Category: culture

  • [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au boulevard Longchamp, le souvenir de Marie et d’Alexandre Labadié

    [Chefs-d’œuvre des musées de Marseille] Au boulevard Longchamp, le souvenir de Marie et d’Alexandre Labadié

    Ce marchand fut conseiller municipal, député et préfet des Bouches-du-Rhône. Sur la fresque de l’encoignure du 140 boulevard Longchamp, on aperçoit ses cheveux blancs et son nœud papillon. Il avait financé les plans d’un architecte néoclassique qui construisit pour son domicile un hôtel particulier capable de s’insérer finement dans la proximité du Palais Longchamp.

    Riche héritière, Marie se maria deux fois avec des hommes qui partageaient sa passion pour la musique, les meubles anciens, la peinture et les objets d’art. Son premier époux, un notable du Vaucluse, propriétaire de plusieurs châteaux, mourut en 1896. Lors de son second mariage, contracté avec le professeur de violon Louis Grobet, elle décida de maintenir son nom de jeune fille. Le couple Grobet-Labadié fréquentait assidûment les antiquaires et les salles de ventes à Marseille, en France et en Europe. Des éléments de leur collection figurent sur ce mural : entre autres, c’est plaisamment disparate, un violoncelle, une Vierge à l’enfant et le marbre d’une sculpture de cheminée.

    En 1917, la grippe espagnole tue Louis Grobet. Trois ans plus tard, sa veuve lègue son hôtel et sa collection à la ville de Marseille pour qu’elle en fasse un musée, actuellement fâcheusement fermé. En 1984, un jury coopté par Gaston Defferre et la conservatrice de Grobet-Labadie Daniele Maternati, décida qu’un autodidacte serait le fresquiste du trompe-l’œil du musée. Richard Campana a 36 ans, son atelier d’affichiste et de décorateur est en Îlot Thiars la boutique qu’il partage avec un encadreur.

    En décembre 1984, avant de grimper sur ses échafaudages, Campana devait casser la pellicule de glace qui recouvrait les seaux d’eau où il nettoyait ses pinceaux. Le succès du trompe-l’œil de Longchamp fut confirmé par les fresques diversifiées et savoureuses qu’il a réalisées par la suite, à la faveur de nombreuses commandes privées. C’est un esprit cocasse et frondeur. La partition qu’on aperçoit entre la fille et le père Labadié, ce n’est pas Mozart ou Vivaldi. C’est une chouette entourloupe, Richard Campana transcrit les notations d’un groupe de rock local.

  • La Grande Parade Métèque : dix ans à fêter la diversité

    La Grande Parade Métèque : dix ans à fêter la diversité

    « Il y a dix ans naissait, à Montpellier, la toute première édition de la Grande parade métèque, d’un rêve un peu fou : célébrer le métissage et l’interculturalité, dans un pied de nez joyeux et déterminé au racisme et aux replis identitaires. Le contexte dans lequel nous célébrons cette 10e édition rend ce travail plus nécessaire que jamais », estime Ademass, association culturelle à dimension sociale et citoyenne qui porte la manifestation. En effet, « partout, les discours de peur se banalisent, le racisme se décomplexe, les fractures sociales se creusent et polarisent notre société », déplore l’association. Ce 10e anniversaire se veut donc synonyme de « résistance joyeuse » : « nous lançons un appel à toutes celles et ceux qui ne se résignent pas (…). Affirmons par la fête, la culture, la musique et les gestes partagés, qu’un autre monde est possible ».

    Du 5 au 9 mai, le quartier Figuerolles-Gély, où le projet est implanté depuis ses débuts, va vivre au rythme des nombreuses animations – spectacles d’arts vivants, débats, concerts, village associatif – proposées autour de la traditionnelle « grande parade ».

