Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.
Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.
Il y avait une forme de coquetterie jusque dans la prononciation du mot, une façon de sanctifier la chose. C’en était presque attendrissant. On imaginait le fragile équilibre nécessaire à l’acte de création, en même temps que la force jaillissante des mots, alignés avec une excitation enfantine. On réalisait soudain que les mots, lorsqu’ils étaient suivis de la signature du maître, prenaient un poids particulier. Celui d’une vérité, d’une révélation, d’une lumière crue jetée sur les charpentes du réel. Comme si le jour où Quiniond prenait la plume, un silence grave gagnait les lecteurs et l’ensemble des décideurs du pays : Quiniond parlait enfin, Quiniond gratifiait le monde de sa prose
Il n’en allait pas de même pour tout le monde…
Rentré chez lui, Grégoire Charvin se plongea dans le dictionnaire pour essayer d’en savoir plus sur Marcel Duchamp, sans parvenir complètement à s’y intéresser. Puis il se mit à relire Jules Vallès – il lui était agréable que son pseudonyme possédât une si franche consonance avec le nom de l’illustre écrivain, son « confrère ». Il se rengorgea de la liberté du journaliste de l’époque, relatant ce qu’il voit là où il est. Une époque malheureusement révolue. Le jeune homme savait néanmoins que le journalisme moderne, loin de cette préhistoire, avait aussi ses vertus. Vagabonder éloigne de l’actualité, alors qu’il faudrait la suivre, la devancer, peut-être… Il ne se prosternait pas devant cette œuvre romanesque mais goûtait sa fraîcheur, et s’amusait de sa naïveté. Le métier lui plaisait et son cœur se gonflait d’orgueil d’être à l’épicentre de tous les débats, là où le monde se fait et se défait. Il sortit prendre le pouls de Siège, de sa nuit débordante et de ses errances. Passant aux pieds des monuments qui témoignaient de sa gloire passée et auxquels se raccrochait sa volonté de puissance, il s’étonnait et se rengorgeait d’être là.
Le lendemain matin, devant un inévitable café, Charvin-Jalès s’immergea dans le journal du jour. Certes, son œuvre était ratatinée dans un coin de page, mais il venait quand même de signer son premier texte dans L’Impertinent. Il se lut et se relut avec délectation. Au final, l’angoisse de la page blanche avait été de courte durée.
Le café où Patrice Quiniond avait ses habitudes était situé au bout du boulevard des Deux Tours, où le journal avait trouvé refuge depuis quelques années. Les bureaux se trouvaient un peu plus bas, dans un bâtiment anonyme sans enseigne et sans cachet, de ceux que l’on avait reconstruit à la hâte après les bombardements, dans du béton granuleux qui s’encrassait plus vite que le temps de sécher. Sous ces larges fenêtres disgracieuses, bordées d’aluminium mat, qui décuplaient les rayons du soleil en été et laissaient passer le froid en hiver, la vie s’écoulait dans l’artère la plus animée de Siège. Un journal doit être soumis au bouillonnement : un journal est une marmite.
Lorsque Patrice Quiniond approcha de son repaire, Grégoire Charvin était trop absorbé pour le voir venir. Faisant rebondir ses bajoues en pressant le pas, le grand ponte changea de trottoir et grimpa directement dans son bureau en grommelant, sans passer par la case café. L’autre s’était assis exactement à la même table que lui la veille, c’est-à-dire « sa » table ! Il ne manquait pas de toupet, le gnome. Cela pouvait être une qualité dans le métier, mais dans l’immédiat, le maître ne l’entendait pas de cette oreille. Il fallait savoir en user au bon moment et à bon escient.
Le bureau de Quiniond était un insondable foutoir. Des piles de journaux débordant de toutes parts menaçaient de s’avachir à chaque instant. Des dépêches d’agences froissées s’éparpillaient çà et là. Un vieux bouquin portait la mention « service de presse » à même la couverture. L’ordinateur trônait au milieu de cet impénétrable fatras, couvert de la poussière que laisse dans son sillage le tourbillon des jours. Les touches de son clavier étaient à demi noires de cette sueur parcimonieuse qui perle au bout des doigts laborieux et le vernis du bois jaune de la table portait en écailles la marque de ses talons. Dans les armoires, quelques livres politiques, dont la plupart étaient dépourvus d’intérêt, occupaient les étagères. Les journaux de lendemains d’élections avaient une place à part, tout en bas. Sur la paroi en placoplâtre était punaisée une maxime du genre « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », qui comptait parmi les poncifs du métier. Quelques photos en noir et blanc se gondolaient avec l’âge. On y voyait Quiniond jeune avec quelques célébrités, prenant la pose ou suivant une meute déchaînée avec un détachement feint, l’imperméable dans le vent.
