Tag: autobiographie

  • Gisèle Pelicot met son combat à la page

    Gisèle Pelicot met son combat à la page

    Une reprise en main de sa propre histoire. Gisèle Pelicot ne s’était exprimée qu’à de rares occasions, à la barre du tribunal d’Avignon, devant celui-ci et un parterre de micro de journalistes internationaux, au moment du verdict du fameux procès « des viols de Mazan ». Avec la publication, ce 17 février, de son autobiographie Et la joie de vivre, un livre de 320 pages, elle donne sa vérité sur l’enfer qu’elle a subi, son combat pour se reconstruire et obtenir justice. Une sortie internationale dans 22 langues, un démarrage « similaire à un Goncourt » selon moult libraires, un tirage à 150 000 exemplaires en France… Gisèle Pelicot va faire le tour de l’Europe pour présenter son livre et même traverser l’Atlantique. C’est dire l’impact de sa parole, c’est dire à quel point son parcours inspire.

    Si c’est bien une autobiographie, l’ouvrage a été écrit en collaboration avec la journaliste et romancière Judith Perrignon et sous la houlette de l’éditeur Flammarion. Et elles y raconte tout : sa vie d’avant, les conséquences de l’affaire sur sa famille, son regard sur « cinquante années de mensonge »… Sans pathos mais avec transparence, honnêteté et des détails glaçants. Gisèle Pelicot revient, par exemple, sur sa profonde incompréhension lors de sa première audition chez les forces de l’ordre. Quand un sous-brigadier lui demande de décrire Dominique Pelicot, elle en parle alors comme « quelqu’un de bienveillant, d’attentionné. Un super mec, c’est pour ça que nous sommes encore ensemble ». Puis s’en suit des questions sur son rythme de sommeil, si elle fait des siestes, si le couple pratique l’échangisme… « Il m’a demandé si je pensais connaître mon époux au point qu’il ne puisse rien me cacher. J’ai dit oui », raconte-t-elle, selon des extraits de l’ouvrage publié par Le Monde. Avant de relater une escalade d’émotion en elle lors de la révélation du placement en « garde à vue pour viols aggravés et administration de substances nuisibles » de son mari d’alors. Ses pleurs puis une bouche paralysée : « Mon cerveau s’est arrêté dans le bureau du sous-brigadier. »

    Un passage qui donne le ton de l’ouvrage. Dans lequel, elle revient surtout sur comment elle fait face à « une meute et Dominique », après son hésitation à rendre le procès public. Un refus du huis clos qui a fait d’elle le visage d’un combat féministe qui dépasse les frontières. Et, in fine, la porte-parole de toutes les défenseuses des droits des femmes, des militantes, des victimes de violences sexistes. « Cette foule m’a sauvée », juge-t-elle, en référence aux centaines de soutiens féministes qu’elle a reçu, devant le tribunal d’Avignon ou à travers le monde. Gisèle Pelicot, qui se définit souvent comme « icône malgré moi », endosse pleinement le rôle « d’éveilleuse » avec ce livre.

    « Ça a libéré quelque chose »

    « Les mots de culture du viol, soumission chimique ont explosé au visage de la société française. Ça a libéré quelque chose. Et ça a donné du crédit au discours que nous portons, nous, associations féministes. Puis, il faut le dire, nous sommes toujours très admiratives de Gisèle », témoigne Alexandra Brochus, pour le Collectif 13 Droit des femmes. Et de résumer : « Du début jusqu’au livre, elle n’incarne pas exclusivement quelque chose de noir. Il y a toujours quelque chose de positif. Je crois que ça doit inspirer les luttes féministes dans un monde de violences. »

    Comme un écho au livre de Gisèle Pelicot, l’association Coudes à Coudes organise une conférence, le 3 mars prochain, à l’auditorium de la mairie du 1-7 à Marseille. pour présenter un autre ouvrage sur ce drame Mazan, Anthropologie d’un procès pour viols. Un ouvrage réalisé par 14 chercheurs et chercheuses locaux (lire notre article du 09/10/2025) dont 3 témoigneront, sur place, de la démarche réalisée. « Notre travail c’est de partager les savoirs utiles à l’action collective », explique Michel Potoudis, pour Coudes à Coudes, qui précise que c’est le « hasard du calendrier » qui fait que l’évènement, prévu de longue date, se télescope avec la sortie du livre de Gisèle Pélicot. L’occasion de se plonger, avec une approche scientifique et une enquête de terrain, sur l’affaire en présence de trois des chercheuses : Stéphanie Fonvielle, Mélanie Gourarier, Laurence Hérault. Et de croiser les regards pour mieux apprécier Et la joie de vivre.

    « Mon cerveau s’est arrêté dans
    le bureau du sous-brigadier »

  • [Autobiographie] Il y a ceux qui font les films et ceux qui les rendent possibles

    [Autobiographie] Il y a ceux qui font les films et ceux qui les rendent possibles

    Qui dit cinéma, dit acteur principal, réalisateur, et public. Pourtant, ces trois inséparables n’existeraient pas si un homme n’avait pas assuré le financement d’un film. Robert Evans fait partie de ces hommes, et sans lui vous n’auriez jamais pu voir Le Parrain, ou Chinatown. Si vous voulez connaître l’homme derrière le producteur, et voir à quel point ils se superposent, alors lisez son autobiographie, traduite par Marianne Véron, préfacée par Fabrice Gaignault et Peter Bart. En la lisant, vous découvrirez que Evans n’a pas seulement lu des scénarios et tiré des billets verts de sa bourse, mais qu’il a aussi été un maître dans l’art de se raconter, de faire revivre des souvenirs personnels, de nous régaler d’anecdotes.