    La journée du 7 mai sera réservée aux scolaires, avec l’accueil de 300 enfants des écoles du quartier. À la fois spectateurs et acteurs, ils présenteront des spectacles créés durant l’année avec des artistes partenaires. Le reste du festival sera ouvert à tous et entièrement gratuit. Le coup d’envoi sera donné mardi 5 mai à 18h avec une représentation de Souki, spectacle de théâtre-danse, dans une salle du collège Fontcarrade. Suivra, à 20h30 à la maison pour Tous Joseph-Ricôme, l’Odyssée d’un départ, où seront égrenés, en musique, les souvenirs d’un enfant d’origine algérienne né en France.

    La grande parade aura lieu samedi 9 mai à 17h

    Mercredi 6 mai, le festival s’installe place Salengro, au cœur de Figuerolles, pour une après-midi de jeux, danse et musique (14h-18h) avant un spectacle de cirque acrobatique proposé par la compagnie Zid à 18h30 suivi, à 20h30, d’un DJ set « percussif et libérateur » de Kbira, qui fusionne les sonorités du Maghreb avec des styles urbains.

    Vendredi 8 mai, rendez-vous au parc de la Guirlande pour une après-midi « décolonisons nos imaginaires ». Dès 14h, des ateliers créatifs et des performances seront proposés, la Bouscule viendra avec sa « bibliothèque décoloniale ». À 15h30, une table ronde sera consacrée à la thématique « Décolonisons le langage ». À 17h, cap sur le théâtre voisin de La Vista, pour la conférence dansée « Décolonize the dancefloor » de Habibitch, nourrie de références politiques et historiques. La journée se clora à 20h30 avec Hermance DJset, « un set émergent qui valorise des voix de femmes et des discours de femmes marquantes ».

    Samedi 9 mai, enfin, le parc de la Guirlande accueillera, de 14h à 18h, un village associatif mettant en valeur une trentaine d’associations du territoire. Des expositions autour des questions de féminisme et de migrations, d’exil et de lutte contre le racisme y seront proposées. Deux spectacles de cirque auront lieu à 14h30 au gymnase Ramel (Routine, au croisement du cirque et du parkour) puis à 16h au parc de la Guirlande (Maiador, expérience inspirée de la culture populaire brésilienne où se mêlent acrobatie, danse contemporaine, mât chinois et musique live).

    Temps fort de la journée : la grande parade métèque, déambulation déguisée dans le quartier, mélange de carnaval et de manifestation célébrant l’interculturalité, partira à 17h du parc de la Guirlande au son des batucadas, emmenée par un char à chimères. Le festival se clora par une soirée de concerts au parc où se succéderont, à 19h30, l’enfant de la Paillade Manuela Diaz (pop urbaine – flamenco) et à 21h30 la chanteuse réunionnaise Maya Kamaty (maloya – pop urbaine créole).

  • Marseille : un beau dimanche aux Aygalades

    Marseille : un beau dimanche aux Aygalades

    Conférence et visite guidée était aussi au programme de « Un dimanche aux Aygalades ». Le cirque immersif a clôturé la journée avec son spectacle intitulé How much we carry. Plusieurs centaines de personne ont répondu présentes, confirmant le succès de cette initiative mensuelle entièrement gratuite. Le prochain rendez-vous est donné le dimanche 7 juin, à noter dans les agendas !

  • La 10e édition du concours photo Toulon forever ouverte

    La 10e édition du concours photo Toulon forever ouverte

    Le concours photo Toulon forever, invitant les habitants volontaires à poster sur Instagram des clichés représentatifs de « l’âme de [leur] ville », s’est ouvert vendredi 1er mai. Les photographes en herbe intéressés ont jusqu’à la fin du mois pour publier sur leurs réseaux, avec un maximum de deux photos par catégorie. Car, pour être sélectionnés, les clichés devront répondre à l’une des quatre thématiques proposées cette année : « Mon endroit préféré », « Côté mer », « Architecture et patrimoine » ou « Noir et blanc ». Un retour au format carré, traditionnel format d’Instagram, est également imposé. Un prix sera décerné au vainqueur de chaque catégorie, auxquels s’ajouteront trois autres récompenses, pour la photo la plus likée, le coup de cœur du jury et enfin pour « la photo de la décennie ». Pour participer : ne pas oublier, en dessous de sa publication sur un compte Instagram public, de préciser la catégorie dans laquelle on concoure et de taguer Toulonforever2026.

