la parole, « la Nakba n’est pas juste la suite historique de la guerre qui accompagne la création de l’État d’Israël à la suite de la colonisation britannique » et « désigne plus que le processus qui a produit et accompagné les déplacements de populations sous la contrainte, les dépossessions massives, les occupations illégales qui s’en sont suivies ».

    Plusieurs revendications sont portées par le collectif. À savoir le « respect des droits humains et du droit international en Palestine », la fin de « la colonisation, de l’apartheid » et « le droit au retour des réfugiés », ce à quoi correspond la résolution 194 de l’ONU, prise quelques mois après la Nakba, en décembre 1948.

    Et les militants pointent également la responsabilité des pays européens dans la poursuite de la guerre. « Des entreprises privées ou bien les États-Unis, la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni participent, par des soutiens militaires et politiques, ce qui affaiblit profondément l’application du droit international », poursuit Carol Alarcon, qui réclame la suspension de l’accord entre l’UE et Israël ainsi que les échanges d’armes et de composants militaires.

  • Les États-Unis lorgnent sur Cuba, asphyxiée

    Les États-Unis lorgnent sur Cuba, asphyxiée

    Le président cubain, Miguel Diaz-Canel, a dénoncé ce samedi 2 mai le « niveau dangereux » des menaces d’agression militaire de Donald Trump, se disant prêt à la riposte. Une énième escalade. Alors que l’embargo américain est en vigueur depuis 1962, qu’une crise économique profonde touche l’île et ses 9,6 millions d’habitants, que le renforcement des sanctions américaines sous le premier mandat Trump (2017-2021) a aggravé la situation, le président américain avait de nouveau serré la vis en janvier, n’autorisant depuis l’arrivée que d’un seul pétrolier russe. Et depuis l’intervention des États-Unis au Venezuela, principal allié de Cuba, l’économie de l’île a été encore plus durement touchée, privée du carburant nécessaire pour produire son électricité.

    Dans son allocution ce 1er mai depuis la Floride, le président américain menace de « prendre le contrôle » de Cuba, suggérant qu’un porte-avions américain pourrait s’y arrêter « sur le chemin du retour d’Iran ». Les nouvelles sanctions américaines, qui figurent dans un décret présidentiel, ciblent notamment les banques étrangères qui collaborent avec le gouvernement cubain, et imposent des restrictions en matière d’immigration. Dans ce décret, Trump impose des sanctions à l’encontre de personnalités et entités impliquées dans les secteurs de l’énergie, des mines et contre toute personne reconnue coupable de « violations graves des droits de l’homme ».

    « Ces actions témoignent d’une intention de réimposer, une fois de plus, une punition collective au peuple cubain » s’est insurgé le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez. Miguel Diaz-Canel a appelé la communauté internationale à « en prendre note » et à décider « aux côtés du peuple des États-Unis » s’il sera permis qu’« un acte criminel aussi radical soit commis ». Selon le chef de l’État cubain, une intervention militaire américaine viserait avant tout à « satisfaire » les intérêts de la communauté d’exilés cubains installés en Floride, « un groupe restreint mais riche et influent, animé par un désir de revanche et de domination ». Ce dernier a participé au défilé dénonçant ces menaces devant l’ambassade des États-Unis à La Havane, aux côtés du dirigeant révolutionnaire Raul Castro, 94 ans.

    De terribles conséquences

    Il peut compter sur le soutien du Mexique, du Brésil et de l’Espagne qui dans une déclaration commune le 18 avril, faisaient part de leur « énorme préoccupation pour la grave crise humanitaire que traverse le peuple cubain » et demandaient « que soient adoptées les mesures nécessaires pour soulager cette situation et que soient évitées les actions qui aggraveraient les conditions de vie de la population, ou celles qui sont contraires au Droit international ». Trois jours avant, la Chine avait réaffirmé qu’elle soutiendrait « résolument » La Havane par la voix d’un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Guo Jiakun.

    En France, Emmanuel Macron brille par son silence. Alors que se montent des opérations de solidarité comme celle commune de plusieurs associations depuis Marseille (lire par ailleurs), le PCF a opté pour l’envoi de conteneurs dans le cadre d’une campagne de collecte de médicaments et matériel médical. Le pays « aux meilleurs médecins du monde » rappelle le parti, se retrouve privé de paracétamol ou de médicaments contre les cancers infantiles. Selon le PCF, en un an, « le blocus aurait causé des dommages économiques conséquents estimés par les autorités à près de 5 milliards de dollars ». Avec des impacts forts dans plusieurs secteurs d’activité, pointe le parti : « un milliard de dollars de manque à gagner dans le tourisme, 3 milliards de préjudices pour le commerce extérieur, 467 millions pour l’industrie, 273 pour l’agriculture, 75,5 pour l’Éducation, 202 pour les transports, 143 pour les biotechnologies et l’industrie pharmaceutique (pourtant en pointe contre le Covid-19)… »

    Le groupe d’amitié France-Cuba à l’Assemblée nationale a aussi mis en place un pont aérien. « J’ai négocié avec la direction d’Air France pour envoyer à peu près 20 m3 de médicaments et de matériel médical » indiquait dans nos colonnes le 31 mars, André Chassaigne, son ex-président.

