À Marseille, la bataille idéologique contre l’extrême droite est lancée

Si la vague brune n’a pas submergé la mairie centrale, Marseille s’est réveillée le 22 mars avec deux secteurs passés sous contrôle du Rassemblement national. Plus de 250 000 habitants des 9e, 10e, 11e et 12e arrondissements vivent désormais sous l’autorité d’un maire de secteur d’extrême droite. Leur installation en conseil d’arrondissement est prévue le 5 avril.

Un basculement qui rappelle 2014 et l’arrivée de Stéphane Ravier (RN) à la tête de la mairie de Saint-Joseph dans les 13e et 14e arrondissements. Le « dictateur nord phocéen » avait profité de la désunion de la gauche et s’était servi de cette élection comme marchepied vers le Sénat. Bilan : six années de mandat marquées par les crises et la conflictualité.

« Le plus choquant, là où on a senti leur idéologie d’extrême droite, c’est dans l’attaque contre la programmation de l’espace culturel Busserine. Ils ont interdit aux professionnels de faire leur travail. C’est un domaine dans lequel l’ancienne municipalité ne s’était jamais immiscée », observe Stéphane Mari, alors conseiller d’arrondissement d’opposition dans les 13-14, et premier adjoint au maire (PS) Garo Hovsepian sous les mandats précédents.

« Servir l’intérêt général »

Douze ans plus tard, les chefs de file du Printemps marseillais battus le 22 mars misent sur une opposition présente, structurée, vigilante et offensive pour contrecarrer les plans de l’extrême droite. Dans les 11-12, où il a recueilli 36,9% des voix, Yannick Ohanessian (PS) promet une large mobilisation collective face à la majorité d’Olivier Rioult : « On est huit élus en mairie mais la résistance va au-delà. Des centaines de militants et sympathisants veulent s’inscrire dans la démarche et être présents sur le secteur, dans les noyaux villageois comme les quartiers populaires, afin de travailler avec ceux qui souhaitent que le changement initié par le Printemps marseillais se poursuive. Je serai la vigie des 17 500 femmes et hommes qui nous ont fait confiance.»

Dans le secteur voisin, Pierre Huguet entend, lui aussi, mener la bataille « sur le terrain, en direction des habitants ». Avec 40,95% des voix, sa liste d’union de la gauche, des écologistes et des citoyens réalise l’un des meilleurs scores de gauche depuis des décennies. Même si cela n’a pas suffi pour barrer la route de la Maison Blanche à Éléonore Bez (RN), il insiste sur la nécessité d’une opposition « déterminée » pour protéger les habitants « des politiques d’extrême droite qui pourraient y être développées ». Dans son viseur, « les politiques discriminatoires qui consistent à trier les habitants ». Le « pass anti-racailles » pour les plages marseillaises par Franck Allisio (RN) résonne encore dans les têtes.

Les équipements publics constituent l’un des lieux possibles de dérives : « S’ils voulaient le faire pour les plages, ils peuvent le faire pour des équipements de la mairie de secteur, on peut au moins le supposer. Donc on va être extrêmement vigilants. Les gymnases rattachés aux écoles, les maisons de quartier doivent servir l’intérêt général et être utiles aux habitants », prévient ce dernier.

Les 13-14 ont, là aussi, servi de cas d’école, se rappelle Stéphane Mari, qui évoque une « casse du service public » organisée. « Une mairie de secteur gère peu d’équipements mais confronté à du vandalisme, l’ancien maire de secteur n’a jamais cédé : la théorie du carreau cassé ! On le remplace et on rouvre dès le lendemain », raconte-t-il. « Le RN a profité d’actes de vandalisme, certes réels mais comme il y en a dans toutes les villes, pour les fermer. Ici une piscine, là le centre d’animation des Oliviers… Ce n’était pas innocent : ils n’ont pas fermé dans les noyaux villageois mais dans les quartiers populaires. »

« Ministère de la parole »

Une stratégie que redoute évidemment Pierre Huguet, qui rappelle l’état de délabrement des équipements publics laissé par l’équipe RN en 2020 lorsque le Printemps marseillais a récupéré la mairie centrale : « On a trouvé des équipements de mairie de secteur dans un état catastrophique. Ils n’étaient plus entretenus et, à la fin, ils voulaient juste les fermer. »

Pour lui comme pour Yannick Ohanessian, l’enjeu dépasse l’arène institutionnelle : il s’agit de maintenir une présence sur le terrain, auprès des associations, dans les écoles, les comités de quartier. « C’est important d’être le porte-parole des revendications des populations du secteur, pas seulement des quartiers populaires. Il faut suivre tous les dossiers, parce qu’il peut y avoir des choses à défendre partout », observe Samy Johsua.

Une bataille de terrain autant que d’idées. Un combat qui, pour ce conseiller d’arrondissement Front de gauche des 13-14 de 2014 à 2020, n’a qu’une règle : ne pas céder un bout de terrain. « L’idée était de ne rien laisser passer sur les questions idéologiques, les services publics, le racisme ou les sujets de sécurité. Il faut batailler et le faire savoir, ça a son effet », explique-t-il. « Il faut mener la bataille idéologique partout, surtout si ceux qui arrivent se présentent davantage comme des gestionnaires. Il ne faut rien laisser passer parce que ça imprime. »

« Leurs valeurs sont l’antithèse de celles que l’on défend », reprend Yannick Ohanessian. « Olivier Rioult assume d’être au Rassemblement national, il assume son histoire, son héritage, et en cela il est aux antipodes de ce que l’on porte. » « Je n’admets pas que l’on dise que l’extrême droite est policée. L’extrême droite reste l’extrême droite », insiste Pierre Huguet.

« En 2014, le RN distribuait des tracts pour mettre en scène ses votes. Avec une mairie centrale de gauche, les tensions risquent d’être plus fortes, il faudra expliquer clairement les positions défendues », reprend Samy Joshua. « Ils ont fait campagne sur la sécurité, un domaine où ils n’ont pas de prise en mairie de secteur. Mais ils vont avoir, comme l’ont toujours les maires de secteur, le ministère de la parole : des communiqués, des grandes déclarations pour expliquer que la mairie centrale n’a pas donné suite, que l’État n’a pas envoyé assez de policiers nationaux pour répondre aux enjeux du secteur. Mais cela a ses limites », conclut Stéphane Mari.

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