À lui seul, ce bureau résumait presque une vie. Une vie pour L’Impertinent.
Quiniond jeta négligemment ses augustes pompes sur le bord du bureau selon un cérémonial visiblement bien rodé. Il se moquait bien de ce qu’on en penserait parce qu’il méprisait les hypocrites qui n’osaient pas assumer cette posture en public. C’était sa manière de prendre du recul, de se donner de l’air, de jouer à domicile. Il commença à faire le tour de la presse du jour et s’alluma une brune bien sèche et sans filtre, se défiant ostensiblement des consignes antitabac édictées par la direction du journal. Ce n’était pas à un vieux singe que l’on allait interdire de faire ses grimaces.
L’édito de Jean-Michel Barnard était lisse comme une savonnette sortie du bain. Une sorte de méditation philosophique pour collégiens. Aujourd’hui, c’était « Guerre et paix » : il devait être dans sa période russe. Voyez vous-mêmes.
« La paix, qu’est-ce, si ce n’est le moment qui s’écoule entre deux guerres ? On aimerait qu’il en soit autrement, mais force est de constater que la paix n’existe pas sans la guerre. Celle qui se prépare au-dessus de nos têtes, à nos portes ou presque, est pour quelques intellectuels une “folie inutile”, ainsi que l’a déclaré Léon Bouteloup. En ayant le courage de s’extirper du monde parfait des idées, on pourrait aussi penser qu’elle est un mal nécessaire. Et, de fait, le large consensus politique qui semble se dégager sur la nécessité d’agir face aux provocations et de préparer notre jeunesse laisse entrevoir la possibilité d’une union nationale derrière le drapeau de la patrie. Si cela devait se confirmer dans la durée, ce serait le signe d’un gain de maturité de notre démocratie. »
— Gros sabots, grommela Quiniond.
Il eut un haussement d’épaules : « grosses bottes », lui avait soufflé son mauvais génie. C’était plat, sans relief et sans profondeur, comme un désert sans dunes. À chacun sa traversée… Citer ce nain intellectuel de Bouteloup, même pour le contredire, c’était lui donner bien trop d’importance à ses yeux, mais après tout, Jean-Michel Barnard avait sans doute ses raisons que la raison vrombissante de Quiniond ignorait. Mais surtout, la mauvaise foi s’y voyait trop. Et l’irrévérence, qui comptait parmi les maîtres-mots de la charte éditoriale de L’Impertinent, même s’il s’agissait de jouer les fous du roi, se passerait de guide. Il faudrait bien, un jour, que quelqu’un l’affranchisse, afin qu’il ne finisse pas poste restante… Quiniond savait son humour trop acide pour être partagé, et à vrai dire il n’avait pas assez de talent en la matière pour rendre supportable sa férocité.
Macha entra sans frapper, comme d’habitude, mais avec délicatesse. Elle dévisagea l’homme, sans se presser, puis le déshabilla du regard avec insistance. Il leva la tête, scotché par son rituel, et, de ses lèvres fines sur lesquelles se formaient quelques stries traîtresses, il esquissa un sourire sincère. C’était rare.
— Comment ça va, ma belle ? lança-t-il de sa voix un peu rouillée.
— Moins bien que toi, fit-elle en s’asseyant sur le coin de son bureau, mettant en péril le subtil équilibre qui était le sien.
— Elle est flatteuse !
— J’en ai marre, je vais me casser. Ils me font tous chier avec leurs théories à la con, leur mépris des arts et leur culture de supermarché.
— Ils n’ont pas passé son papier ?
— Mais si ! Lis le journal, le matin, et lis mes articles, au moins. Il n’y a pas que les articles de Paq qui méritent lecture ! Y’a pas que la politique dans la vie ! Rappelle-toi toujours que la culture est la condition du politique…
— Je l’ai vexée.
— Elle a l’habitude !
— Mais tu le sais que tu es ma condition à moi…
— Tout le monde n’en dit pas autant. Ils ont réduit mon papier pour le mettre dans un coin de page, et sans l’illustration, après m’avoir fait patienter deux semaines et demie. C’est mon nom, en bas du papier, pas le leur ! J’ai l’air de quoi, moi ?