    Le concours se clôtura par une grande exposition en mairie d’honneur, du 17 juillet au 4 septembre. L’occasion, pour cette édition anniversaire, de présenter une rétrospective des gagnants des 10 dernières années. Le public pourra alors choisir, parmi les 65 lauréates, la fameuse « photo de la décennie ».

  • « Les petites filles modernes », conte fantastique à Martigues

    « Les petites filles modernes », conte fantastique à Martigues

    Elles ont tant fait parler d’elles au point de truster le plus de nominations à la 37e cérémonie des Molières, prévue ce lundi 4 mai, parmi lesquelles celles du Molière du théâtre public ou celui du metteur en scène. Signées Joël Pommerat, Les petites filles modernes (titre provisoire) étrenneront peut-être ces récompenses les deux jours suivants au Théâtre des Salins, où se déploie ce conte fantastique dans le sillage de deux jeunes filles « obligées de déjouer les lois du monde réel et de s’affranchir de celles des adultes pour vivre leur pacte d’amitié qu’elles veulent indestructible », comme le résume dans sa note d’intention l’homme de théâtre.

    « Magie de l’enfance »

    Après son Petit chaperon rouge ou Cendrillon, le dramaturge « poursuit son exploration de l’enfance » avec Les petites filles modernes, indique le programme des Salins, au sujet de cette pièce qui raconte « la magie de l’enfance et puise dans le surnaturel la force d’aborder des réalités parfois inconcevables ». Récits enchevêtrés façon poupée russes autour de ces deux « très jeunes filles », « une histoire qui parle d’amour, au sens large, au sens où l’amitié serait de l’amour mais le vrai propos serait plutôt la peur et la colère », expliquait Joël Pommerat il y a un an, avant la première de son dernier-né. Selon lui, un spectacle « en contre-pied » de sa Cendrillon « qui déconstruisait franchement les notions de merveilleux et de surnaturel alors qu’ici, je les prends au sérieux sans parodie, au premier degré ».

  • Un solo d’acteur pour Alexandre Marius Jacob

    Un solo d’acteur pour Alexandre Marius Jacob

    Il s’agit d’abord d’une gageure et des performances d’un acteur polyphonique, capable de changer de sexe et de jouer successivement plusieurs rôles. Dans ce spectacle court, proche d’une scène de cabaret, exactement comme dans la « commedia dell’arte », ou bien dans les pièces de Philippe Caubère, avec maquillage et changements de mimiques, avec des transitions souples et des enchaînements rapides autour d’une chaise et de deux gradins, le comédien Franck Vrahidès n’évoque pas uniquement les épisodes de la vie du braqueur cambrioleur idéaliste Alexandre Marius Jacob dont l’éthique et les contradictions font penser à Ravachol, à Jules Vallès ou bien à Arsène Lupin.

    Il incarne avec une sobre distance la frénésie et les survivances de plusieurs fantômes : une mère envahissante et hystérique, un responsable de Mont-de-Piété balourd, des militants qui débattent à propos de comment faire la Révolution, un procureur de tribunal, un clone de TV qui explique que « la France a peur », ou bien des malfrats et des anodins plus ou moins burlesques qu’on croise dans la rue.

    Avec Annie Ernaux,

    pour « venger sa race »

    La seconde performance de ce spectacle, le deuxième coup de chapeau qu’on adressera, revient à l’auteur et metteur en scène Jérémy Besson. Précis dans son déroulement tout en étant capable d’anachronismes, à la fois rageur, tragique et plein d’humour et d’autodérision, son texte condense plusieurs âges de la vie d’un insurgé-autodidacte qui cessa d’être naïf. Jérémy Besson est ardent lecteur de Bakounine, de Rimbaud, de Pessoa, de Bourdieu ou d’Annie Ernaux. En 2025, il a publié chez l’éditeur Quiero basé à Forcalquier un montage de récits titré L’éclat des Fracas. En ricochet, ce texte écorché et sauvagement radical, écrit voici 15 ans, finement adapté et maquetté par Samuel Autexier, laisse entendre en dépit des différences d’époque comment le transfuge marseillais Alexandre Marius Jacob s’extirpa de son statut de prolétaire pour devenir l’inventif organisateur du gang des Travailleurs de la Nuit : il voulait « venger la race » des êtres que les injonctions et les hiérarchies de la société capitaliste n’ont pas cessé de briser.

