La Marseillaise : Comment analysez-vous la crise que traverse la protection de l’enfance ?
Véronique Sanchez : C’est structurel. Toutes les strates qui gravitent autour du secteur sont touchées : le médico-social, la santé, l’école, mais aussi la police, la justice… À Grenoble, là où je travaille, la vice-procureure qui s’occupe des mineurs a un service de deux personnes. L’Aide sociale à l’enfance (ASE) n’intervient que quand il y a une mesure de justice. Mais ces mesures mettent parfois des mois à être exécutées parce qu’il manque des places dans les familles d’accueil, dans les foyers. C’est pareil pour la prévention. Quand on fait un signalement et qu’il y a des actions éducatives en milieu ouvert, les délais peuvent atteindre plus d’un an. C’est intenable. L’État joue un jeu très dangereux par rapport à ça, qui est celui de la culpabilisation individuelle : pour Lyhanna c’est le procureur d’Auch qui avait mal fait son boulot. On pointe toujours un maillon, mais si on ne sécurise pas tous les maillons de la chaîne, ça ne peut pas fonctionner.
Sentez-vous aujourd’hui une prise de conscience, notamment après l’affaire Lyhanna ?
V.S. : Je vois un gros accélérateur avec l’affaire Lyhanna, qui a suscité une vive émotion. Les citoyens s’emparent de plus en plus de la question de l’enfance. On peut se réjouir du parcours de la loi intégrale. Notre rôle est de transformer l’émotion en politique. Au PCF, ce qu’on propose pour qu’on arrête d’égrainer des prénoms, c’est une véritable politique de la protection de l’enfance avec un ministère de plein exercice pour plus d’équilibre entre les territoires et un volet de la prévention fort. On ne peut pas faire l’économie des moyens. Je rappelle que le budget de l’armée augmente chaque année. De l’argent il y en a, il faut la volonté politique pour aller le chercher. L’évasion fiscale représente entre 80 et 100 milliards d’euros par an.
Comment résoudre la pénurie de travailleurs et travailleuses dans le social ?
V.S. : 30 000 postes sont vacants dans le secteur. Il faut un plan national d’embauches, avec une revalorisation salariale. C’est une façon de reconnaître le travail qu’on fait. Aujourd’hui, dans les foyers départementaux, on constate qu’il y a un turn-over terrible. Mes stagiaires assistantes sociales, dans les 5 ans qui suivent l’obtention de leur diplôme, elles pensent à une réorientation. On en est à un tel stade qu’au lieu d’éducateurs formés on a des jeunes gens qui ont juste le Bafa. Je ne veux pas faire une généralité, mais quand même. Il y a une vraie perte de sens dans nos métiers : on nous demande de gérer des situations qui impliquent des enfants sans moyen. L’ASE ne tue pas, c’est le manque de moyen.

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