    Il voulait nous surprendre avec de l’inattendu, lâcher sa plume sur le papier avec la rudesse du grognement de l’homme des cavernes, le ronronnement du chat, le sifflement du serpent à sonnette, le son d’un oiseau qui s’abat du ciel… c’est réussi !.. Un livre exact, sincère et complet, qui nous fait revivre une époque où les stars n’étaient pas la création d’une intelligence artificielle. Époque qui a permis à un homme, distributeur de dollars (auxquels il confère le titre de meilleurs associés) de mettre des images en mouvement. Le 26 octobre 2019, à Beverly Hills, la Faucheuse ordonna le Clap de fin, mais sur les écrans, qu’ils soient petits ou grands,
    les films qu’il a produits
    continuent d’être au programme, et de tenir le haut de l’affiche.

    Séguier, 24,90 euros

  • [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.

    Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.

    Il y avait une forme de coquetterie jusque dans la prononciation du mot, une façon de sanctifier la chose. C’en était presque attendrissant. On imaginait le fragile équilibre nécessaire à l’acte de création, en même temps que la force jaillissante des mots, alignés avec une excitation enfantine. On réalisait soudain que les mots, lorsqu’ils étaient suivis de la signature du maître, prenaient un poids particulier. Celui d’une vérité, d’une révélation, d’une lumière crue jetée sur les charpentes du réel. Comme si le jour où Quiniond prenait la plume, un silence grave gagnait les lecteurs et l’ensemble des décideurs du pays : Quiniond parlait enfin, Quiniond gratifiait le monde de sa prose

    Il n’en allait pas de même pour tout le monde…

    Rentré chez lui, Grégoire Charvin se plongea dans le dictionnaire pour essayer d’en savoir plus sur Marcel Duchamp, sans parvenir complètement à s’y intéresser. Puis il se mit à relire Jules Vallès – il lui était agréable que son pseudonyme possédât une si franche consonance avec le nom de l’illustre écrivain, son « confrère ». Il se rengorgea de la liberté du journaliste de l’époque, relatant ce qu’il voit là où il est. Une époque malheureusement révolue. Le jeune homme savait néanmoins que le journalisme moderne, loin de cette préhistoire, avait aussi ses vertus. Vagabonder éloigne de l’actualité, alors qu’il faudrait la suivre, la devancer, peut-être… Il ne se prosternait pas devant cette œuvre romanesque mais goûtait sa fraîcheur, et s’amusait de sa naïveté. Le métier lui plaisait et son cœur se gonflait d’orgueil d’être à l’épicentre de tous les débats, là où le monde se fait et se défait. Il sortit prendre le pouls de Siège, de sa nuit débordante et de ses errances. Passant aux pieds des monuments qui témoignaient de sa gloire passée et auxquels se raccrochait sa volonté de puissance, il s’étonnait et se rengorgeait d’être là.

    Le lendemain matin, devant un inévitable café, Charvin-Jalès s’immergea dans le journal du jour. Certes, son œuvre était ratatinée dans un coin de page, mais il venait quand même de signer son premier texte dans L’Impertinent. Il se lut et se relut avec délectation. Au final, l’angoisse de la page blanche avait été de courte durée.

    Le café où Patrice Quiniond avait ses habitudes était situé au bout du boulevard des Deux Tours, où le journal avait trouvé refuge depuis quelques années. Les bureaux se trouvaient un peu plus bas, dans un bâtiment anonyme sans enseigne et sans cachet, de ceux que l’on avait reconstruit à la hâte après les bombardements, dans du béton granuleux qui s’encrassait plus vite que le temps de sécher. Sous ces larges fenêtres disgracieuses, bordées d’aluminium mat, qui décuplaient les rayons du soleil en été et laissaient passer le froid en hiver, la vie s’écoulait dans l’artère la plus animée de Siège. Un journal doit être soumis au bouillonnement : un journal est une marmite.

    Lorsque Patrice Quiniond approcha de son repaire, Grégoire Charvin était trop absorbé pour le voir venir. Faisant rebondir ses bajoues en pressant le pas, le grand ponte changea de trottoir et grimpa directement dans son bureau en grommelant, sans passer par la case café. L’autre s’était assis exactement à la même table que lui la veille, c’est-à-dire « sa » table ! Il ne manquait pas de toupet, le gnome. Cela pouvait être une qualité dans le métier, mais dans l’immédiat, le maître ne l’entendait pas de cette oreille. Il fallait savoir en user au bon moment et à bon escient.