    À SAVOIR

    Un premier train de restrictions sous Trump I

    Après un bref espoir d’assouplissement et de normalisation des relations sous Barack Obama, Donald Trump a, dès son premier mandat, balayé ces timides avancées d’un revers de main. Plus de 240 restrictions sont imposées en 4 ans, comme sur le tourisme vers l’île et sur les transactions avec les entités liées à l’armée. Cuba est également placée sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Le Covid-19 va accélérer la crise avec une cinquantaine d’autres mesures.

    Le Droit international bafoué

    Quelque 165 pays ont voté la levée des sanctions touchant Cuba sur les 193 que comptent les Nations unies, lors de l’Assemblée générale annuelle du 29 octobre 2025. Comme chaque année depuis 1992, date de la première résolution présentée par Cuba, les États-Unis et Israël s’y opposent. Cette fois-ci, l’Argentine, la Hongrie, le Paraguay, la Macédoine du Nord et l’Ukraine leur emboîtent le pas.

    1

    repas par jour. C’est le quotidien d’une majorité de Cubains. Une boîte d’œufs coûte l’équivalent d’un mois de salaire minimum, atteignant les 3 000 pesos. L’ONU a alerté en janvier sur le risque d’un « effondrement humanitaire » en raison des coupures d’électricité, de difficultés d’accès à l’eau, aux soins et à l’alimentation.

    60%

    de la population cubaine dépend de la diaspora. Depuis 2021, 2 millions de personnes supplémentaires se sont exilées sur 9,6 millions de Cubains, choisissant l’Amérique et, depuis le second mandat de Trump, l’Europe. Les exilés doivent ruser pour envoyer des subsides à leurs familles optant pour des colis de biens de première nécessité.

  • [Entretien] Karim el Mufti : « Le Liban est menacé d’implosion. L’État n’existe plus »

    [Entretien] Karim el Mufti : « Le Liban est menacé d’implosion. L’État n’existe plus »

    Malgré la trêve conclue le 17 avril dernier, Israël poursuit ses frappes contre le Hezbollah au Liban. Le président libanais, Joseph Aoun, s’est prononcé en faveur de négociations directes avec l’État hébreu pour stopper cette guerre. Le mouvement chiite armé, qui s’y oppose, dénonce la « soumission » des autorités libanaises, tandis que ces dernières accusent le Hezbollah d’avoir entraîné le Liban dans la guerre au service de l’Iran.

    La Marseillaise : L’État libanais et le Hezbollah s’accusent mutuellement de trahison. De quoi est-il question ?

    Karim el Mufti : La trahison, ça a toujours été la grande notion au Moyen-Orient vis-à-vis d’Israël. On retombe un peu sur une rhétorique des années post 1967 où les pays arabes ont décidé de capituler et où Anouar el-Sadate [président de l’Égypte de 1970 à 1981] décide finalement d’aller en Israël pour mettre un fin à cette guerre qui ne menait l’Égypte à rien. C’était, déjà, un grand visionnaire à l’époque. Il en a payé de sa vie. On prédit par ailleurs à Joseph Aoun, dans les menaces à peine feutrées du Hezbollah et de l’Axe de la Résistance, le même destin que Sadate. Après 1967, on rentre dans une logique plutôt milicienne de l’antisionisme et du combat armé contre Israël avec le Hezbollah qui vient, dans les années 1980, se joindre au rang des combattants. Après le 7 octobre, on constate l’essoufflement des milices par le grand coup de massue provoquée par cette décision stratégique israélienne de se débarrasser de toutes ces menaces, de tous ces proxys jusqu’à la tête du serpent : l’Iran.