    *Mardi à 18h30, bibliothèque
    de l’Alcazar, 58, cours Belsunce, Marseille 1
    er. Entrée libre.

  • Des clichés de Mauthausen présentés à « La Marseillaise »

    Des clichés de Mauthausen présentés à « La Marseillaise »

    Présenter, à l’appui des images, la mémoire de l’horreur. C’est ce que propose l’exposition « La part visible des camps », composée de photographies du camp de concentration nazi de Mauthausen (1938-1945) et installée de lundi 4 au vendredi 8 mai dans les salles des rotatives de La Marseillaise (1er). L’exposition s’intéresse à « l’ensemble des fonds d’images existants » sur Mauthausen, où furent conduits plus de 200 000 hommes, et quelques milliers de femmes. On y retrouve des photos prises par des détenus libérés, par des libérateurs américains, mais aussi par les SS eux-mêmes. Car si les forces nazies ont détruit une grande partie de leurs archives durant les derniers mois de leur domination, certains originaux de Mauthausen ont été conservés. Des détenus espagnols, dans les rouages de l’administration du camp et au laboratoire photographique, les ont à l’époque dérobés, camouflés, sortis du camp puis confiés à une habitante du village. L’exposition, portée par les Amicales française et espagnole d’anciens déportés de Mauthausen, auxquelles se sont associées les autorités fédérales autrichiennes, compte quelque 500 clichés et circule en Europe depuis 2005.

    Les concepteurs de l’exposition insistent : « L’image n’est pas réalité objective. » « Il va de soi que l’œil du SS ne voit pas tout, que l’image qu’il fixe masque plus qu’elle ne montre, qu’elle est d’essence négationniste, lit-on dans le dossier de présentation. Le parcours de l’exposition est un travail, et l’appareil textuel accompagnant les photographies ne saurait être éludé. »

    17, cours d’Estienne d’Orves, entrée libre de lundi à vendredi, entre 10 et 18 heures.

  • En prévision des travaux d’extension, le musée Fabre sera fermé du 4 au 22 mai

    En prévision des travaux d’extension, le musée Fabre sera fermé du 4 au 22 mai

    En préambule de ces travaux d’extension, qui se tiendront à partir de 2028, une courte phase préparatoire de sondages géotechniques va être réalisée à partir du 4 mai. Ils seront réalisés à l’entrée du musée, au niveau de la bibliothèque et de la librairie-boutique, où se tiendra le futur escalier menant aux nouveaux espaces d’exposition créés sous le musée.

    Afin de limiter les nuisances pour les visiteurs, et avant la mise en place d’une entrée secondaire temporaire en 2028, le musée fermera donc ses portes du 4 au 22 mai, le temps de cette phase préparatoire. La réouverture aura lieu le 23 mai pour la Nuit des musées.

    Un nouvel écrin

    C’est l’Atelier d’architecture Emmanuel Nebout, déjà lauréat du premier projet d’extension du musée réalisé en 2007, qui mènera à bien cet ambitieux projet d’agrandissement et de rénovation,
    avec l’agence bordelaise BLP.

    Sous la cour Soulages, sera creusée la grande salle d’exposition. Elle présentera une surface de 940 m², composée d’une nef centrale sous un tamis de lumière. Ce vaste espace sera complété par une allée latérale pour les espaces d’interprétation indispensables aux expositions temporaires. Enfoui sous le sol de la ville, il sera relié par un vaste escalier de deux volées. Situé en continuité directe avec le hall, il se déploiera à l’emplacement de la bibliothèque actuelle et amorcera le parcours vers la salle des expositions temporaires. De son côté, le parvis sera repris pour redonner sa splendeur à la porte Buren et intégrer, dans le prolongement de l’esplanade récemment repensée, un jardin des sculptures.