    Le bureau de Quiniond était un insondable foutoir. Des piles de journaux débordant de toutes parts menaçaient de s’avachir à chaque instant. Des dépêches d’agences froissées s’éparpillaient çà et là. Un vieux bouquin portait la mention « service de presse » à même la couverture. L’ordinateur trônait au milieu de cet impénétrable fatras, couvert de la poussière que laisse dans son sillage le tourbillon des jours. Les touches de son clavier étaient à demi noires de cette sueur parcimonieuse qui perle au bout des doigts laborieux et le vernis du bois jaune de la table portait en écailles la marque de ses talons. Dans les armoires, quelques livres politiques, dont la plupart étaient dépourvus d’intérêt, occupaient les étagères. Les journaux de lendemains d’élections avaient une place à part, tout en bas. Sur la paroi en placoplâtre était punaisée une maxime du genre « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », qui comptait parmi les poncifs du métier. Quelques photos en noir et blanc se gondolaient avec l’âge. On y voyait Quiniond jeune avec quelques célébrités, prenant la pose ou suivant une meute déchaînée avec un détachement feint, l’imperméable dans le vent.

    À lui seul, ce bureau résumait presque une vie. Une vie pour L’Impertinent.

    Quiniond jeta négligemment ses augustes pompes sur le bord du bureau selon un cérémonial visiblement bien rodé. Il se moquait bien de ce qu’on en penserait parce qu’il méprisait les hypocrites qui n’osaient pas assumer cette posture en public. C’était sa manière de prendre du recul, de se donner de l’air, de jouer à domicile. Il commença à faire le tour de la presse du jour et s’alluma une brune bien sèche et sans filtre, se défiant ostensiblement des consignes antitabac édictées par la direction du journal. Ce n’était pas à un vieux singe que l’on allait interdire de faire ses grimaces.

    L’édito de Jean-Michel Barnard était lisse comme une savonnette sortie du bain. Une sorte de méditation philosophique pour collégiens. Aujourd’hui, c’était « Guerre et paix » : il devait être dans sa période russe. Voyez vous-mêmes.

    « La paix, qu’est-ce, si ce n’est le moment qui s’écoule entre deux guerres ? On aimerait qu’il en soit autrement, mais force est de constater que la paix n’existe pas sans la guerre. Celle qui se prépare au-dessus de nos têtes, à nos portes ou presque, est pour quelques intellectuels une “folie inutile”, ainsi que l’a déclaré Léon Bouteloup. En ayant le courage de s’extirper du monde parfait des idées, on pourrait aussi penser qu’elle est un mal nécessaire. Et, de fait, le large consensus politique qui semble se dégager sur la nécessité d’agir face aux provocations et de préparer notre jeunesse laisse entrevoir la possibilité d’une union nationale derrière le drapeau de la patrie. Si cela devait se confirmer dans la durée, ce serait le signe d’un gain de maturité de notre démocratie. »

    — Gros sabots, grommela Quiniond.

    Il eut un haussement d’épaules : « grosses bottes », lui avait soufflé son mauvais génie. C’était plat, sans relief et sans profondeur, comme un désert sans dunes. À chacun sa traversée… Citer ce nain intellectuel de Bouteloup, même pour le contredire, c’était lui donner bien trop d’importance à ses yeux, mais après tout, Jean-Michel Barnard avait sans doute ses raisons que la raison vrombissante de Quiniond ignorait. Mais surtout, la mauvaise foi s’y voyait trop. Et l’irrévérence, qui comptait parmi les maîtres-mots de la charte éditoriale de L’Impertinent, même s’il s’agissait de jouer les fous du roi, se passerait de guide. Il faudrait bien, un jour, que quelqu’un l’affranchisse, afin qu’il ne finisse pas poste restante… Quiniond savait son humour trop acide pour être partagé, et à vrai dire il n’avait pas assez de talent en la matière pour rendre supportable sa férocité.

    Macha entra sans frapper, comme d’habitude, mais avec délicatesse. Elle dévisagea l’homme, sans se presser, puis le déshabilla du regard avec insistance. Il leva la tête, scotché par son rituel, et, de ses lèvres fines sur lesquelles se formaient quelques stries traîtresses, il esquissa un sourire sincère. C’était rare.

    — Comment ça va, ma belle ? lança-t-il de sa voix un peu rouillée.

    — Moins bien que toi, fit-elle en s’asseyant sur le coin de son bureau, mettant en péril le subtil équilibre qui était le sien.

    — Elle est flatteuse !

    — J’en ai marre, je vais me casser. Ils me font tous chier avec leurs théories à la con, leur mépris des arts et leur culture de supermarché.

    — Ils n’ont pas passé son papier ?

    — Mais si ! Lis le journal, le matin, et lis mes articles, au moins. Il n’y a pas que les articles de Paq qui méritent lecture ! Y’a pas que la politique dans la vie ! Rappelle-toi toujours que la culture est la condition du politique…

    — Je l’ai vexée.

    — Elle a l’habitude !

    — Mais tu le sais que tu es ma condition à moi…

    — Tout le monde n’en dit pas autant. Ils ont réduit mon papier pour le mettre dans un coin de page, et sans l’illustration, après m’avoir fait patienter deux semaines et demie. C’est mon nom, en bas du papier, pas le leur ! J’ai l’air de quoi, moi ?

    Patrice Quiniond était rompu à ce type de séances : Macha Fontana donnait sa démission tous les matins et la reprenait tous les soirs. Ou l’inverse. Enfin, peu importe. Il pensait qu’elle ne le ferait sans doute jamais pour de bon. Trop peur de ne plus être…

    Il l’écoutait d’une oreille débiter son couplet habituel sur l’incurie de la rédaction en chef en faisant de grands mouvements des bras. Elle avait raison mais, son petit cœur féministe dût-il en souffrir, il préférait se concentrer sur son décolleté insolent plutôt que sur ses propos fatigants. Elle était toujours aussi classe que vingt ans auparavant, dans ses oripeaux noirs, avec sa cigarette fine à la main. Mais il savait qu’il ne goûterait plus de ce pain-là, sauf accident.