    Cette confrontation entre le Hezbollah et l’État libanais, s’inscrit dans ce contexte-là, d’une milice en perte de vitesse à l’échelle idéologique. Car, dans la région, la Syrie n’est plus la même, l’Irak non plus et l’Iran, n’a plus vraiment le loisir de défendre ses proxys, parce qu’elle est même menacée dans sa survie. Le Hezbollah tente de survivre en récupérant les vieux éléments de langage en disant à l’État libanais « vous allez capituler, nous sommes les seuls acteurs d’une véritable résistance ». C’était la grande rhétorique de Hassan Nasrallah [ancien chef du Hezbollah tué par l’armée israélienne en septembre 2024, Ndlr.] qui faisait mouche à l’époque. Parce qu’effectivement, l’armée libanaise, après 2000, n’avait jamais vraiment réussi à finaliser la fin de l’occupation. Mais les dernières grandes guerres ont clairement démontré que le Hezbollah ne faisait pas le poids face à Israël. Le changement de vent au sein du Liban où l’antichiisme, l’anti-politique iranienne et bien sûr un lobbying américain plus agressif, fait que maintenant le nouvel ennemi intérieur, c’est le Hezbollah, avec tous les arguments les plus fallacieux qui participent à cette propagande. Le fond n’est pas faux : le rôle du Hezbollah est bien terminé.

    L’État s’était engagé à désarmer le Hezbollah selon l’accord de cessez-le-feu avec Israël de 2024. Le mouvement armé chiite refuse. Faut-il craindre une guerre civile ?

    K.e.M. : La guerre civile, c’est une autre logique. Le Liban est menacé d’implosion. Le Hezbollah a déclaré vouloir renouer avec les attentats suicides. Ce qui prouve son désespoir. Le fait de revenir à ce petit noyau terroriste avec la doctrine de l’attentat suicide, c’est un appel désespéré pour exister. L’implosion, c’est un État qui ne fait plus sens et autour duquel les citoyens ne sont plus ralliés. Le pays de Canaan qu’on appelait Amurru à l’époque des Égyptiens, c’était des cités-états phéniciennes maintenant on a des cités-communautées. Où les chiites sont allés se réfugier, ils sont traités en étranger alors qu’ils sont citoyens libanais. Le Liban, en tant qu’État, n’existe plus. Quand un Alsacien se réfugie à Paris, on ne va pas le traiter d’étranger. Il peut louer, il peut acheter, le droit français se maintient sur tout le territoire. Au Liban, non. Si un chiite un peu fortuné veut acheter pour sa famille qui a tout perdu dans le Sud une maison dans une région druze ou chrétienne, il ne pourra pas. Alors qu’il est Libanais. Et l’État ne peut rien faire pour protéger ce droit. C’est là le début de l’implosion. Au final, quand vous passez d’une région à l’autre, c’est comme si vous passiez d’un pays à l’autre. Ils vont aller où, les 800 000 chiites dépossédés de leurs terres ? C’est ça, la grande question. Le Sud-Liban, c’est fini, ils n’y retourneront plus jamais. Ils vont aller où ? Ils vont rester dans des régions où ils ne seront pas les bienvenus ? Ils vont conquérir par les armes des nouveaux territoires au sein du Liban, alors qu’ils seront citoyens ? Qu’est-ce qu’on propose ? Est-ce qu’on va leur donner de nouveaux quartiers ? Personne ne parle de tout ça.

    Lundi, le chef d’état-major de l’armée israélienne a déclaré que 2026 «pourrait encore être une année de combats» sur tous les fronts. Ce qui implique le Liban ?

    K.e.M. : Je l’appelle la guerre des sept fronts. On est sur une guerre totale contre tous les ennemis d’Israël. Le 7 octobre a ouvert un nouveau chapitre pour le Moyen-Orient et pour Israël, on est dans l’offensive totale au nom de la légitimité de défense. Gaza en a payé le prix, le Liban en paye le prix et l’Iran aussi. Cette attaque, décidée par le Hamas seul, a finalement creusé la tombe de l’Axe de la résistance en un temps record. Et ça a été le plus grand malheur des populations israéliennes, libanaises, palestiniennes, iraniennes aujourd’hui et de l’ensemble du Golfe. On voit comment cet effet papillon terrible du 7 octobre a complètement enflammé toute la région. Après ce drame national israélien est venu le moment génocidaire. Israël profite du fait que le droit international est en perte de vitesse pour remettre en selle une idéologie du XIXe siècle, celle du nationalisme.

    Les autorités israéliennes détiennent actuellement 6%
    du territoire libanais. Le but
    est d’occuper la totalité
     ?

