Pour la première fois de son histoire, le Panthéon, sanctuaire de la mémoire nationale, accueille un historien qui fut aussi un grand résistant, engagé dans la clandestinité à Lyon en 1943-1944. Issu d’une famille alsacienne attachée de longue date à l’idée de République, Marc Bloch a donné sa vie pour que la France demeure libre face au nazisme et que la pensée des citoyens puisse s’appuyer sur une critique rigoureuse des sources et des faits. Liberté et critique sont les maîtres mots qui guident et éclairent le parcours de chercheur et d’enseignant de Marc Bloch. Des bancs de l’École normale supérieure (1904) à Saint-Didier-de-Formans (Ain), où il est tragiquement assassiné quarante ans plus tard, il s’est efforcé de mettre en accord son discours et ses actes.
Né à Lyon en 1886, agrégé d’histoire en 1908, professeur à Strasbourg puis à la Sorbonne, il traverse deux guerres mondiales. Combattant en 1914-1918, il analyse les rumeurs et fausses nouvelles du conflit, posant les bases d’une histoire attentive aux représentations collectives, prélude à ce que l’on appelle aujourd’hui « fake news ». Entre 1912 et 1914, il enseigne l’histoire-géographie au lycée de Montpellier, puis d’Amiens. Dans l’entre-deux-guerres, il renouvelle profondément la façon dont on comprend le Moyen Âge, en développant une histoire économique et sociale comparée. Mobilisé à sa demande en 1939, témoin de la débâcle, il rédige L’Étrange Défaite, témoignage lucide d’un intellectuel face à l’effondrement politique, militaire et moral de la France. Dans cet ouvrage, publié à titre posthume, il analyse le « plus atroce effondrement de notre histoire ».
la Gestapo en 1944
À partir de 1942, il entre en résistance à Montpellier. Un an plus tard, il bascule définitivement dans la clandestinité, rejoint Lyon et intègre le mouvement Franc-Tireur, dont le programme socialiste modéré correspond à ses convictions républicaines. Sous le pseudonyme de « Narbonne », il assume des responsabilités importantes en matière de propagande et de logistique. « Quoi de plus utopique que l’idée d’organiser, dans un pays asservi et jeté au plus bas, un vain sursaut de révolte en un vaste réseau de volontés ? C’est pourtant ainsi que la Résistance a fini par voir le jour », écrivait-il deux ans auparavant dans l’Étrange Défaite.
À près de 60 ans, l’historien devient un combattant de l’ombre, publiant des articles, coordonnant les Cahiers politiques du Comité général d’études, s’imposant comme l’une des têtes pensantes de la Résistance. Il est délégué régional de Franc-Tireur au sein des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Le 8 mars 1944, dans le cadre d’une vaste opération contre les MUR, la Gestapo l’arrête à Lyon, sur le pont de la Boucle. Emprisonné au fort de Montluc dans la cellule 75, il est interrogé pendant des jours sous la torture. Pris pour un dirigeant communiste, il échappe à la déportation. Conformément aux consignes de la Résistance, Marc Bloch protège ses compagnons par des demi-vérités calculées : noms de résistants déjà arrêtés ou ayant changé de pseudonyme, descriptions qui égarent ses tortionnaires. Le 16 juin 1944, il est assassiné avec 27 autres prisonniers, dans un champ près de Saint-Didier-de-Formans, par la police politique du régime nazi. Deux survivants témoignent du massacre. Quelques jours plus tard, Simonne Vidal meurt à son tour, emportée par la maladie, sans avoir su le sort de son époux. Tous les deux reposeront désormais ensemble dans le temple des grands de la Nation.
Cette panthéonisation est la sixième depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir. Dans une lettre lui étant adressée, les héritiers du résistant ont expressément réclamé « que l’extrême droite, dans toutes ses formes, soit exclue de toute participation à la cérémonie », rappelant que l’œuvre de leur aïeul, « patriote convaincu », était « profondément anti-nationaliste, construite contre le roman national et la réduction de l’histoire française aux frontières nationales ».
Une partie du texte est tirée de l’exposition conçue par l’association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) et le Centre des monuments nationaux (CMN).

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