[Entretien] Marion Mazauric : « Ne laissons pas passer le moindre acte de censure »

La Marseillaise : À peine élu, le maire de Vauvert a fait annuler une exposition sous prétexte que les opinions politiques de l’artiste ne lui plaisaient pas. Vous étiez à l’initiative d’une pétition intitulée
« Stop à la censure culturelle par le RN à Vauvert » : pourquoi vous être emparée du sujet ?

Marion Mazauric : Nous avons lancé cette pétition pour signaler publiquement et massivement ce cas de censure, et parce que nous voulions en faire une question nationale. Ce qui me vient tout de suite à l’esprit avec cet événement, c’est un livre de Franck Pavloff, Matin Brun, où il met en scène une nation dans laquelle la dérive autoritaire commence par un premier petit interdit absurde. Dans ce récit, celles et ceux qui protestent sont écartés, puis de fil en aiguille, quand la liberté de tous finit par être menacée, il n’y a plus personne pour la défendre. C’est la même idée avec cette pétition : ne surtout pas laisser passer le premier acte de censure. On est déjà à plus de 3 500 signatures. Cet appel ne s’adresse pas seulement aux Vauverdois, mais à tout le monde. Il y a une vraie tentative de banalisation de l’extrême droite aujourd’hui, mais on ne peut pas interdire une exposition sur la base des opinions supposées d’un artiste. La diversité et la liberté des opinions sont absolument essentielles. Dans le monde de l’édition, nous y sommes viscéralement attachés : une table littéraire est un espace de tolérance.

Le monde de l’édition a justement été très bouleversé ces dernières années avec, entre autres, le rachat du groupe Hachette par Vincent Bolloré en 2023. Quel rôle les maisons indépendantes ont-elles à jouer face à ces évolutions ?

M.M. : Les maisons d’édition indépendantes sont de moins en moins nombreuses mais elles sont de plus en plus importantes, parce que ce sont elles qui assurent la recherche de tendances nouvelles. D’ailleurs, pendant des années, la pensée critique et politique n’a été publiée que par des indépendants, qui prennent généralement plus de risques éditoriaux que les grands groupes. Ces risques sont absolument nécessaires pour éviter l’uniformisation du marché, et c’est d’ailleurs valable pour tous les domaines de la culture. Ce qui se passe avec Vincent Bolloré dans le milieu de l’édition, c’est avant tout la conséquence du manque de régulation de la concentration industrielle sur ce marché, mais c’est aussi la conséquence de l’arrivée d’industriels qui investissent désormais dans la production des idées, pour prendre le contrôle de la fabrique des opinions et de l’idéologie du pays.

Quels sont les risques que fait courir à la culture cette progression de l’extrême droite ?

M.M. : Les écarts d’accès à la culture sont déjà énormes sur notre territoire, notamment entre certaines grandes villes et des zones comme Vauvert par exemple. Le risque fondamental que pose alors l’extrême droite, c’est celui de voir s’institutionnaliser de plus en plus une culture à deux vitesses. Avec d’une part, une culture accessible à l’élite et de l’autre, une culture de consommation, pour le « bon peuple », prié de penser le moins possible. Le Rassemblement national réussit à faire opérer des changements de sens, comme par exemple le fait que le racisme devienne une « opinion » alors que c’est un délit. Pour faire cela, il y a quelque part une volonté d’acculturer les populations, pour mieux en profiter. Pourquoi ? Parce que la culture est un lieu de rassemblement, de partage collectif, qui se crée avec les différences. C’est aussi une forme d’éducation populaire à l’émotion et aux sentiments, à ce qui nous rassemble. Quand vous lisez un livre par exemple, vous entrez dans la vie de quelqu’un d’autre et la complexité du monde apparaît. Bref, la culture se pratique collectivement et elle donne des mots et des outils pour penser, s’exprimer et être avec les autres. Or, l’extrême droite fait de la culture une instrumentalisation politique. Quand une mairie choisit quelle exposition ou quel concert doit être donné, cela devrait interroger les électeurs : qui choisit pour eux et pourquoi ? Quel est le projet culturel derrière ces choix ? Vauvert est un laboratoire de ce qui risque d’être fait demain partout où le RN prendra le pouvoir.

Des pistes pour résister à cette instrumentalisation politique de la culture, dans le monde de la littérature et de l’édition notamment ?

M.M. : Réfléchissons, lisons, régalons-nous. En tant que consommateur de livres par exemple, on ne peut pas privilégier exclusivement les éditions indépendantes, mais on peut avoir de la curiosité et aller visiter des librairies indépendantes. Nous sommes même obligés d’avoir de la curiosité, pour ne pas nous contenter du prêt-à-penser. Et j’aimerais ajouter plus largement qu’en parallèle, il ne faut pas mépriser l’électorat du RN, mais plutôt essayer de comprendre comment on en est arrivé là : les injustices sociales et culturelles ont des conséquences et nous sommes dans un système inégalitaire depuis trop longtemps.

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