    K.e.M. : Il y a un grand débat en Israël, qui n’est pas encore complètement fixé, avec une ligne dure messianique cananéenne, parce que le Liban, à la base c’est le pays de Canaan. Selon cette ligne, cette terre cananéenne appartient aux Hébreux antiques et les Juifs ont droit eux aussi à un nationalisme. Dès lors va s’opérer un grand détournement du droit à l’autodétermination des peuples tel qu’inscrit dans la Charte des Nations Unies. Au nom de ce principe, on va aller exterminer une autre population qui était là, en utilisant les armes des empires antiques et on va conquérir au gré de notre force, au nom d’un grand dessein qui est le foyer juif. Le problème c’est que ça arrive en 1948, à un moment où l’ONU est passée par là, où la déclaration des droits de l’Homme a été adoptée, et où on n’est plus censé se comporter comme ça. Les Israéliens aujourd’hui continuent la colonisation, prennent Gaza, le Sud-Liban, le Golan et sont en marche vers un Grand Israël, porté par Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich [respectivement ministres de la Sécurité nationale et des Finances, tous deux suprémacistes et d’extrême droite, Ndlr.]. C’est le malheur de cette région : vous avez des nationalismes qui s’entrechoquent. Et qui dit nationalisme, dit dévastation, dit conquête, dit asservissement. Tout nationalisme va conduire à de la dépossession, à de la hiérarchisation des citoyens à ce qu’on appelle aujourd’hui, de manière anachronique, de l’apartheid. Pour qu’Israël se maintienne, il faut que le nationalisme perdure. Il y a une autoroute devant lui pour consolider son pouvoir, sa suprématie et faire la paix par la force.

    Face à cette situation comment le Liban peut-il négocier ?

    K.e.M. : Le Liban paye le prix d’une guerre dont la cause est plus grande que lui. C’est ce que disent beaucoup de Libanais qui sont prêts à complètement faire l’impasse sur la cause palestinienne et sur la sécurité du Liban. C’est ça qui est dramatique. L’État n’a aucune prise sur l’agenda des négociations directes avec Israël. Même ses alliés, comme la France, ne sont pas bienvenus pour lui venir en aide. Israël n’en veut pas. Il dit vouloir faire la paix en imposant ses termes. Ce n’est pas ça la paix, c’est un diktat.

  • Pour eux, 2027 passe par une primaire des gauches

    Pour eux, 2027 passe par une primaire des gauches

    Ils tirent une leçon claire des élections municipales. Face à un « RN qui s’ancre » et à la « porosité » qui s’étend entre la droite et l’extrême droite, le danger a atteint un tel niveau qu’une candidature commune à gauche est indispensable à la présidentielle 2027.

    « Il n’y a que quand on est unis qu’on peut gagner », estime Boris Chenaud. Porte-parole héraultais de l’Après, le mouvement politique fondé l’été 2024 par des purgés insoumis, il fait partie des premiers à lancer la campagne pour l’organisation d’une primaire des forces progressistes prévue le 11 octobre.

    Une idée partagée par Les Écologistes de Marine Tondelier, Génération.S (Benoît Hamon) et Debout ! (François Ruffin). Mais pour l’heure rejetée par LFI de Jean-Luc Mélenchon, le PCF de Fabien Roussel ou le PS d’Olivier Faure. C’est dire si les pro-primaire ont du pain sur la planche.

    78% des gens de gauche favorables à une primaire

    Pourtant, 78% des sympathisants de gauche y sont favorables (sondage Ipsos BVA). « Ce doit être la construction d’une candidature consensuelle, pas un combat de coqs », insiste Boris Chenaud qui croit en une « dynamique populaire » si 1,5 à 2 millions de Français venaient voter à l’automne après avoir signé une charte pour un programme dans le périmètre du Nouveau front populaire.

    Quant au système de votation imaginé, pas question d’humilier qui que ce soit pour limiter les risques de candidatures dissidentes à la Manuel Valls. « On souhaite un système de notation des candidats (très bien, bien, assez bien, passable, rejet…) assez similaire à celui utilisé pour les primaires à New York », explique Anne-Rose Le Van, de l’Après 34.

    Si les premiers tracts ont été distribués à Montpellier, il reste beaucoup à faire pour que la mayonnaise prenne d’ici cet été. D’autant que les divergences entre partis de gauche semblent s’être exacerbées ces derniers mois. Sur les conflits type Israël/Palestine, Boris Chenaud préconise de « s’appuyer sur le droit international ». Sur les désaccords nationaux, Anne-Rose Le Van appelle chacun à prendre ses responsabilités. « Avec la Nupes, on avait laissé chaque député trancher la question du nucléaire. » Elle rappelle qu’avec Lionel Jospin (1997-2002), « la gauche avait réussi à diriger le pays avec Gayssot, Mélenchon et Voynet ».

    Anne-Rose Le Van assure que des socialistes et des communistes sont favorables à l’organisation d’une primaire des gauches qui irait du NPA au PS. Elle invite à suivre Marie-Pierre Vieu (PCF) qui a signé dans Libération la pétition pour un scrutin à l’automne.