    LM

  • [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    [Lecture] Victor Hugo disait que le Diable était la nuit de Dieu

    Il y a cent ans, le Diable naissait sous le soleil noir (oxymore nervalien), surgi de la plume de Georges Bernanos, qu’obsède la lutte d’un saint contre l’esprit du Mal. Bernanos, en lequel l’un de ses contemporains voyait, suite aux convulsions de la guerre, un romancier capable de faire résonner, tel un coup frappé sur l’airain, la déchirante angoisse d’un abbé aux prises avec le Malin. C’est ce dernier qui fait son grand retour dans les nouvelles que nous vous présentons aujourd’hui, mais pour parvenir à ses fins, il a choisi d’apparaître, là où on ne l’attend pas. Son qualificatif de « Malin » n’est-il pas synonyme de rusé, d’habile, d’ingénieux ? Il peut donc se trouver dans une boîte apparemment vide, et piéger les plus méfiants des mortels.

    N’oublions pas que Jésus de Nazareth, en personne, a failli se laisser tenter, avant de demander à Satan de se retirer. Ne vous croyez surtout pas protégés, quel que soit le pays que vous habitez, car, réfugié apatride depuis que Dieu l’a déchu de sa nationalité céleste, le Diable possède le don d’ubiquité, l’art du « trans », et colonise, à lui seul, les esprits, même ceux qui se croyaient à l’abri de l’Enfer… Nous ne pouvons pas, à notre grand regret, donner à chacun des neuf auteurs la part d’éloges qu’ils méritent, mais tous ont réussi le coup de force de ne jamais faire tomber les lecteurs dans l’ennui. À leur qualité d’écrivain, s’ajoute leur foisonnante imagination. Et à leur 20/20 s’ajoute la mention 666, nombre biblique de la Bête…

    Séguier, 20 euros

  • [Grand Entretien] Ernest Pignon-ernest : « L’amnésie,c’est la barbarie »

    [Grand Entretien] Ernest Pignon-ernest : « L’amnésie,c’est la barbarie »

    La Marseillaise : Vous avez laissé
    votre trace à Martigues plusieurs fois, notamment dans les années 1980. Quelles images en gardez-vous
     ?

    Ernest Pignon-Ernest : Martigues avait l’image d’une cité culturelle riche et cosmopolite, où se ressentait une dynamique exceptionnelle. C’est par exemple la seule cité où j’avais vu des animateurs culturels scientifiques. J’avais notamment travaillé avec un biologiste qui était originaire de Martigues et nous avions réalisé des sculptures avec des cellules végétales [pour la série Les Arbrorigènes, Ndlr]

    Parmi vos œuvres à Martigues, « Prométhée et la Martégale » vous avait été inspirée par la pétrochimie…

    E.P.-E. : J’avais constaté ce bouleversement, presque anthropologique, amené par l’arrivée de la pétrochimie. On venait ici avec l’image de la Venise provençale en tête, avant de se prendre ces cheminées et l’industrie pétrochimique dans la gueule. Une transformation que j’ai essayé d’exprimer à partir d’un portrait de Martégale du Musée Ziem. J’ai pris cette image comme l’archétype de la Méditerranéenne. À cette époque, on assistait à des relents racistes avec l’élection des premiers élus d’extrême droite dans la région. Il fallait donc que je travaille le portrait de cette femme qui symbolisait la Méditerranée et qui pouvait aussi bien venir d’une rive que de l’autre.

    La rétrospective que le Musée Ziem vous consacre remonte jusqu’à vos premiers dessins sur papier journal
    en Algérie en 1962, lorsque vous avez fait partie du contingent des appelés. Quels souvenirs gardez-vous
    du cessez-le-feu ?

    E.P.-E. : Je n’avais même pas 20 ans quand je suis arrivé en Kabylie. Moi, je suis originaire d’un village de l’arrière-pays de Nice. Enfant, je ramassais des olives et pois chiches sous les oliviers. En Algérie, j’avais donc l’impression que les gens étaient mes frères. J’étais évidemment contre cette guerre que je trouvais monstrueuse. Ma compréhension du monde vient d’ailleurs de la situation dans laquelle je me trouvais là-bas. J’étais persuadé qu’il allait de soi que le peuple algérien obtienne son indépendance.