Patrice Quiniond était rompu à ce type de séances : Macha Fontana donnait sa démission tous les matins et la reprenait tous les soirs. Ou l’inverse. Enfin, peu importe. Il pensait qu’elle ne le ferait sans doute jamais pour de bon. Trop peur de ne plus être…
Il l’écoutait d’une oreille débiter son couplet habituel sur l’incurie de la rédaction en chef en faisant de grands mouvements des bras. Elle avait raison mais, son petit cœur féministe dût-il en souffrir, il préférait se concentrer sur son décolleté insolent plutôt que sur ses propos fatigants. Elle était toujours aussi classe que vingt ans auparavant, dans ses oripeaux noirs, avec sa cigarette fine à la main. Mais il savait qu’il ne goûterait plus de ce pain-là, sauf accident.
Il en eut la confirmation tragique lorsque Charvin poussa la porte de son bureau avec un brin de timidité, et qu’elle s’écria : « Alors, tu ne fais pas les présentations. »
Il fit les présentations.
Finalement, pour aujourd’hui, Macha restait au journal. Dans ce bureau où l’on s’affranchissait des lois, elle soufflait sa fumée avec distinction, et leurs effluves s’emmêlaient au milieu de ce badinage matinal.
La conférence de rédaction était comme un moteur à explosion. Un journal n’avance que par à-coups, parce qu’il n’a d’autre choix s’il veut vivre que de renier le lendemain ce qu’il a été la veille. Oublier et faire oublier, comme une raison d’être.
Quiniond mettait un point d’honneur à arriver à l’heure à ces réunions quotidiennes. Être au rendez-vous de l’actualité. À la pointe, même. Il patientait, pour ainsi dire, en tapotant sur la table du bout de son stylo. On n’attendait plus que Florence Dellofrio. Quand elle déboula, il paraissait évident qu’elle n’était pas de bonne humeur, nul ne savait pourquoi. Une sorte d’hygiène de vie, peut-être, pensa Quiniond, qui s’y connaissait en la matière. Les mettre tous les deux dans la même salle, c’était provoquer à coup sûr l’affrontement. Autant avec Macha le courant continuait de passer, autant avec Florence les relations étaient invariablement électriques. La journaliste ne supportait pas ce monument d’arrogance qu’était le chef de la rubrique politique quand il se laissait aller et affichait un rejet viscéral de tout comportement qui s’apparentait à du machisme…
Ce matin-là, Florence proposa un sujet sur les conditions de sécurité dans les parcs d’attractions, puisqu’on avait recensé deux incidents sur les quinze derniers jours. On avait beau être en été, avec une actualité tournant au ralenti, Paq ne voyait pas comment on pouvait s’intéresser à ce sujet à la con au point d’en tartiner deux pages. Et il le fit savoir avec son tact légendaire.
— …alors on va continuer à faire du fait divers à gogo, pour faire du sensationnel, pour effrayer la ménagère ? Je croyais qu’il ne fallait en parler dans nos colonnes que lorsqu’un événement faisait sens et disait quelque chose de l’état de la société ?
Florence Dellofrio n’y tenait pas tant que cela, à ce sujet, mais la réaction de Patrice Quiniond acheva de la convaincre.
— Tu m’emmerdes, Paq. Que des industriels qui éreintent la vieille tradition des forains et le gagne-pain de tant de gens du voyage, fassent le porte-monnaie des familles populaires et n’assurent même pas les conditions minimales de sécurité pour les enfants n’est peut-être pas un sujet suffisamment important pour t’arracher quelques lignes. De toutes façons, ce ne sont pas des lieux assez bien pour les gens comme toi, mais chaque année, c’est la moitié d’une classe d’âge qui… Je ne sais même pas pourquoi j’argumente, de toutes façons, nous avons déjà un journaliste sur le terrain.
— Je vois que nos réunions servent à quelque chose. J’en doutais.
— Venant de toi, la remarque vaut son pesant de cacahuètes.
— Les cacahuètes, c’est pour les vieux singes qui croient encore qu’on fait un journal et pas un catalogue.
— Paq, je t’en prie, s’ébroua enfin Jean-Michel Barnard. Arrêtez vos enfantillages. Le sujet sera sur trois col’.