  • [Entretien] Emmanuel Tjibaou : « On ne peut pas parler de décolonisation sans le FLNKS »

    [Entretien] Emmanuel Tjibaou : « On ne peut pas parler de décolonisation sans le FLNKS »

    Dans une atmosphère tendue, par 190 voix pour et 107 contre l’Assemblée nationale a adopté jeudi la motion de rejet préalable
    du député kanak Emmanuel Tjibaou contre le projet de loi constitutionnelle du gouvernement visant à réformer le statut de la Nouvelle-Calédonie. Le texte, défendu par la ministre des Outre-Mer Naïma Moutchou, rebascule désormais au Sénat, où il sera à nouveau discuté. En réaction au vote, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce que le gouvernement réunirait «
     la semaine prochaine » les forces politiques signataires de l’accord dit « Bougival ».

    La Marseillaise : Pourquoi rejetez-vous ce projet de loi constitutionnel ?

    Emmanuel Tjibaou : En tant qu’indépendantistes, les propositions qui ont été formulées dans le texte ne nous conviennent pas. Il est question d’un État de Nouvelle-Calédonie, d’une nationalité propre et qui pourrait être reconnu par la communauté internationale. En droit international, ça n’existe pas un État souverain qui existe à l’intérieur d’un autre. C’est une autonomie, tout au moins. D’autant plus que la nationalité qui est formulée dans la proposition n’existe que si elle est rattachée à la nationalité française. Donc clairement, c’est une souveraineté de papier. Sur l’exercice du droit à l’autodétermination, il est prévu dans la Constitution de 1946 que la France accompagne les territoires au sortir de la Seconde Guerre mondiale sur une trajectoire d’indépendance. L’exercice du droit à l’autodétermination tel qu’il est décliné dans l’accord de Bougival, nécessiterait de décrocher une majorité qualifiée de 64% au Congrès de Nouvelle-Calédonie. C’est davantage que la majorité qualifiée du Congrès de Versailles pour changer la Constitution française. Même si on obtient cette majorité qualifiée, seul l’État peut convoquer un référendum pour faire voter les Calédoniens sur l’obtention de compétences régaliennes. Enfin, si par miracle, on les obtient, les partenaires doivent se réunir pour déterminer les modalités du nouveau lien avec la France. Donc, même après ce chemin de croix, on n’a pas la certitude qu’on chemine vers une décolonisation pleine et entière…

    Le gouvernement a tenté
    le passage en force
     ?

    E.T. : C’est un accord non consensuel qui a été négocié au forceps. Certains ont dit après la séquence d’Élysée-Oudinot du 19 janvier qu’il y avait eu un chantage au plan de relance. Si on ne souscrivait pas à cet accord, les subsides de l’État et les subventions n’arriveraient pas. Les parlementaires avaient déjà statué à l’automne dernier, lors du report des élections provinciales, en demandant de manière explicite qu’il puisse permettre au gouvernement de reprendre la main pour rejeter Bougival et aller vers un accord consensuel. Il ne l’a pas fait. On a statué sans loi organique accompagnant ce texte, ce qui est quand même assez incroyable.

    Vous demandez la réouverture des négociations ?

    E.T. : Maintenant qu’on a rejeté le texte et que le calendrier du congrès de Versailles pour la réforme constitutionnelle ne tient plus, il faut tenir les élections provinciales. Notre objectif était aussi rattaché à l’exercice du pouvoir démocratique car ce texte aurait provoqué un quatrième report de ce scrutin, ce qui ne s’est jamais produit sur aucun territoire ni département de la République sous la Ve. On demande aux parlementaires de trouver des équilibres que le gouvernement n’a pas pu trouver, c’est assez gonflé. On s’est inscrits par deux fois en 1988 et en 1998 dans des accords qui ont été validés et constitutionnalisés avec deux présidents successifs, Mitterrand et Chirac, sur une démarche de décolonisation. Ce qui signifie qu’aujourd’hui, je siège à l’Assemblée, mais l’ensemble des compétences, elles ont déjà été dévolues à la Nouvelle-Calédonie, il ne reste que les régaliennes. Pour nous, la perspective est de définir un calendrier dans lequel la question de l’indépendance ou en tout cas d’une souveraineté partagée, peuvent être définies comme cadre de négociation. On ne peut pas parler de décolonisation sans le mouvement de libération, le FLNKS, au nom duquel je parle aujourd’hui.

    L’exécutif se soumet à ses élus loyalistes ?

    E.T. : L’impartialité de l’État est clairement questionnée pour nous. On n’a pas demandé à être français, on nous l’a imposé en 1853 avec des fusils à baïonnettes. Aujourd’hui, on négocie avec le représentant de l’État français et son exécutif. Le FLNKS a fait un pas de côté avec l’UNI (Union nationale pour l’indépendance), Caledonie Ensemble et l’Éveil Océanien, parce qu’on avait souscrit au projet de souveraineté partagée emmené par le ministre d’État Manuel Valls. En revanche, en aucun cas le pas de côté a été fait par les loyalistes et les partenaires lorsque le FLNKS s’est mis en retrait de la séquence de Bougival. Or, notre principe dans la négociation, puisque c’est l’application de la méthode Rocard, c’est aussi de faire valoir les éléments de consensus. C’est comme ça qu’on travaille, nous, dans le Pacifique. Je veux bien croire qu’en Occident, c’est la force qui prévaut mais ce n’est pas comme ça qu’on entrevoit la discussion. Et encore moins quand on est dans une situation décoloniale.

