[Grand entretien ] Robert Guédiguian : « Ce film parle de toutes les formes de domination »

La Marseillaise : C’est vrai que votre film a été inspiré par
la découverte dans la rue, par l’un de ses scénaristes, Serge Valletti, du journal intime d’une femme qui avait élevé l’enfant né d’une relation adultérine de son mari avec une servante en Algérie
 ?

Robert Guédiguian : Quand on fait un film, on cherche toujours des motifs et des thèmes à la table de travail. On voulait parler d’une femme d’aujourd’hui, de l’immigration, du racisme et du colonialisme. Et là, me revient en mémoire une histoire que Serge Valletti m’avait racontée quelques années plus tôt : il avait trouvé un journal intime dans une poubelle, dans les rues de Paris, qui parlait d’une histoire de ce type-là. Après, bien sûr, on a pris toutes les libertés pour s’emparer de cette histoire et écrire nous-même ce journal intime. Pour parler de colonisations, d’agressions sexuelles, de domination de l’homme sur la femme, c’était un bon point de départ.

L’oncle de Juliette, l’héroïne de votre film, qui est un rapatrié d’Algérie, lui dit d’ailleurs à un moment : « C’était joyeux l’Algérie. Mais
les Arabes n’étaient
pas invités
 »…

R.G. : Ce film veut parler de toutes les formes de domination : de domination raciale et raciste, de domination des hommes sur les femmes, de domination des exploiteurs sur les exploités. Il faut donc chercher les manières de raconter les histoires. Cet oncle qui dit cette phrase, ça permet d’enlever cette espèce de mythologie selon laquelle, à cette époque, « on s’aimait bien, on était tous ensemble ». Car ce n’est bien entendu pas vrai. Même s’il existe peut-être quelques contre-exemples, dans les colonies, massivement, les gens n’étaient pas bien ensemble car il y avait tout simplement des colons et des colonisés.

« Une femme aujourd’hui » évoque
la domination sexuelle à travers le viol que subit Juliette. Votre film est aussi un cri en faveur
des victimes, quelles qu’elles soient ?

R.G. : Bien sûr, d’autant plus pour le savoir sur d’autres exemples comme les histoires de génocides ou de crimes contre l’humanité. Pour moi, la problématique est la suivante : quand on a un traumatisme aussi fort que celui-là, il faut l’oublier. Et en même temps, il faut en parler. Une contradiction absolue. C’est dur de réunir ces deux axes, ce qui explique parfois des hésitations. Dans les cas de génocides comme dans ceux de viols, les gens se mettent à parler parfois 30 ans plus tard. Je vois un rapport entre le viol, la colonisation et le génocide. Il y a dans ces actes la négation de l’humanité de l’autre.

Votre film est tourné de la maison bourgeoise de Juliette dans
le 7
e arrondissement jusqu’au quartier de sa famille, à Saint-Thys. C’est l’histoire d’une transfuge
de classe à la recherche
de ses identités
 ?

R.G. : On peut pitcher le film comme ça. Tous les parents modestes rêvent que leurs enfants fassent des études et aient un sort meilleur que le leur. Et cela ne va pas sans poser des questions et des problèmes. Cela éloigne, les pratiques ne sont plus les mêmes, les sujets de discussions et les centres d’intérêt non plus. Ce décalage peut parfois même provoquer chez une personne honnête et sincère une certaine tristesse, comme c’est le cas de Juliette au début du film.

Un des centres névralgiques du film est la Tour La Marseillaise, où Juliette travaille dans la finance.
La banalisation des activités des boursicoteurs vous inspire-t-elle toujours un profond dégoût
 ?

R.G. : Oui, vraiment. À travers ces jeux financiers, et pas industriels attention, ils jouent avec des flux, des courbes, de l’abstraction, sans se préoccuper de ce qu’il y a derrière ces manipulations. Personne ne travaille sur le fait que le changement du petit pourcentage entre deux cotations dans une bourse internationale va, par exemple, faire qu’un petit artisan sur place, qui travaillait pour une boîte, va être viré. C’est là d’ailleurs où la narration est beaucoup plus forte que l’information.

La notion de vengeance intervient aussi dans le film. Un écho à notre époque qui, aussi bien d’un point de vue local qu’international, montre que la justice et le débat sont de plus en plus piétinés par la loi du plus fort…

R.G. : Les gens critiquent de plus en plus le droit et ce qu’ils appellent la « République des juges ». C’est une tendance très dangereuse. En France, on est encore pas trop mal, même si on n’est pas du tout à l’abri de cela. Il faut donc mener ce combat de manière prioritaire.

Quel regard portez-vous sur
les mobilisations lycéennes
et étudiantes en ce moment
 ?

R.G. : Les conditions d’études sont de plus en plus pourries alors qu’il y a 30 ans, on était un pays à la pointe pour l’éducation. Leur révolte est tout à fait légitime. Sans révolte de ce type-là, il ne se passe strictement rien. Je vois que les parents aussi les accompagnent, c’est bien. Peut-être qu’on va réussir à arracher des choses.

Leur révolte peut-elle être une étincelle ? Ce samedi 17 octobre,
des mouvements qui doivent réunir toutes sortes de personnes
étranglées par des décisions
ou par l’inaction du gouvernement ont lieu en France. La convergence des luttes, vous y croyez
 ?

R.G. : Je suis heureux qu’il existe ces types de manifestations, mais je suis sceptique. Après, il faut que ces manifestations se traduisent par de la représentation politique et des élections. Je ne vois toujours pas d’autres systèmes possibles.

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