« Les alliés d’aujourd’hui peuvent devenir les concurrents de demain, ceux qu’on a installés peuvent être éliminés. » Pour comprendre le contexte dans lequel s’inscrit le triple narchomicide jugé aux assises depuis lundi, et qui a coûté la vie à trois jeunes hommes, il faut revenir aux prémices du narcobanditisme marseillais. Pour rappel, le 29 décembre 2020, un véhicule est retrouvé incendié dans un tunnel d’autoroute. Dans le coffre et sur le siège passager, deux corps calcinés, chacun une balle dans la tête : Réda Khaldi et Brahim Chabane. Quelques jours plus tard, le 6 janvier, un autre véhicule incendié est retrouvé. Dans le coffre, un troisième corps, calciné et démembré, celui de Nassim Loubani.
Au troisième jour du procès, les officiers de police judiciaire qui ont dirigé les investigations ont déposé à la barre. Un premier témoin, qui dirigeait alors la division criminelle de la répression du banditisme, est revenu sur l’évolution du phénomène et le déroulement de l’enquête. Face aux cinq accusés, installés dans le box sous la surveillance d’une dizaine d’agents cagoulés, et aux parties civiles étroitement encadrées, il s’est livré à un long exposé. À l’époque, les affrontements se concentrent autour de trois points de deal majeurs : La Paternelle, Frais-Vallon et La Cayolle.
Le témoin décrit alors un monde où des « étoiles filantes du crime » opèrent, et dessine un « paysage » criminel complexe dans lequel de nombreux clans s’affrontent pour le contrôle des points de deal de Marseille. Exemple, celui de Frais-Vallon, dont les tentatives de reprise auraient pu conduire à ce triple assassinat. Au fil de son intervention, l’enquêteur évoque les liens entre ce point de deal et deux accusés, Karim Harrat et Amine Oualane. Une approche jugée réductrice par la défense. « Au-delà de Frais-Vallon, l’un des points de stupéfiants repris par les victimes, il y en avait un autre que l’on considérait comme important : La Cayolle. Lorsque [les trois victimes] meurent, qui reprend ce point de deal ? La manière de raisonner en matière criminelle est de se demander “à qui profite le crime ?” Ce travail, on a l’impression qu’il n’a même pas été fait », déplore Me Hugues Vigier, avocat de Karim Harrat.
Au-delà du contexte dans lequel s’inscrivent ces assassinats, la cour a également entendu la description d’un mode opératoire nouveau. Interrogé par l’avocate générale sur la technique dite du « barbecue », l’enquêteur la qualifie de « symbole de la terreur », en plus d’être un moyen de rendre « plus difficile l’enquête ». Concernant le démembrement de la troisième victime, l’avocate générale l’interroge : « Vous avez connu des antécédents d’un tel acte sur personne décédée ? » Un seul, rapporte le témoin.
La brutalité de l’affaire s’est également imposée à travers l’image. Une seconde témoin, alors affectée à la brigade criminelle de Marseille, a détaillé le dossier. L’incendie du premier véhicule, estimé à « 1 500 degrés », « fracture » les membres des victimes. Dans un silence pesant, les clichés défilent sur les écrans de la salle d’audience. « On a l’impression que ça a fondu », commente le président en observant la carcasse de voiture. Les dépouilles sont à peine identifiables. Plus marquante encore, l’image du corps démembré puis brûlé. La violence se lit également dans les traces de sang relevées sur le lieu du guet-apens où les victimes semblent avoir été attirées. Le travail de fourmi des enquêteurs a notamment permis de relier ce lieu aux deux scènes de voitures incendiées.
Pendant plus de deux heures, l’une des directrices d’enquête a détaillé les investigations, évoquant entre autres des sonorisations mettant en cause l’accusé soupçonné d’avoir démembré le corps et un autre protagoniste, aujourd’hui décédé. Tout un passage sur la « découpe du corps », est notamment détaillé. Parmi les échanges retranscrits : « Il a fini en pièces détachées, je lui ai enlevé les bras, les deux jambes […], je l’ai flambestre », aurait déclaré le premier. La défense aura l’occasion de s’exprimer sur ces éléments ce jeudi.

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