  • [Entretien] Thierry Coville : « L’Iran et Israël veulent une guerre longue »

    [Entretien] Thierry Coville : « L’Iran et Israël veulent une guerre longue »

    Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a annoncé, mardi, « l’élimination » d’Ali Larijani, l’un des principaux dirigeants iraniens, et du général Gholamréza Soleimani, commandant de la milice du Bassidj, après des frappes menées dans la nuit en Iran par l’armée israélienne. Un nouveau coup dur pour Téhéran dans cette guerre déclenchée par une offensive israélo-américaine sur la République islamique et qui s’étend à toute la région. À ce stade, le pouvoir iranien n’a pas confirmé ces morts et demande à son peuple à se manifester « sur toutes les places des villes » pour un « rassemblement populaire afin de déjouer les complots potentiels des ennemis sionistes ».

    La Marseillaise : Israël a annoncé avoir tué Ali Larijani, présenté comme le dirigeant de facto de l’Iran depuis l’assassinat d’Ali Khamenei. Que représenterait sa mort ?

    Thierry Coville : Le pouvoir iranien est très opaque, mais j’avais la perception que depuis la guerre des douze jours comme on l’appelle, Ali Larijani avait pris des fonctions importantes. En tant que secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, il était un des personnages clés du système politique iranien. Si sa mort est confirmée, c’est un coup dur, oui. C’était un conservateur, mais d’un courant plutôt pragmatique. Il a eu un rôle en matière de diplomatie au début des années 2000 sur la question nucléaire, en négociation avec les Européens. Pour donner une idée de son importance, certains parlaient de lui comme une porte de sortie pour l’après-guerre. Il aurait pu être capable de mener un gouvernement de transition. Tout en restant très prudent, je pense que sa mort met les Pasdaran (Corps des gardiens de la révolution islamique) à la manœuvre aujourd’hui. Mojtaba Khamenei est d’ailleurs très proche d’eux, c’est pour cela qu’il a été nommé comme successeur du guide. On a un pouvoir iranien qui se radicalise et dont la stratégie est de faire durer la guerre.

    Israël et les États-Unis ont sous-estimé les capacités de défense iraniennes ?

    T.C. : Concernant Israël, c’est difficile à dire, parce qu’on voit très bien qu’ils veulent que le conflit dure. Côté américain, la réponse est oui, puisqu’on commence à comprendre que Donald Trump n’avait pas vraiment de raison de commencer cette guerre qui ne respecte aucune règle du droit international. L’Iran ne constitue pas une menace directe au plan balistique, ni nucléaire, pour les États-Unis. Donald Trump dit une chose et son contraire le lendemain. Dans son premier discours, il avait annoncé qu’il bombarderait l’Iran pendant trois semaines et préviendrait les Iraniens quand ils pourraient sortir dans la rue. Des propos lunaires et méprisants. D’autant qu’on commence à voir que c’est un petit peu plus compliqué que ça. L’élément qui fait réfléchir beaucoup de gens, c’est la fermeture du détroit d’Ormuz. Comment n’y avait-il pas pensé ? On sent beaucoup d’improvisation. Il en est réduit à demander l’aide des pays occidentaux.

    Israël et l’Iran veulent faire durer ce conflit ? Pourquoi ?

    T.C. : L’Iran et Israël veulent une guerre longue, mais pas pour les mêmes raisons. L’Iran a une stratégie de guerre asymétrique. Ils ne font effectivement pas le poids sur le plan des forces militaires parce qu’ils n’ont pas la maîtrise de l’espace aérien. Mais ils sont prêts à accepter beaucoup de pertes, avec l’idée de faire subir des pertes importantes à l’ennemi pour qu’il regrette d’avoir lancé cette guerre. Le contrôle du détroit d’Ormuz rentre complètement dans cette logique. Ils ont bien identifié que Donald Trump ne pouvait pas se permettre d’avoir une hausse du prix de l’essence aux États-Unis. Ils ont intérêt à ce que le conflit dure, à moins qu’il y ait une proposition d’un cessez-le-feu acceptable de la part des Américains. Je ne suis pas spécialiste des questions israéliennes, mais de l’extérieur, il semble qu’Israël veuille faire durer le conflit et affaiblir au maximum la République islamique d’Iran, ses programmes balistique et nucléaire. L’objectif est de provoquer une telle désorganisation dans le pays qu’il puisse y avoir un changement de régime.

