[Entretien] Imany : « La liberté a toujours un prix. Et elle coûte souvent très cher »

La Marseillaise : Quels sont vos souvenirs de la Fiesta des Suds, où vous vous êtes produit pour la première fois en 2011 ?

Imany : C’était au Dock des Suds. Je me rappelle de la sensation que j’avais eue de jouer pour la première fois à Marseille, où je garde de fortes attaches. On avait galéré avec le son, mais quelle ambiance… Le public marseillais n’est en général pas facile. Quand on arrive à le faire lever, on sait qu’on a fait quelque chose de bien. J’étais touchée aux larmes. Je me suis remémoré l’enfant que j’étais quand j’allais acheter le pain de l’autre côté du quartier, que je chantais à tue-tête car c’était le seul endroit où je me sentais libre de le faire.

Votre père officiait dans l’armée de l’air. Vous avez vécu et grandi sur la base aérienne d’Istres. Un lieu où Emmanuel Macron était venu présenter ses vœux début 2026. Que vous inspire le climat actuel de guerre généralisée ?

Imany : De la tristesse et de la colère. On oublie à chaque fois qu’il y a des individus derrière ces guerres, que c’est l’enfant de quelqu’un qui va se sacrifier. Moi, je suis fille de militaire, je suis allée en école militaire, je connais La Marseillaise par cœur que je chantais au son du clairon, de la levée du drapeau. Pour autant, je suis profondément antimilitariste et pour la diplomatie. Mais hélas, c’est toujours celui qui a le plus gros armement qui dicte sa loi.

Une autre guerre, plus intime, vous a habité au moment de la création de votre dernier album « Women deserve rage ». Il parle de votre lent processus de souffrances, puis de libération, suite à une relation toxique avec votre ancien compagnon. Comment en êtes-vous ressortie ?

Imany : Aujourd’hui, je vais très bien. J’ai construit l’album sur les pas du chemin que j’ai parcouru pour revoir enfin le jour. C’est un processus très compliqué que celui de se libérer d’une relation toxique. Déjà, c’est très difficile de l’identifier. Ensuite, c’est aussi dur de s’en échapper. Et enfin, il faut réussir à se désintoxiquer.

Vous vous êtes libérée de cette prison mentale, mais à quel prix…

Imany : La liberté a toujours un prix. Et elle coûte souvent très cher. On est obligés de traverser des épreuves difficiles pour accéder à sa propre profondeur. Sur le plan physique et émotionnel, on n’y échappe pas. Ceux qui y échappent, ce sont par exemple les gens qui se droguent ou se noient dans le travail pour ne pas avoir à y faire face. Mais pour les surmonter, il faut accepter la douleur qui vient. C’est le prix à payer.

« Toutes les victimes sont dignes », chantez-vous sur le morceau « Ruling over ».
Qu’est-ce que ça vous fait de voir que leurs paroles sont pourtant encore et toujours remises en cause
 ?

Imany : Cela m’exaspère. Pour la manière dont les choses sont établies pour la justice, par exemple, c’est à la charge de la victime de prouver qu’elle a été victime. Dès lors, sa parole est forcément remise en doute car elle doit toujours prouver qu’elle est en fait victime. On voit que les statistiques sont plutôt du côté des victimes dans le sens où un infime pourcentage de déclarations sont s’avèrent fausses. Et au lieu de se ranger à l’écrasante majorité, on se dit que pour cet infime pourcentage, on va sacrifier le reste. Il y a tout un travail à faire autour de la protection et de l’écoute des victimes, déjà auprès des policiers car ils prennent la plainte en premier. Pour des violences familiales, par exemple, on peut mettre en doute la parole d’un enfant de 5 ans, alors qu’il n’a pas de raisons de raconter des histoires sur ses parents. Il faut d’abord être bienveillant envers les gens avant d’être méfiant.

Parmi les genres que vous explorez, la musique soul, historiquement liée à la défense des opprimés. Ça vous fait quoi de voir l’extrême droite aux portes du pouvoir ?

Imany : La polarisation des opinions s’affirme, mais elle est toujours rentable pour les pouvoirs en place. Tant qu’on se divise, qu’on pense que le problème vient de l’extérieur : c’est beaucoup plus dur de déplacer une foule quand elle se tient la main que quand elle se pointe du doigt. C’est un système vieux comme le monde depuis les Romains. Les réseaux sociaux et algorithmes donnent l’impression d’être attaqué par les autres en permanence : les noirs, les étrangers, les musulmans, les jeunes… Mais pour faire un pont avec mon album, quand on ne dresse pas sa colère, et bien cette dernière se retourne contre nous et on est plus facilement manipulable. C’est ensemble qu’on est plus fort. Je sais que ça semble être une phrase sortie d’un poster à la con. Moi, je chante dans le monde entier, dans des endroits où les chanteurs français ne vont pas : au Kazakhstan, en Lituanie… Là, je reviens d’Arménie, un peuple qui n’a jamais été tranquille tout au long de l’histoire car il est attaqué constamment. Quand je chante dans ces pays, je me rends compte que les gens vibrent au même endroit. Non pas que je sois une chanteuse exceptionnelle, mais ça veut dire qu’on veut tous fondamentalement la même chose : la sécurité, la paix, la douceur.

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