La Marseillaise : La particularité narrative de votre film s’inscrit dans la rencontre entre Marcel Pagnol et son double enfantin. Comment cette clef de lecture s’est imposée à vous ?
Sylvain Chomet : Il y a 8 ans, j’ai rencontré Nicolas Pagnol [petit-fils de Marcel Pagnol, Ndlr], qui m’a proposé de faire un documentaire avec l’utilisation d’archives, mais aussi des bouts d’animation. Je lui ai donc fabriqué une petite scène et, de fil en aiguille, les investisseurs et personnes auxquels on l’a présenté ont fait part de leur envie de revivre cette époque à travers un dessin animé. Moi, j’avais écrit un documentaire, plus traditionnel. J’avais donc besoin de trouver un déclic et Nicolas Pagnol m’a invité à visiter l’hôtel particulier de Marcel Pagnol, qu’on voit beaucoup dans le film. Quand je suis arrivé dans son bureau, chichement décoré, je me suis dit que ça serait formidable qu’il y soit attablé, en train d’essayer de se remémorer ses souvenirs. C’est là qu’intervient le petit Marcel. Une conversation s’engage entre eux et il va revivre sa vie avec son petit alter ego sur l’épaule.
Plus qu’à Pagnol, votre film est une déclaration d’amour au cinéma. Quelque chose qui traverse le public, comme un sentiment. En ce qui vous concerne, celui qui vous habite le plus est-il la nostalgie de l’enfance ?
S.C. : Je ne voulais pas que le film soit nostalgique. L’idée était de dépeindre une époque, très différente de la nôtre, où il y avait énormément plus de liberté. Marcel Pagnol disait d’ailleurs que c’était une époque bénie, pendant laquelle on pouvait se lancer dans des projets fous. C’est pour cela que j’ai voulu faire un film très coloré. Je ne voulais pas d’un film sépia pour rendre hommage à cette époque qui, selon moi, allait dix fois plus vite qu’aujourd’hui. Marcel Pagnol a vécu l’époque de l’apparition des voitures, des avions, du téléphone. Et il est surtout né au moment de l’invention du cinéma. Son année de naissance correspond à celle de la sortie de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat [réalisé par Louis Lumière en 1895]. Ces inventions ont changé le quotidien des gens. De nos jours, il ne s’invente pas vraiment grand-chose et quand c’est le cas, cela va plus dans le sens de leur malheur. On le voit avec l’intelligence artificielle. Ce n’est pas rassurant, alors qu’à l’époque, il y avait quelque chose d’enthousiasmant.
Qu’est-ce qui permet de retrouver cet enthousiasme ? L’enfance, qui est un guide chez Pagnol ?
S.C. : L’enfance est un guide pour lui et c’est surtout ce qui l’a fait renaître. Quand il avait 62 ans et qu’il n’en avait plus l’envie, il a commencé à écrire La gloire de mon père. C’est grâce à cet enfant qu’il s’est remis à avoir du plaisir à écrire. Une facette que la plupart des gens connaissent beaucoup plus que le Marcel Pagnol dramaturge ou cinéaste.
Quelle était votre relation à l’œuvre de Pagnol avant de faire ce film ?
S.C. : Quand j’avais 10 ans, on avait encore la chance d’avoir Pagnol au programme scolaire et j’ai découvert le plaisir de la lecture grâce à La gloire de mon père. ça parlait d’un petit garçon de mon âge, né à une époque différente, mais surtout dans un endroit mythique à mes yeux : la Provence. Pour moi, le petit banlieusard, c’était complètement exotique. C’est donc par La gloire de mon père que le soleil de Provence est entré chez moi. « Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban… ». Ça commence par ça et le film finit aussi de la sorte.
Finalement, le cinéma d’animation était le meilleur moyen de faire revivre Pagnol…
S.C. : C’est une renaissance, a dit Nicolas Pagnol. On parle quand même de la vie de quelqu’un qui est devenu ce qu’il est, simplement parce qu’il écrivait des poèmes, des pièces pour le théâtre ou pour le cinéma. Si tout cela pouvait redonner aux enfants l’envie d’écrire… Marcel Pagnol parle de lui, mais est tellement universel qu’on a presque tous le sentiment d’être nés sous le Garlaban. Je pense aussi à la belle lettre d’amour signée par le rappeur SCH [lui aussi né à Aubagne] pour la fin du film, où il reprend cette phrase. L’œuvre de Pagnol, ce n’est pas forcément des histoires gaies. Mais il y a toujours cette chaleur humaine dans le texte, à laquelle j’ai voulu rendre hommage.
Comment avez-vous apprivoisé le passage du muet, qui caractérise vos deux films majeurs, « Les triplettes de Belleville » et « L’illusionniste », à la faconde pagnolesque ?
S.C. : Cela a nécessité un gros travail. Si j’avais fait un film sur Pagnol en muet, j’aurais fini en asile. J’ai beaucoup utilisé de dialogues originaux de Marcel Pagnol et je me suis aussi fait des plaisirs de dialoguiste en écrivant des dialogues pour Raimu et Fernandel. Les faire revivre en écrivant des scènes avec des parties de pétanque, c’est extraordinaire. Pagnol est un monument de la langue française, mais il ne fallait pas que je me sente inhibé face à lui.
Le public vous connaît aussi pour avoir réalisé la séquence animée d’ouverture de « Joker : Folie à deux » (2024). Marcel Pagnol a, lui, vu naître son amour pour le cinéma parlant après la vision de la comédie musicale « Broadway Melody » (1929). La musique des instruments et du verbe vous réunit-elle ?
S.C. : J’ai toujours pensé que l’animation, c’était de la musique en images. Et il se trouve que Pagnol jouait aussi du piano et de la guitare. On a peut-être ce sens du tempo en commun : savoir où exactement faire démarrer une scène, à quel moment changer de plan… C’est aussi pour cela qu’il y a beaucoup de musique dans le film, surtout du piano, un instrument romantique qui fonctionne très bien pour cette occasion.
Propos recueillis par Philippe Amsellem

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