    Il en eut la confirmation tragique lorsque Charvin poussa la porte de son bureau avec un brin de timidité, et qu’elle s’écria : « Alors, tu ne fais pas les présentations. »

    Il fit les présentations.

    Finalement, pour aujourd’hui, Macha restait au journal. Dans ce bureau où l’on s’affranchissait des lois, elle soufflait sa fumée avec distinction, et leurs effluves s’emmêlaient au milieu de ce badinage matinal.

    La conférence de rédaction était comme un moteur à explosion. Un journal n’avance que par à-coups, parce qu’il n’a d’autre choix s’il veut vivre que de renier le lendemain ce qu’il a été la veille. Oublier et faire oublier, comme une raison d’être.

    Quiniond mettait un point d’honneur à arriver à l’heure à ces réunions quotidiennes. Être au rendez-vous de l’actualité. À la pointe, même. Il patientait, pour ainsi dire, en tapotant sur la table du bout de son stylo. On n’attendait plus que Florence Dellofrio. Quand elle déboula, il paraissait évident qu’elle n’était pas de bonne humeur, nul ne savait pourquoi. Une sorte d’hygiène de vie, peut-être, pensa Quiniond, qui s’y connaissait en la matière. Les mettre tous les deux dans la même salle, c’était provoquer à coup sûr l’affrontement. Autant avec Macha le courant continuait de passer, autant avec Florence les relations étaient invariablement électriques. La journaliste ne supportait pas ce monument d’arrogance qu’était le chef de la rubrique politique quand il se laissait aller et affichait un rejet viscéral de tout comportement qui s’apparentait à du machisme…

    Ce matin-là, Florence proposa un sujet sur les conditions de sécurité dans les parcs d’attractions, puisqu’on avait recensé deux incidents sur les quinze derniers jours. On avait beau être en été, avec une actualité tournant au ralenti, Paq ne voyait pas comment on pouvait s’intéresser à ce sujet à la con au point d’en tartiner deux pages. Et il le fit savoir avec son tact légendaire.

    — …alors on va continuer à faire du fait divers à gogo, pour faire du sensationnel, pour effrayer la ménagère ? Je croyais qu’il ne fallait en parler dans nos colonnes que lorsqu’un événement faisait sens et disait quelque chose de l’état de la société ?

    Florence Dellofrio n’y tenait pas tant que cela, à ce sujet, mais la réaction de Patrice Quiniond acheva de la convaincre.

    — Tu m’emmerdes, Paq. Que des industriels qui éreintent la vieille tradition des forains et le gagne-pain de tant de gens du voyage, fassent le porte-monnaie des familles populaires et n’assurent même pas les conditions minimales de sécurité pour les enfants n’est peut-être pas un sujet suffisamment important pour t’arracher quelques lignes. De toutes façons, ce ne sont pas des lieux assez bien pour les gens comme toi, mais chaque année, c’est la moitié d’une classe d’âge qui… Je ne sais même pas pourquoi j’argumente, de toutes façons, nous avons déjà un journaliste sur le terrain.

    — Je vois que nos réunions servent à quelque chose. J’en doutais.

    — Venant de toi, la remarque vaut son pesant de cacahuètes.

    — Les cacahuètes, c’est pour les vieux singes qui croient encore qu’on fait un journal et pas un catalogue.

    — Paq, je t’en prie, s’ébroua enfin Jean-Michel Barnard. Arrêtez vos enfantillages. Le sujet sera sur trois col’.

    Sous les yeux intrigués de Charvin, entraîné par son mentor dans le temple du journal, Jean-Michel Barnard proposa d’ouvrir l’édition du lendemain sur « les vacances des politiques », l’un des marronniers favoris de la presse. Les bruits de couloir récoltés sur ce thème par un concurrent, et dont le lecteur de L’Impertinent n’avait pas eu la primeur, avaient agacé Jean-Michel Barnard. Il avait donc décidé de prendre l’offensive, puisque les grands journalistes de la grande rubrique politique du grand quotidien L’Impertinent ne la prenaient pas et de faire la même chose mais en grand. Et avec la touche maison : en livrer toute la signification cachée, avec les commentaires d’un sociologue et l’éclairage d’un psychologue.

    En douce, mais de façon à ce que tout le monde l’entende, Quiniond expliqua à son élève que « marronnier » était l’appellation par laquelle on désignait un sujet récurrent à la façon des saisons qui reviennent, que les feuilles de marronniers se ramassent sans surprise à la pelle chaque automne et que les fruits du marronnier ne sont pas comestibles. Charvin hocha la tête d’un air entendu. Quiniond n’aimait ni les ordres tombés d’en haut, ni être pris en défaut.

    — On pourrait, poursuivit-il à voix haute et d’un air pénétré, grouper les deux sujets en traitant des politiques qui vont dans les parcs d’attractions pendant leurs vacances, non ?

    Il était content de la provocation soufflée par son mauvais génie, qui n’occasionna que des haussements d’épaules. Il n’épilogua pas. Le grand journaliste devait se rendre au Parlement pour suivre un débat législatif d’importance, l’été étant propice aux coups en douce. Il quitta donc nonchalamment et bruyamment la réunion avant la fin, lorsqu’elle lui parut prendre un tour sans importance, plantant là son jeune protégé, entre le sport et la culture, avec une commande sur les bras.

