Tag: Robert Guédiguian

  • [Entretien] Cyril Zimmermann : « Marseille devient une capitale du cinéma »

    [Entretien] Cyril Zimmermann : « Marseille devient une capitale du cinéma »

    Les deux journées du festival Marseille fait son cinéma, créé par la Plateforme en association avec l’Alhambra, mettent à l’honneur le cinéma phocéen, une filière en pleine évolution. Au programme : conférences, projections et ateliers participatifs. Des rencontres avec des professionnels auront lieu, permettant aux visiteurs de se familiariser avec le processus de création d’un film.

    La Marseillaise : Pourquoi mettre à l’honneur le cinéma marseillais ?

    Cyril Zimmermann : Marseille est une ville où, historiquement, il y a beaucoup de choses qui se sont passées dans le domaine du cinéma. Elle est devenue une ville de tournage dans les vingt dernières années et, plus récemment, s’est dotée d’écoles dans la filière du cinéma : Kourtrajmé, CinéFabrique, la Satis, les AIS. Il y a eu une croissance de l’offre de formation pour les jeunes. Il y a aussi de nouvelles infrastructures qui se sont créées, avec la base logistique de Gèze, ou Provence Studio à Martigues. La cinémathèque française va aussi bientôt s’installer à Marseille. On est donc, collectivement, en train de s’équiper en talents, en formations, en infrastructures. Avec Marseille fait son cinéma, nous voulons faire un état des lieux de Marseille, qui devient une capitale du cinéma, française, européenne et méditerranéenne. Il y a à la fois une évolution assez monumentale ces dernières années, couplée à notre envie, en tant qu’établissement d’enseignement supérieur, de fédérer autour de nous les acteurs de l’univers du cinéma. Nous voulons nous regrouper ensemble pour nous donner, collectivement, le maximum de visibilité vis-à-vis des publics informés, des professionnels, de façon à ce que cela crée un effet cumulatif, un cercle vertueux.

    Comment avez-vous pensé la programmation ? À quoi peuvent s’attendre les visiteurs ?

    C.Z. : On a bien choisi notre nom : la programmation est pensée pour mettre à l’honneur Marseille et le travail qui y est fait dans la filière du cinéma. On a monté la programmation en trois parties : dans l’espace Plaza, il y aura des activités pédagogiques plutôt pour les jeunes publics. Les écoles de cinéma, notamment les AIS ou la Satis, vont délocaliser des ateliers pour montrer à des adolescents comment on crée l’image, comment on monte un film, comment on produit du son. Dans la salle des sucres, seront diffusés en permanence des films réalisés par des élèves des différentes écoles de cinéma de la métropole. Dans l’espace cabaret, il y aura, le vendredi 27 et le samedi 28, des rencontres menées par des professionnels de l’univers du cinéma. Robert Guédiguian va raconter sa relation avec Marseille et les tournages. Seront aussi présents Karim Dridi et Margaux Fournier, qui vient de recevoir un César pour Le bain des dames. L’idée est de réunir des personnes importantes du paysage du cinéma marseillais. Nous voulons donner aux gens l’envie d’essayer de faire du cinéma, montrer que ce n’est pas inaccessible. L’idée est d’être aspirant et enthousiasmant.

    Après cette première édition, souhaitez-vous réitérer ces journées de rencontres ?

    C.Z. : Nous voulons créer un rendez-vous du cinéma marseillais, une fois par an. Notre volonté est d’attirer de plus en plus de curieux et de passionnés dans ce lieu festif.

    12 rue Urbain V, 13002 Marseille.
    Entrée gratuite.

  • [Entretien] Robert Guédiguian : « J’appelle à voter Payan face à un risque majeur »

    [Entretien] Robert Guédiguian : « J’appelle à voter Payan face à un risque majeur »

    La Marseillaise : Quel est votre regard sur la campagne municipale, particulièrement à Marseille ?

    Robert Guédiguian : J’ai beaucoup de mal avec la désunion de la gauche. Je suis de la génération du Programme commun, je me suis battu pour qu’il existe et je continue à être persuadé qu’il n’y a pas d’alternative sans une union de ces deux gauches nées dans les suites de la révolution russe. Ni à Marseille, ni à l’Estaque, ni à Paris, ni en France, ni dans le monde occidental. En Occident, et là, très fortement à Marseille, on assiste à une montée des extrêmes droites. Je le déplore et je pense que le seul moyen d’y résister, c’est d’avoir une gauche unie. Et si cette droite-là se renforce, c’est qu’il n’y a pas d’alternative à gauche depuis des années.

    Que vous inspire un Rassemblement national à 35% dans cette ville que vous avez dépeinte dans vos films ?

    R. G. : Une immense tristesse. ça me peine et me désespère. Après… « quand je t’aurai appris à désespérer, je t’apprendrai à vouloir » ! Ma volonté reste la même, mais je suis au fond du trou. C’est pour cela que dans cette situation particulière, j’ai appelé à voter Payan au 2nd tour. C’est une évidence, quoi que je pense des positions de Payan et Delogu. Je me fous de savoir qui a tiré le premier, je sors de la ridicule cour d’école, et j’appelle à voter, pas que Payan d’ailleurs, mais à voter Printemps marseillais face à un risque majeur.

