Pour construire des jeux d’échos et des transitions dans les espaces de son exposition, échafauder ce qui ressemble à un film expérimental avec un parcours, un début et une fin, Marin Karmitz a longuement dialogué avec cet autre collectionneur qui l’a précédé en 2025 en la chapelle Sainte-Anne, Antoine de Galbert. Ce dernier, voici quelques années, programmait à Paris d’autres expositions dans un lieu aujourd’hui fermé, la Maison Rouge. Karmitz a cherché en sa compagnie des solutions à propos des éclairages et du mobilier. Pour transformer le dispositif d’ordinaire ingrat de cette chapelle, Arthur Toqué, le scénographe qui œuvrait autrefois pour la Maison Rouge, a su inventer des ouvertures et des cadrages qui servent admirablement ses intuitions et son récit.
Liberté grande
Une fois qu’on a compris qu’à côté de quelques dessins d’Ingres, Corot et Géricault, d’une poignée de Valloton et de gravures issues des Désastres de la Guerre de Goya, il s’agissait majoritairement de pièces créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la liberté d’interprétation devient évidente. Ici, les dessins apparaissent sans chronologie. Ce qui prime, ce sont les jeux de connivence et les rapprochements, les écarts et les ricochets qui s’enclenchent. On ne se confronte pas aux survols d’une histoire de l’art plus ou moins officielle, les idées reçues s’effacent au profit d’un champ émotionnel. Certes, on rencontre de grands noms -Jean Fautrier, André Masson, Annette Messager, George Grosz, Otto Dix et Andy Warhol. Cependant on trouve aussi un presque inconnu comme Damien Dufresne ainsi que d’improbables graphismes et photos du cinéaste Chris Marker.
Et la vie continue !
Rien d’ostentatoire, pas de surlignage ni d’affichage intempestifs, point de gêne ni d’opulence. Par exemple on pressent intensément comment Alberto Giacometti pouvait s’emparer de ce qu’il apprenait au Louvre et à Rome. Dans ce parcours des choses à peine révolues, pour partie déconcertantes et décalées murmurent des rudes vérités ou bien de l’inconnu. à côté des surprises de plusieurs points culminants qui traduisent les souffrances du corps -un nu très sexualisé et très passionnel de Louise Bourgeois, le visage anxieux de Léon Spilliaert, la détresse et les cruautés qui traversent les scènes de Taddeus Kantor- l’humour et la désinvolture refont surface dans une composition d’Arnulf Rainer ou bien dans une révolte de Rist.
Pendant l’inauguration et la visite de presse de cette exposition, Marin Karmitz est apparu comme un personnage discret, jamais totalement solitaire, vivant fortement avec ses proches, le plus souvent silencieusement, ses plus intimes convictions, les fragilités et les moments additionnels que procurent les trouvailles d’une collection. Certes, il faut de l’argent, de l’énergie et de la vigilance pour acquérir des pièces de grande qualité ; on ne fut pour autant jamais convié pour songer à la spéculation et s’extasier sur les prix atteints lors d’une vente aux enchères.
Grand lecteur du Talmud, autrefois ami de Samuel Beckett, producteur de Godard, Chabrol, Resnais et Abbas Kiarostami, personnage multiple et contrasté, à la fois dur en affaires et généreux, capable de deals et de rupture avec Nicolas Sarkozy, Marin Karmitz est à présent un homme de 93 ans, profondément marqué par la Shoah, les exils et les guerres du XXe. On n’oublie pas les expositions de plusieurs facettes de sa collection à Strasbourg et à la Maison Rouge, « Corps à corps », sa confrontation réussie en 2023 avec les photographies du Centre Pompidou. Dans la préface de son catalogue, il évoque « la dialectique de la vie et de la mort » : « Cet arbre est prêt à se rompre, mais il tient. »
Jusqu’au 17 mai, programme complet sur site www.festivaldessin.fr.

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