    Ainsi, Charvin se retrouva seul avec son téléphone et ses dix doigts, sans carnet d’adresses, car ce sont des choses que l’on ne prête pas. Les numéros glanés ou arrachés de haute lutte sont le butin du journaliste, la marque d’une reconnaissance acquise et une part de sa valeur marchande.

    Surmontant son léger trac, Charvin se résolut à se fader tous les états-majors politiques en passant par leurs standards pour commencer ses investigations. Il n’obtint de ces messieurs-dames que des excuses polies et rappelez-plus-tard…

    2- Où le vieux loup de mer enseigne l’art
    de la tempête dans un verre d’eau

    Dans la salle de presse du Parlement, Patrice Quiniond retrouva Michel Chanaleilles et Jules Frimat, ainsi que Justine Paintendre, étoile montante de la première chaîne. Ils formaient ensemble un club très privé qu’ils nommaient modestement le Groupe des quatre. Et la première chose qu’ils faisaient était de s’échanger les potins. Leur crédibilité n’en souffrait pas, à condition que cela fut fait sous des dehors très savants.

    Cooptée récemment dans leur cénacle masculin, Justine Paintendre lui réserva un accueil chaleureux, comme quoi ses manières de vieux cabotin avaient encore quelque effet sur la gent féminine. Elle était titulaire d’une rubrique qui cartonnait sur la toile, consacrée aux coulisses, aux couloirs, au hors-cadre : elle plaçait toujours une caméra en contre-champ, là où en principe, il ne se passe rien (mais devant une caméra, il se passe toujours quelque chose…). Et elle s’était fait une spécialité de poser une question plus ou moins potache, supposée jouer un rôle de révélateur. Le détail, le lapsus, l’oubli, la maladresse, l’à-côté… C’est toujours l’anecdote qui révèle la vraie nature des choses, aucun d’eux n’en doutait une seconde.

    — Tu as vu pour François Chotard ?, glissa Justine dans un demi-murmure.

    — Très croustillant, fit Michel Chanaleilles devant le regard interrogateur de Patrice Quiniond.

    — Pas étonnant, les rabroua Jules Frimat, qui était sans doute déjà blasé à huit ans.

    — Il faut s’occuper de grande et de petite politique. La petite pour expliquer la grande…

    Michel Chanaleilles se fendit d’un clin d’œil. Sa chevelure teintée ne disait pas qu’il avait été un baroudeur, mais l’homme avait traîné sa plume dans de nombreuses rédactions. Il se faisait désormais de plus en plus rare sur le théâtre des opérations, préférant le bureau cossu où il mûrissait ses réflexions. Et si les échos du monde lui parvenaient parfois plus vite qu’à d’autres, c’était grâce aux personnalités qu’il mettait sur le grill tous les jours dans sa matinale.

    — Parce que tu crois qu’elle existe, la grande ?, rétorqua Jules Frimat.

  • [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    [Le feuilleton] Autobiographie d’un menteur

    Pierre Dharréville est journaliste et écrivain, auteur d’essais mais aussi des fictions comme En l’absence de Monsieur J ou L’enlumineur. Il est également connu pour son engagement politique en tant qu’élu communiste sur notre territoire et notamment comme député de la 13e circonscription.

    Pour ces périodes de fêtes, La Marseillaise vous propose Autobiographie d’un menteur, un texte inédit situé dans le milieu journalistique. Une fable romanesque à retrouver chaque jour de la semaine jusqu’à la fin des vacances.

    Il y a une jouissance certaine à voir son nom dans le journal. Aussi, la première chose que fit Patrice Quiniond en s’installant devant son café, comme tous les matins, fut d’ouvrir L’Impertinent pour vérifier que sa griffe figurait bien au bas de son article, en élégants caractères italiques, et de s’assurer que son patronyme n’avait pas été écorché au fil des transmissions jusqu’à l’imprimeur. Ses demi-lunes au bord du précipice, la truffe jetée en avant, après avoir aspiré une bouffée de tabac brûlé, il scruta. Réflexe narcissique, un peu puéril peut-être, mais irrépressible.

    Il ne suffit pas de venir au monde, il faut y exister. Ce qu’on cherche dans ses reflets, c’est la preuve de soi, puisse-t-elle s’imposer aux autres.

    L’homme se tenait voûté, comme s’il avait été habitué à faire le dos rond. Sa veste de lin froissé se tendait comme une voile au vent, manifestant une envie d’en découdre qui collait mal avec le personnage. Deux pièces de velours désuètes ornaient ses coudes endurcis : la bête avait quelques heures de vol au compteur.

    Quiniond avait tout vu.

    Et pour ce qui le concernait, il avait tout lu : « Quignon », évidemment, mais aussi « Quiniont », qui le mettait en joie en raison des élucubrations d’Hergé avec les Dupond et Dupont, sans parler de « Guignond », qui semblait faire de lui un envieux alors même qu’il se voyait plutôt dans le statut d’enviable, un malchanceux alors qu’il avait forcé le destin…

    Évidemment, après avoir scanné la feuille noircie, Quiniond fut de méchante humeur, ainsi que l’indiquaient ses sourcils déjà broussailleux d’ordinaire. Sa main un peu gonfle, avec ses accents de marbre brun, s’abattit sur le papier dans un clappement sourd, tandis qu’il rejetait la tête en arrière. Il jura.