    C’est cet épisode
    qui a forgé votre engagement antimilitariste
     ?

    E.P.-E. : Dans l’exposition au Musée Ziem, il y aura des images que j’ai collées à Alger et qui sont comme un hommage à Maurice Audin [mathématicien et militant communiste pour l’indépendance de l’Algérie incarcéré et assassiné par l’armée française en 1957]. Pour nous, c’était une référence, au même titre qu’Henri Alleg [auteur du livre La question en 1958]. Ce sont eux qui nous ont révélé que l’armée française pratiquait la torture.

    Le Musée Ziem fera aussi référence
    à vos interventions sur le plateau d’Albion en 1966, inscrites dans
    le mouvement contre l’arrivée de «
     la force de dissuasion nucléaire » dans la région. Que vous évoque le retour et l’affirmation des discours bellicistes ?

    E.P.-E. : A l’aune de tout ce que les gens de ma génération ont pu espérer, je suis consterné.

    Parleriez-vous de désillusion ?

    E.P.-E. : Oui. On assiste à un recul. Et pour revenir sur l’intervention du plateau d’Albion, c’est un tournant dans mon travail. Je suis allée m’installer dans la Vaucluse à l’époque car j’en avais une vision similaire à la Toscane, à cause de René Char et de la poésie. J’avais l’intention de faire de la peinture. Puis, à ce moment, il y a cet appel de René Char contre l’implantation de la force de frappe. Je pense faire des tableaux sur cette violence faite au territoire avec ces millions d’Hiroshima enkystés sous les oliviers. Et peu à peu, je me rends compte que moi, je ne peux pas représenter ça. L’idée s’impose alors qu’il faut intervenir directement sur les lieux au lieu de les figurer, de les stigmatiser. C’est l’histoire et la mémoire des lieux qui me guide.

    La mémoire des lieux mais aussi
    de ceux qui les habitent. Pionnière
    de l’art urbain en France, votre œuvre a entre autres été irriguée par la Commune de Paris ou ce qui touche
    à la condition ouvrière. Pour vous, c’était aussi un moyen de faire perdurer la trace de ceux qui ne possèdent rien mais ont pourtant fait l’histoire de ce pays
     ?

    E.P.-E. : Parfois, on peut se dire qu’on veut faire prendre conscience. Mais j’ai une plus grande humilité. Mes images apparaissent comme des interrogations. Elles font remonter des choses enfouies à la surface mais sont nourries de l’histoire des lieux. Or les villes sont faites de la vie des gens. Quand on intervient dans la ville, on partage de l’histoire, du symbolique. Et puisque vous parlez de l’image de la Commune, sachez que la première fois où je colle de grandes sérigraphies, elles sont entièrement faites avec du papier de La Marseillaise. Je suis allé le chercher à Marseille où on m’a donné des rouleaux des rotatives.

    Beaucoup de vos œuvres convoquent la mémoire comme « Les immigrés » ou « Les expulsés ». Quelles lueurs décelez-vous face à l’internationale réactionnaire qui ne cesse de gagner du terrain, y compris en France ?

    E.P.-E. : La culture, l’éducation, l’information. Le danger pour la démocratie, c’est la main mise sur l’information. Tous les journaux, à part deux ou trois, sont entre les mains de milliardaires. Et le danger, c’est aussi l’oubli. L’amnésie, c’est la barbarie. Au temps de Pinochet, j’ai travaillé avec des artistes chiliens. La vie y était impossible. C’est effrayant de voir que, 30 ans après, les gens revotent pour leurs héritiers. L’absence de mémoire conduit au pire. Moi, je travaille essentiellement sur ça en fait. Dans l’exposition à Ziem, il y aura aussi des images par rapport à Pasolini qui parlait dans ses Écrits corsaires [1973-75] de la force révolutionnaire du passé et de la nécessité d’être nourri par l’histoire.