    Et pourtant, on sait que les opérations similaires ont toutes échoué dans la région au détriment des peuples…

    T.C. : L’Iran est un pays très compliqué et prévoir ce qu’il va s’y passer est impossible. Mais c’est un fait, toutes les expériences similaires dans la région ont été catastrophiques. L’autre élément important est qu’il n’y a pas une opposition politique en Iran qui fasse consensus à l’intérieur du pays, qui soit organisée, capable de renverser le régime et surtout qui ait les moyens de prendre les armes. La seule force d’opposition identifiée par les Iraniens, c’est le fils de l’ancien chah Reza Pahlavi, mais il ne représente pas une porte de sortie pour tous les Iraniens. Dans les scénarios qu’on voit, le régime pourrait rester en place, d’autant qu’il a encore le soutien de millions d’Iraniens. Une autre possibilité, c’est une guerre civile.

    Quid des victimes à ce stade ?

    T.C. : Il y aurait déjà un peu plus de 1 300 victimes civiles en Iran. Un chiffre qui est sans doute sous-estimé. Cette idée d’attaquer un pays sans respecter le droit international, avec pour but une évolution politique très incertaine, sans parler des victimes civiles, c’est très dommageable et injustifiable. Effectivement, il y a eu une répression sauvage en Iran en janvier avec des estimations entre 20 000 et 30 000 victimes, ce qui est gigantesque. Ce n’est jamais arrivé en Iran depuis la Révolution. Cela justifie-t-il de ne pas prendre en compte les victimes civiles dans ce conflit ? Si le droit international n’existe plus, c’est la loi de la jungle et c’est dangereux pour tout le monde.

    Que signifierait une radicalisation du régime pour la population ?

    T.C. : La population iranienne demande la démocratie et l’état de droit. Quand Trump est sorti de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, il a réimposé des sanctions, ce qu’il a appelé une politique de pression maximale contre l’Iran. Le pays a pris 15 ans d’inflation à 40% directement liés à ces sanctions. Et les Européens n’ont rien dit. La population iranienne est épuisée par les sanctions. Une partie des Iraniens est tellement en colère contre le pouvoir actuel que certains se sont réjouis quand les attaques américaines et israéliennes ont commencé. Mais cela commence à changer parce que les gens sont très inquiets face à la guerre, à l’ampleur des destructions et craignent l’après car ils voient un pouvoir iranien de plus en plus radical. Ils ont peur que la répression de janvier se reproduise.

  • Nicolas Guillou, aux remises des prix d’étudiants méritants

    Nicolas Guillou, aux remises des prix d’étudiants méritants

    À chaque remise de prix aux étudiants méritants, son invité d’honneur. Ce vendredi, sur la scène de l’amphithéâtre Portalis de la faculté de droit et sciences politiques, Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, visé par de lourdes sanctions émises par l’administration Trump pour avoir notamment émis un mandat d’arrêt à l’encontre de Benjamin Netanyahu, se tenait face à une centaine d’élèves méritants. Il a appelé, au cours d’un long discours, les étudiants à rester « rigoureux, créatifs, courageux ». Et à travailler par leur serment. « Il nous oblige, même quand cela peut avoir des conséquences importantes sur notre vie personnelle. Nous, sommes onze juges et procureurs de la Cour pénale internationale à avoir été mis sous sanctions par les États-Unis, rappelle Nicolas Guillou. Ces sanctions visent à remettre en cause les incroyables progrès que nous avons faits depuis plus d’un siècle vers plus de paix, vers plus d’égalité, vers plus de justice. » Dans un contexte international, comme national, bouleversé, Jean-Baptiste Perrier, doyen de la faculté, rappelait : « Vous entrez dans ce monde juridique et politique à un moment ou les fondements de notre démocratie sont mis à l’épreuve (…) C’est le contexte dans lequel demain vous allez entrer en profession. (…) Face à ce contexte, vous n’êtes pas désarmés, loin de là. »

  • Macron envoie la flotte en Méditerranée

    Macron envoie la flotte en Méditerranée

    Une allocution brève depuis le palais de l’Élysée : Emmanuel Macron s’est adressé ce mardi ce soir aux Français, pour la première fois depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Un conflit déclenché par une offensive menée samedi par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Mais pour le président français, la République islamique « porte » la « responsabilité première de cette situation », par le développement d’un « programme nucléaire dangereux » et des « capacités balistiques inédites », mais aussi en finançant ses proxys : le Hezbollah libanais, les Houthis au Yémen, des milices chiites en Irak et enfin le Hamas dont le but est « de détruire l’État d’Israël ». L’Iran « qui a une nouvelle fois, en janvier dernier, donné l’ordre de tirer sur son propre peuple », justifie-t-il en référence aux mouvements de protestation durant lesquels des milliers de personnes ont été tuées.