    Il fallait quand même le faire, au bout de vingt-cinq ans de maison… On avait encore jugé bon de retoucher son papier. Pourquoi diable fallait-il que des individus se croyant plus perspicaces que les autres s’autorisent à modifier ce qui avait été mûrement réfléchi et relu ? Pourquoi fallait-il que l’on remette en cause sans cesse la lucidité du reporter, qui certes travaille dans l’urgence, mais finit, bon sang de bois, par s’y habituer ? Pourquoi fallait-il, en somme, que des incompétents viennent lui gâcher son bonheur matinal… Correcteurs malappris, gardiens d’une langue tristement rigide et invariable. Incorrigibles correcteurs.

    Patrice Quiniond respirait bruyamment en tournant désormais les pages du journal sans le lire. Il aurait une journée de ruminant. À tous les étages de L’Impertinent, on louait la prose de « Paq » avec fierté, et ce diminutif était prononcé avec respect dans toutes les rédactions et sur les principaux plateaux de télévision. Ces trois lettres signaient sa consécration. Alors dans son cerveau fumant, fulminant, fumerollant, il hurlait au sacrilège, au sabotage et à toutes autres sortes de choses du même acabit.

    Sa plume se trempait dans la boue comme la cartagène, dans le sang des victimes ou les yeux des bourreaux… La plume est une arme pour qui sait s’en servir. Elle peut détruire presque plus sûrement qu’une grenade et ses arabesques peuvent si bien maquiller les coups de bâton. Elle pénètre les têtes molles, pour retoucher les paysages intérieurs, elle applique le vernis des puissants. Qui n’a pas de mots, pas de parole, n’a pas de pensée, n’a pas de bannière, n’a pas d’empreinte… Qui n’a pas de mots n’existe pas.

    Se penchant à nouveau sur son objet fétiche, il jaugea la taille du titre, ainsi que la place occupée par son article et pesta, cette fois-ci, contre le maquettiste qui avait voulu faire rentrer trois papiers dans cette page, mésestimant sans doute la taille du bandeau de publicité qui en barrait le pied sur toute la longueur.

    À coté, l’édito était indigent. C’était un fait. Jean-Michel Barnard n’avait ni la plume ni les idées pour mieux faire. Et il ne s’était pas foulé, le petit père… En réunion de rédaction, Patrice Quiniond n’en dirait rien ou peut-être le contraire, et, comme tous les matins, s’épancherait en douce dans les couloirs dès que l’occasion lui en serait donnée, car c’est si bon. Pour lui, la place de Jean-Michel Barnard était à prendre. D’ailleurs, titrer « Crime et châtiment », révélait soit la prétention la plus crasse, soit le vide le plus sidérant.

    Patrice Quiniond grommelait, comme de triste habitude. Son journal en portait la marque : une tache rondâtre à l’endroit où avait résidé sa tasse d’élixir matinal. Le serveur le débarrassa et lui proposa « un autre café, monsieur Paq ? ». Il en prit un autre, comme tous les matins. Il faut se cramponner fermement à ses habitudes lorsque l’on travaille le matériau toujours en mouvement de l’actualité.

    « Si l’info ne vous fait pas bander, vous pouvez sortir d’ici tout de suite », s’était-il entendu dire élégamment lors de son premier cours de journalisme, qui commençait à dater. Il était resté… Il avait appris à « bander » pour l’info, à ne plus être obnubilé que par elle, à déprimer de ses accalmies, à ne jamais se détacher des événements quels qu’ils soient, à afficher une passion toujours renouvelée pour le moindre élément nouveau afin de lui faire dire souvent bien plus qu’il ne faudrait sur l’époque, à se parfumer de l’air du temps… L’info remplissait sa vie comme l’eau une carafe. Lui et l’info ne faisaient qu’un.

    Mieux : il était l’info.

    Comme pour réfréner sa colère, par de petits mouvements aériens, il se passa la main sur les cheveux pour s’assurer qu’ils étaient bien rangés en arrière au-dessus de son visage poupon, n’étaient-ce les cernes qui gonflaient le ressac de ses yeux. Une vieille odeur de tabac macéré lui tapissait la langue.

    L’Impertinent, comme son nom ne l’indiquait pas, avait toujours été le quotidien de référence, le temple du grand sérieux et, pour tout dire, plutôt une école de la retenue. C’est pourquoi le rêve de tout journaliste qui se respectait était de forcer le pont-levis qui lui servait d’entrée.

    Le jour où Patrice Quiniond avait accompli ce prodige, il avait rejoint le cercle restreint de l’excellence. Il était devenu une huile, il avait intégré le gratin. Il avait trouvé son Graal, gravi son Everest, atteint l’inaccessible étoile, comme on voudra. Le souvenir de ses premiers pas venait à cet instant de lui traverser l’esprit. Aujourd’hui, tout lui semblait naturel, mais cela n’empêcha pas un léger sourire d’orgueil de lui zébrer le visage. Il rejeta ses épaules en arrière et étendit les jambes, croisées juste par les chevilles. La contrariété de l’aube semblait s’être évaporée. Il imaginait les nouveaux défis qui s’offraient à lui et donneraient à son talent de nouvelles occasions de surgir et d’éclabousser le monde.

