Mathieu Madénian : L’être humain est égoïste par essence. En plus, je fais un métier du spectacle. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que les comédiens sont des gens centrés sur eux-mêmes. Et là, la seule personne pour qui tu as envie d’avoir de la valeur, c’est ton enfant. Je dis pas que je me fous du public maintenant, au contraire. Mais maintenant, mon enfant d’abord.
Quelles certitudes la paternité a-t-elle ébranlées chez vous ?
M.M. : Qu’il ne fallait pas que je meure. C’est con car on ne s’en rend pas compte, mais avant, quand je partais à vélo, je ne mettais pas de casque. Maintenant, oui. Il ne faut pas que je tombe et que je finisse paralysé. Car maintenant, il y a quelqu’un qui compte sur moi. Je ne suis plus seul, j’ai des responsabilités. Mon enfant n’a rien demandé et il faut que j’assure pour lui.
Dans le spectacle, l’arrivée de votre fils
est surtout un prétexte pour parler de l’air du temps. Sur quoi sa naissance
vous a-t-elle ouvert les yeux ?
M.M. : Ça ne m’ouvre pas les yeux mais ça m’inquiète de plus en plus. Avant, ça me faisait marrer d’allumer BFM. Maintenant, je rigole beaucoup moins quand je vois qu’on est au bord de la troisième guerre mondiale, que dans 100 ans, la terre ne sera plus habitable…
Au siècle dernier, votre grand-père arménien a fui les persécutions en Turquie pour se réfugier à Marseille. Alors que l’on vient de commémorer
le 111e anniversaire du génocide arménien, que vous inspire la perpétuation du négationnisme
de la Turquie ?
M.M. : Cela m’inspire du dégoût car tout le monde s’en fout. En Arménie, il n’y a pas de pétrole, donc forcément, c’est moins intéressant. Il y a trois ans, il y a eu un
déplacement de 100 000 Arméniens [du Haut-Karabagh, Ndlr] par l’Azerbaïdjan et personne n’en avait rien à foutre. Pour le génocide, le pire, c’est que ça n’a même pas servi à quelque chose car le « plus jamais ça » n’existe même pas. Ce qu’il s’est passé avec l’Holocauste, le Rwanda, l’Arménie n’a même pas servi de leçon. On continue à fermer les yeux sur des crimes de guerre. En réalité, les hommages ne servent que si on en tient compte.
À la différence du génocide des juifs ou des Tutsis, celui des Arméniens n’est toujours pas reconnu par les bourreaux. C’est hélas en réalité
le dernier génocide réussi avec des millions de personnes tuées, un vol des terres manifeste et aucune réparation…
M.M. : Regarde, l’Azerbaïdjan accueille l’Eurovision, un grand prix de Formule 1 et tout le monde est content. Leur équipe de foot joue contre la France et tout le monde s’en fout, comme si c’était normal. Évidemment que c’est chiant que la Turquie ne reconnaisse toujours pas le génocide. C’est horrible ce que je vais dire, mais c’était il y a 111 ans. À part les Arméniens, plus personne n’en parle. On en parle une fois par an et c’est le 24 avril. Hormis les Arméniens, ça importe juste les politiques au moment des élections. Ils se servent d’une communauté quand ils en ont besoin. Mais après, quand ils ont besoin de pétrole, de gaz, plus rien d’autre ne compte.
Pour revenir à un sujet plus léger,
l’un de vos sports favoris consistait
à taquiner les supporters parisiens. Malgré le succès de leur équipe et nos chèvres qui gambadent au Vélodrome, ça les fait encore bisquer ?
M.M. : Malheureusement, je crois qu’ils sont passés à autre chose. Même moi, je ne vais plus les insulter. Ils sont en passe de devenir à nouveau champions d’Europe, ont une équipe de malade, une stabilité, qu’est-ce que je vais leur dire ? Encore à jamais les premiers ? Et non. À un moment donné, fermons notre gueule, essayons de construire un club stable. On est passés de De Zerbi à Beye. Il y a encore deux mois, le triumvirat Longoria-Benatia-De Zerbi nous disait : « on est encore là pour des années ». L’autre, il a éternué, il est déjà à Tottenham. Et que dire des joueurs ? Est-ce qu’il faut leur réserver encore une bronca dimanche ? En fait, ils s’en foutent. Ils sont déjà ailleurs et ont déjà leurs agents en train de prévoir ce qu’ils vont faire au mois d’août. Et nous, on est là, comme des crétins, à penser qu’ils vont nous sauver.
Vous qui avez assisté à votre premier match au Vélodrome lors d’un OM – Rodez en coupe de France en 1991, au cours de la dernière période dorée du club, comment allez-vous transmettre votre passion à votre fils pour cette équipe et ses dirigeants en carton-pâte ?
M.M. : En fait, ils n’ont rien compris. L’OM, ce n’est pas des joueurs, on s’en fout. C’est ce que ça représente, c’est la tradition. Mon fils sera élevé là-dedans et même s’il arrivait qu’on descende en Ligue 2, on sera toujours pour le club et anti-PSG. On se rappellera qu’on a été champion d’Europe une fois dans notre vie, que l’OM est un club qui peut tenir la dragée haute au Real Madrid en début de saison et finir 7e en championnat sans directeur sportif ni président. C’est ça l’OM.
Mais n’est-ce pas trop compliqué pour
un minot pour démarrer un amour ? En général, un enfant est attiré par le beau…
M.M. : Le beau, ça sera quand je l’amènerai au stade Vélodrome. Et quand tu y mets les pieds, c’est dur de ne pas tomber amoureux de l’OM.