    Les opérations militaires israélo-américaines qui ont suivi, ont été menées « en dehors du droit international, ce que nous ne pouvons pas approuver », reconnaît néanmoins Emmanuel Macron, sans les condamner pour autant. La France demande, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, un arrêt « au plus vite de ces frappes » et la reprise de négociations diplomatiques.

    Nul ne sait combien de temps cette guerre peut durer. Dès lors, le chef d’État français annonce le renforcement de la sécurité des bases militaires de la région, de même que les ambassades. Les 400 000 Français présents dans la région se verront proposer, s’ils le souhaitent, des solutions de rapatriement. Le gouvernement a renforcé sur le territoire national le dispositif de protection militaire Sentinelle et « la vigilance autour des lieux et des personnes les plus exposées ».

    Le jeu des alliances

    Puis, alors qu’une carte de la région est projetée, il rappelle les accords de défense signés avec le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis et les engagements qui lient la France avec la Jordanie, l’Irak et les alliés kurdes. Il confirme que des avions Rafale, des systèmes de défense anti-aérienne et des radars aéroportés ont été déployés « ces dernières heures » dans la région. Quand, à Chypre, pays membre de l’UE qui a été frappé, des moyens de défense anti-aérienne « supplémentaires » ont été envoyés, en plus de la frégate Languedoc qui arrivera au large de l’île « dès ce (mardi) soir ». Le président dénonce par ailleurs « la faute majeure du Hezbollah » qui a lancé des frappes sur Israël. Alors que l’État hébreu prépare une offensive terrestre, il met en garde contre ce qu’il estime être « une escalade dangereuse et une erreur stratégique ».

    Enfin, avant de conclure, le président qui est le chef des armées, dit avoir ordonné le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle, ses moyens aériens et son escorte de frégates, en Méditerranée. Ce qui peut être considéré comme une escalade, un point de bascule. « La France demeure une puissance qui protège les siens, une puissance attachée à la paix, fiable, prévisible et déterminée », assure le président de la République. Ce n’est pas le « nous sommes en guerre », au temps du Covid, mais ça y ressemble.

    Réactions

    Parti communiste français

    « L’annonce de l’envoi du porte-avions Charles-de-Gaulle marque une nouvelle étape dans l’escalade militaire au Proche et au Moyen-Orient. (…) Ne participons pas à une logique de surenchère guerrière. Portons une voix indépendante pour un cessez-le-feu, la reprise des négociations sous l’égide des Nations unies et le respect du droit international. »

    Olivier Faure Premier secrétaire du PS

    « L’urgence est au retour du droit international et au refus d’une escalade régionale dont personne ne maîtrise l’ampleur. Le rôle de la France est de fixer des repères clairs dans un moment où de faux démiurges s’acharnent à les effacer. »

    Marine Tondelier secrétaire nationale d’EELV

    « La guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran n’est pas la nôtre. Elle peut déstabiliser durablement la région. Nous ne défendons pas un camp mais le droit international qui est bafoué par l’Iran, par son programme nucléaire, et par cette intervention militaire sans mandat de l’ONU. »

    Raphaël Glucksmann eurodéputé place publique

    « On est entrée dans un moment de bascule extrêmement dangereux. Il y a un réel risque d’embrasement de la région et ce moment-là ne va pas s’arrêter rapidement. Et il faut que l’Europe, qui n’est absolument pas préparé à ce type de moment historique, prenne au sérieux la situation et affirme sa souveraineté. »

    Jean-Luc Mélenchon fondateur de La France insoumise

    « Il est pénible d’entendre le Président français retirer toute responsabilité de la situation à Trump et Netanyahou. (…) Pour autant le respect des engagements internationaux de notre pays, notamment avec Chypre, membre de l’Union européenne, est légitime. Mais les actions de protection ne peuvent d’aucune manière devenir des actions offensives (…) le cessez-le-feu immédiat est l’urgence politique. »

    L’après

    « Il faut créer, dans le respect du droit international, les conditions pour que les Iraniennes et les Iraniens puissent décider librement de leur futur démocratique. »

    Philippe Poutou Nouveau Parti anticapitaliste

    « Non à la guerre impérialisme et à bas la république islamique ! Solidarité avec les peuples d’Iran en lutte pour la justice sociale, l’égalité et la liberté ! »

    Bruno Retailleau président de Les Républicains

    « La France ne peut rester spectatrice en Iran. Lorsque des missiles visent nos alliés et mettent en danger nos ressortissants, nous devons participer à leur interception. Une nation qui se respecte protège les siens et assume ses alliances. »