    ACTE PREMIER

    1- Où l’on se frotte à un vieux loup de mer

    — Holà, confrère ! Les nouvelles sont-elles bonnes ?

    L’homme était légèrement en avance, ce qui était pour Patrice Quiniond autant une tare que d’être en retard. Et comme l’entrée en matière du garçon lui avait semblé un peu trop familière, il n’avait pas jugé utile de répondre.

    L’importun venait de lui gâcher son plaisir matinal. Un plaisir qui faisait partie de son rituel de travail. Car, l’air de rien, tel qu’on pouvait le voir, avachi sur sa chaise, tout en se laissant aller à quelque rêverie, Quiniond travaillait déjà… il méditait, il écoutait les conversations, il observait la rue…

    Une bonne moitié d’emmerdeurs était en vacances, et il y avait de l’espace, dans les rédactions désertées, pour s’arrêter sur des sujets plus badins et se lancer, gaillard avant, dans de vaines polémiques. C’était l’époque où de jeunes pousses mal dégrossies pointaient le bout de leurs stylos, prêtes à toutes les envolées lyriques pour briller.

    Tous les héros naissent d’une imposture.

    Ainsi cheminait le monde, à la va-comme-je-te-pousse. Et c’est ainsi que Grégoire Charvin avait débarqué à L’Impertinent comme en terrain conquis, désireux disait-il d’être « utile à la manifestation de la vérité », volontaire pour une presse « moins coupée des réalités ».

    Quiniond avait levé les yeux au ciel, avant de tracer un signe de croix.

    — Hé bé ! On en reparlera de la vérité, avait-il marmonné.

    Pas de cravate, mais un costume sombre ajusté sur un tee-shirt blanc impeccable. Une fausse note bien étudiée pour éclairer l’ensemble : sa barbe de trois jours qui trahissait le contraire d’une négligence et qui semblait constituer la racine de cette chevelure noire savamment désordonnée dont il avait le crâne bien arboré. Ce mélange de fougue et de conventions en disait long sur le personnage, ou plutôt sur ce qu’il voulait laisser paraître.

    Comme il l’avait raconté incidemment pour meubler les silences, sur le ton d’une anecdote ingénue, sa première visite dans la capitale avait été le Cimetière des Illustres, ce qui donnait une petite idée du bonhomme. Il présentait ce geste comme une sorte de révérence, de marque de fascination, de culte des grands anciens. Et cette prétention contenue et retenue énervait d’autant plus Quiniond qu’elle lui rappelait le jeune homme qu’il n’était plus depuis longtemps. Il se souvenait avoir lui-même gravi jadis les buttes de Siège, et, là-haut, tel Rastignac, avoir pensé que la capitale, un jour, serait pour de bon à ses pieds, déraisonnablement éprise de lui. Lui, unique et génial, empli de son destin (et de sa vanité). Mais Siège, perle du Septentrion, ne se donnait à personne. Ville-phare, elle avait besoin de matière noire pour étendre son halocité.

    Donc. « Confrère », qu’il avait dit, le blanc-bec, en arrivant. Quiniond n’avait pas oublié, et il n’écoutait qu’à demi ses babillages, en se repassant régulièrement le film de son irruption, ce qui accentuait les traits de sa mine renfrognée. Non, le maître, quelle que fût sa supposée sagesse, n’avait pas encaissé l’innocente comparaison de l’élève. Le maître s’était retenu sur le moment, mais l’oisillon allait regretter cette expression joviale. Il allait déguster.

    Le premier jour, Quiniond le laissa silencieusement regarder les dépêches pour se familiariser avec l’outil. Grégoire Charvin vit les informations défiler sous ses yeux et ce fut tout. Et Quiniond pensa que cela était bon. Le deuxième jour, le novice fut chargé de rédiger une brève sur les déclarations d’un édile critiquant la présence du loup dans les alpages, sujet auquel il n’entravait pas grand-chose. Et Quiniond pensa de nouveau que cela était bon. Le troisième jour enfin, l’impétrant fût envoyé en reportage sur le terrain, pour couvrir un sujet qui méritait à peine le déplacement. Et cela fit un jour de repos à Quiniond.

    *

    Titre

    Une héroïne modeste

    Chapô

    Dans la petite bourgade de Tibourg-lès-Loinville, une enfant rend service à tous ses voisins. Elle vient d’être décorée par l’Académie du Mérite.

    De notre envoyé spécial.

    Texte

    Désignée super-voisine de l’année, Jeanne Chapiron, quatorze ans, ne triomphe pas. Elle se dit simplement « contente » et prend la récompense comme un « encouragement à continuer ». Un manteau rouge un peu élimé sur les épaules, deux tresses bien soignées, un petit regard noisette : elle est à croquer. Pas mutine pour un sou, elle va faire les courses pour la mémé Ghislaine, qui habite au bout d’un sentier ; elle apporte du pain rassis à l’âne de Monsieur Gerbier ; elle s’applique à dire bonjour d’un air enjoué à toute personne qu’elle croise sur son chemin ; elle aide les plus petits à gravir les escaliers, et les plus âgés à traverser. La liste de ses gentillesses serait trop longue à égrainer. C’est comme si le titre de super-voisine avait été créé pour elle.