Sous les yeux intrigués de Charvin, entraîné par son mentor dans le temple du journal, Jean-Michel Barnard proposa d’ouvrir l’édition du lendemain sur « les vacances des politiques », l’un des marronniers favoris de la presse. Les bruits de couloir récoltés sur ce thème par un concurrent, et dont le lecteur de L’Impertinent n’avait pas eu la primeur, avaient agacé Jean-Michel Barnard. Il avait donc décidé de prendre l’offensive, puisque les grands journalistes de la grande rubrique politique du grand quotidien L’Impertinent ne la prenaient pas et de faire la même chose mais en grand. Et avec la touche maison : en livrer toute la signification cachée, avec les commentaires d’un sociologue et l’éclairage d’un psychologue.
En douce, mais de façon à ce que tout le monde l’entende, Quiniond expliqua à son élève que « marronnier » était l’appellation par laquelle on désignait un sujet récurrent à la façon des saisons qui reviennent, que les feuilles de marronniers se ramassent sans surprise à la pelle chaque automne et que les fruits du marronnier ne sont pas comestibles. Charvin hocha la tête d’un air entendu. Quiniond n’aimait ni les ordres tombés d’en haut, ni être pris en défaut.
— On pourrait, poursuivit-il à voix haute et d’un air pénétré, grouper les deux sujets en traitant des politiques qui vont dans les parcs d’attractions pendant leurs vacances, non ?
Il était content de la provocation soufflée par son mauvais génie, qui n’occasionna que des haussements d’épaules. Il n’épilogua pas. Le grand journaliste devait se rendre au Parlement pour suivre un débat législatif d’importance, l’été étant propice aux coups en douce. Il quitta donc nonchalamment et bruyamment la réunion avant la fin, lorsqu’elle lui parut prendre un tour sans importance, plantant là son jeune protégé, entre le sport et la culture, avec une commande sur les bras.
Ainsi, Charvin se retrouva seul avec son téléphone et ses dix doigts, sans carnet d’adresses, car ce sont des choses que l’on ne prête pas. Les numéros glanés ou arrachés de haute lutte sont le butin du journaliste, la marque d’une reconnaissance acquise et une part de sa valeur marchande.
Surmontant son léger trac, Charvin se résolut à se fader tous les états-majors politiques en passant par leurs standards pour commencer ses investigations. Il n’obtint de ces messieurs-dames que des excuses polies et rappelez-plus-tard…
2- Où le vieux loup de mer enseigne l’art
de la tempête dans un verre d’eau
Dans la salle de presse du Parlement, Patrice Quiniond retrouva Michel Chanaleilles et Jules Frimat, ainsi que Justine Paintendre, étoile montante de la première chaîne. Ils formaient ensemble un club très privé qu’ils nommaient modestement le Groupe des quatre. Et la première chose qu’ils faisaient était de s’échanger les potins. Leur crédibilité n’en souffrait pas, à condition que cela fut fait sous des dehors très savants.
Cooptée récemment dans leur cénacle masculin, Justine Paintendre lui réserva un accueil chaleureux, comme quoi ses manières de vieux cabotin avaient encore quelque effet sur la gent féminine. Elle était titulaire d’une rubrique qui cartonnait sur la toile, consacrée aux coulisses, aux couloirs, au hors-cadre : elle plaçait toujours une caméra en contre-champ, là où en principe, il ne se passe rien (mais devant une caméra, il se passe toujours quelque chose…). Et elle s’était fait une spécialité de poser une question plus ou moins potache, supposée jouer un rôle de révélateur. Le détail, le lapsus, l’oubli, la maladresse, l’à-côté… C’est toujours l’anecdote qui révèle la vraie nature des choses, aucun d’eux n’en doutait une seconde.
— Tu as vu pour François Chotard ?, glissa Justine dans un demi-murmure.
— Très croustillant, fit Michel Chanaleilles devant le regard interrogateur de Patrice Quiniond.
— Pas étonnant, les rabroua Jules Frimat, qui était sans doute déjà blasé à huit ans.
— Il faut s’occuper de grande et de petite politique. La petite pour expliquer la grande…
Michel Chanaleilles se fendit d’un clin d’œil. Sa chevelure teintée ne disait pas qu’il avait été un baroudeur, mais l’homme avait traîné sa plume dans de nombreuses rédactions. Il se faisait désormais de plus en plus rare sur le théâtre des opérations, préférant le bureau cossu où il mûrissait ses réflexions. Et si les échos du monde lui parvenaient parfois plus vite qu’à d’autres, c’était grâce aux personnalités qu’il mettait sur le grill tous les jours dans sa matinale.
— Parce que tu crois qu’elle existe, la grande ?, rétorqua Jules Frimat.

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