[C’est l’été] Didier Tronc, producteur de foin de Crau, un maillon essentiel de l’élevage

Carrure solide, larges épaules. Didier Tronc a l’allure de ceux qui portent un métier, une exploitation et toute une histoire familiale. Pour ce producteur de foin de Crau, installé près d’Istres, l’agriculture a été une suite logique, « c’est comme Obélix. Je suis tombé dans la marmite quand j’étais petit ». Des deux côtés de la famille, on produit. Son père, lui, fait partie des figures historiques de la filière : en 1976, il est l’un des quatre producteurs à refonder le comité du foin de Crau pour en garantir les droits et la qualité.

Aujourd’hui soixantenaire, c’est en 2002 que Didier Tronc prend la tête de l’exploitation de son père. Au lycée agricole de Miramas, il apprend le métier. Puis il bifurque vers le comité du foin de Crau dont il est le directeur depuis 35 ans. « À l’époque, je devais m’installer avec mon père. Mais il a perdu un fermage [bail rural de gestion de terres agricoles] et on ne pouvait pas vivre à deux familles. Donc je suis parti travailler au comité de foin de Crau », raconte-t-il. Il y avait tout à faire, mais l’agriculteur relève le défi. Il se sensibilise aux appellations et développe la filière. Le foin de Crau devient le premier produit agricole non destiné à l’alimentation humaine à obtenir une AOC (appellation d’origine contrôlée) en 1997, puis une AOP (Appellation d’origine Protégée) en 2015. En 1894, un syndicat regroupant les agriculteurs d’Arles et Saint-Martin-de-Crau, avait déjà le projet de déposer un label de qualité. « Le label AOP n’existait pas encore », précise-t-il. Un récit que Didier Tronc connaît par cœur et qu’il continue de transmettre.

« Ça, c’était la belle histoire », avoue-t-il. Car depuis deux ans, la situation se dégrade. « Le foin de Crau est en crise. » Coûts de production élevés liés à l’irrigation, concurrence accrue, changement climatique… et baisse du cheptel français : « Moins d’animaux à nourrir, c’est moins de ventes », résume l’agriculteur.

Tiraillé entre passion

et épuisement

« C’est un métier passionnant parce qu’on touche à tout », affirme-t-il encore aujourd’hui, le regard empreint de passion et d’usure. Sur ses 15 hectares, les prairies en pente sont irriguées par un système par gravité : l’eau de la Durance, chargée en minéraux, glisse et nourrit les sols. La plus ancienne technique utilisée par l’Homme. Tous les deux jours, il faut inonder et faucher trois fois par an. Le reste du temps, il faut tenir : « Je ne fais que ça. Travailler. » Ses dernières vacances remontent à 2020. Une semaine. Avant cela, c’était en 2014. À 60 ans, le producteur de foin de Crau laisse transparaître sa fatigue : « J’ai plus que quatre ans à tirer, après j’arrête ». Même ses activités bénévoles ne s’éloignent jamais trop de son métier. Lui qui est, entre autres, bénévole à l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) ; mais aussi impliqué dans les Association Syndicales Autorisées (ASA) qui agissent sur l’irrigation collective en France…

Une transmission incertaine

Cette vie-là, il ne la transmettra pas en famille. « J’ai deux filles. Et j’ai tout fait pour qu’elles ne restent pas dans l’agriculture », lâche-t-il, « très inquiet » pour l’avenir. Lui-même a connu les limites de sa passion : jongler avec deux emplois pour vivre, les contraintes administratives et « le manque de reconnaissance des concitoyens, ça c’est le plus dur », souffle-t-il l’air contrarié, sinon triste face à ce constat. Son métier, il l’aime pourtant : « J’ai la chance de ne pas me lever le matin avec la boule au ventre ».

Seulement, si le foin de Crau se perd, c’est tout un système qui en pâtit. Car il participe à un équilibre écologique. « La disparition de cette production serait une véritable catastrophe économique et écologique », alerte le producteur. Grâce à l’irrigation, les prairies alimentent à hauteur de 70% la nappe phréatique de la Crau, qui fournit en eau potable près de 300 000 habitants. Chaque année, une prairie reçoit en moyenne 20 000 m³ d’eau. En s’infiltrant, elle recharge artificiellement cette réserve.

« Entre l’eau et l’air, il y a des enjeux très très forts », résume-t-il, car les prairies de foin de Crau jouent aussi un rôle de puits de carbone : jusqu’à 120 tonnes de CO2 stockées par an, contre environ 80 tonnes pour des prairies « classiques ».

Marie Moreau

Une histoire à rebondissement

Grâce à l’eau de la Durance, le Foin de Crau est riche en minéraux. Le soleil et le Mistral favorisent le séchage et limitent l’altération des éléments nutritifs. À la fin du XIXe siècle, sa qualité est telle que les trafics de certifications se multiplient. En 1976, le syndicat fraîchement reconstitué a l’idée de remplacer des étiquettes facilement interchangeables, une ficelle rouge et blanche brevetée à l’INPI que seul le comité du foin de Crau est capable de fabriquer.

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