    Jeanne est issue d’un milieu défavorisé ; elle a grandi dans une famille d’immigrés sans le sou ; elle a connu les coupures d’électricité, les repas que l’on saute, les huissiers matinaux. À sa place, d’aucuns auraient mal tourné. Comme quoi, ce n’est pas une raison…

    Abandonnée par son père, maltraitée par son beau-père, elle fut victime d’un grave accident de voiture, dont elle a pu réchapper sans séquelles. Sa mère en garde une jambe abîmée qui la fait boitiller. Alors, comme pour compenser, Jeanne sautille, parsemant l’allégresse sur ses pas. Dans la petite habitation à loyer modéré de Tibourg, elle est connue comme le loup blanc. Elle semble réussir à échapper à la fatalité qui est le lot de nombreux jeunes du quartier. Quand ils ne sombrent pas dans la drogue, ceux-là chahutent bêtement, se lancent des insultes plus ou moins créatives, pratiquent le feu de poubelles à l’occasion, et déambulent comme des âmes en peine en shootant dans des canettes de soda.

    Sans trop le savoir, Jeanne représente un modèle, et peut-être un espoir. « Elle est adorable, elle est notre petit rayon de soleil quotidien », déclare cette femme emblématique du quartier que les gens appellent plus ou moins affectueusement « la Paulette ». Les petits sont invités à prendre exemple, et une saine émulation semble devoir prospérer dans la bourgade. Cela n’est pourtant pas sans créer de jalousies : « Faut qu’elle arrête de faire la belle, cette connasse », tempêtait hier un jeune à casquette. Sur ces entrefaites, la lauréate pointait le bout de son nez, et lui offrait le dernier polo à la mode, compris dans son lot de gagnante et dont, disait-elle, elle ne ferait rien…

    Signature

    Léo Jalès

    *

    Charvin -qui, malgré le sourire narquois de Quiniond, avait choisi pour pseudonyme Léo Jalès en hommage à son grand-père d’une part et à un haut-lieu chargé d’histoire de sa région d’origine de l’autre-, avait réécrit cinq ou six fois son papier à la demande de son tuteur. Ce dernier lui avait fait observer tour à tour les défauts de son attaque (qui n’en venait pas au fait), ceux de ses explications savantes (mais confuses), ceux de ses phrases (à rallonge), ceux de ses ellipses (obscures), ceux de sa conclusion (pompeuse)… Au fond, ceux de son article tout entier (depuis son économie générale jusqu’à ses virgules mal placées). Charvin avait supporté sans broncher, mais il était tout estransiné. Tout ça pour un article de seconde zone, sur un sujet sans grand intérêt, avait-il pensé…

    — Il n’y a pas de petit sujet, l’avait sermonné le maître, qui lisait dans ses pensées comme dans un journal ouvert. Nous rendons compte du monde tel qu’il va dans toutes ses dimensions. Si la réalité ne t’intéresse pas toute entière, tu n’as rien à faire ici, tu comprends ?

    — C’est ça, ouais, s’était marmonné Charvin, ou quelque chose comme.

    Il hochait la tête comme on bêche. Il bêchait la tête, si l’on veut. Dans ces conditions, comment ne pas rendre une copie quelconque et truffée d’accents mièvres, puisque le sujet l’était déjà en soi. Tandis que l’autre le priait de ne pas faire le délicat, il s’était accroché à ses points-virgules, convaincu que l’inventivité de sa langue valait bien tous les académismes. Lassé, Quiniond l’avait gratifié d’un : « Allez, on a plus le temps, on envoie ! » Et hop, il avait balancé le papier dans les tuyaux qui conduisaient jusqu’au marbre et aux rotatives. Ça faisait vachement plaisir, tiens ! Son premier article pour cette grande institution de la République qu’était L’Impertinent envoyé à l’impression avec aussi peu de cérémonial…

    Au fond, Grégoire Charvin conservait de l’admiration pour le journaliste, mais il commençait à douter sévère des qualités de l’homme. Pourquoi avait-il instauré entre eux une distance intergalactique ? Le brio de son style ne collait pas avec ses égards ronchons et ses petites manœuvres entre les uns et les autres. Par la porte entrouverte, le jeune homme s’était complu à observer l’animal dans sa tanière, ses flatteries, ses veuleries, ses ragots. Celui-ci l’avait toutefois impressionné par sa culture et sa facilité éblouissante à développer des idées sur tout et n’importe quoi, sans paraître jamais tâtonner, frappant juste et fort. Avec lui, l’art de la conversation était un combat de boxe.

    Pendant un repas méridien, il fallait voir comment il avait défendu d’un ton péremptoire les récentes évolutions de l’art contemporain, qu’un des convives conspuait avec légèreté, s’appuyant sur Marcel Duchamp jusqu’à le citer abondamment dans le texte pour le discuter. Un peu plus tard, il avait expliqué le détail du débat picrocholin entre quelques spécialistes de la majorité parlementaire sur le projet de loi en cours d’examen et prédit avec assurance la façon dont la controverse se solderait au bout du compte. Il discutait la tactique mise en place par le nouvel entraîneur du club de la capitale et pouvait pérorer sur la nouvelle révolution numérique qui s’amorçait avec l’intelligence artificielle, sans en avoir rien pratiqué peut-être…

    Rien ne semblait lui échapper.

    Et puis il fallait voir comment il disait en se pinçant les lèvres : « demain, je vais écrire… »

    Ecriiiire. Avec trois ou quatre « i ».