    Vous ne votez pas à Marseille, mais si c’était le cas, ce serait un vote par défaut pour vous ?

    R. G. : Ce n’est pas par défaut. Au 1er tour, on m’a sollicité un peu partout, mais j’ai eu une position sur ces élections très cohérente : j’ai appelé à voter pour des candidats où la gauche entière était réunie. Toute la gauche, y compris les insoumis. C’était le cas à Fontenay-sous-Bois ou à Mouans-Sartoux. Parce qu’évidemment que la gauche, sans les insoumis, n’existe pas. Les insoumis représentent, grosso modo, ce qu’était le Parti communiste dans les années 50 à 70. Ce sont des anticapitalistes, enfin je ne saurai pas les qualifier, mais des gens sans qui on ne peut pas faire une gauche. Et c’est une chance qu’on ait, en France, cette résistance idéologique au capitalisme.

    Les insoumis ne sont pas non plus révolutionnaires, ils sont dans une logique d’adaptation au capitalisme.

    R. G. : C’est vrai que les insoumis, par rapport à des choses qu’on a pu dire il y a 50 ans, sont accommodants avec le capitalisme. Mais bon, c’est un débat philosophico-historique… Après, ça fait belle lurette que je ne rêve plus d’une révolution de 17, le monde a changé, il faut trouver des formes nouvelles de socialisme.

    Certains ont réclamé cette union au 2nd tour, mais elle ne se fera pas. Vous pouvez le comprendre ?

    R. G. : Non, je ne le comprends pas et des deux côtés, évidemment. On va dire que je jette la pierre à tout le monde. C’est devenu d’ailleurs insupportable : machin a dit ça, truc a dit ci, l’autre a voté tel budget, pas l’autre… Au fond, et je le regrette, ça commence à me dégoûter.

    Ce dégoût amène aussi cette montée de l’abstention et du…

    R. G. : Je ne veux pas rentrer dans ces débats, ce n’est plus de la politique comme je l’ai toujours entendu, liée à une vision du monde, à des alternatives, à une morale. C’est la politique, comme on dit aujourd’hui, des réseaux sociaux, des petits mots. Il n’y a aucun contenu et ça devient absurde. Le monde occidental est bouffé par ça. Il existe des penseurs pourtant. Si on va au collège de France, il y a des choses exceptionnelles, y compris des propositions pour des alternatives au monde capitaliste.

    … et j’allais dire, la montée du RN ?

    R. G. : Parce que c’est le seul pôle de stabilité, non ? Le RN est stable, la gauche ne l’est pas. Quand on entend Hollande, Valls, c’est à se plomber. Mais j’avoue que quand j’entends Mélenchon faire des lapsus sur Epstein, ça me dégoûte. Et pourtant, c’est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’admiration et que j’ai souvent soutenu. Mais quand on joue là-dessus, il n’y a pas d’excuse. C’est indigne et dégueulasse. Pour autant, les gens qui votent France insoumise votent pour un programme qui n’a rien à voir avec cela…

  • [Entretien] Robert Guédiguian : « Je raconte ce qui est préoccupant »

    [Entretien] Robert Guédiguian : « Je raconte ce qui est préoccupant »

    La Marseillaise : Présentez-nous les grandes lignes de votre prochain film…

    Robert Guédiguian : Comme toujours, je cherche à raconter ce qui est le plus préoccupant aujourd’hui. Et ce qui nous préoccupe aujourd’hui, ce sont souvent des questions ignorées ou minorées en tout cas. Pendant deux générations, on ne s’est pas trop occupé d’identité, d’ethnie, de féminisme, de violences sexuelles. C’étaient des questions qui existaient, certains y travaillaient évidemment, mais ça apparaissait très secondaire quelque part dans le débat public. Par exemple, en politique, dans la prise en compte de ces questions dans les programmes, on en parlait très peu. Bien sûr, les uns et les autres avaient des propositions plus ou moins féministes, plus ou moins anticoloniales, plus ou moins antiracistes. Cela existait, bien entendu. Mais on ne mesurait pas à quel point ces questions demeuraient capitales, et pas secondaires du tout. Et aujourd’hui, on se prend une explosion suite à plusieurs dizaines d’années de sous-estimation de ces questions.

    Vous dites, dans le synopsis, que les questions d’origine, de religion, de genre ou de couleur de peau semblaient dépassées mais qu’on s’aperçoit que nous avions tort…

    R.G : C’est-à-dire qu’il faut prendre ces questions à bras-le-corps. Ce sont des questions auxquelles il faut apporter des réponses, qui peuvent être d’ordre institutionnel, politique, sociétal… Mais il faut les traiter car elles déterminent la vie des gens autant que leurs conditions matérielles d’existence, à mon sens. On s’est peut-être trop préoccupé des questions matérielles, je pense. La vie ce n’est pas qu’avoir le Smic qui augmente… C’est évidemment très important mais la vie n’est pas que matérielle. D’un point de vue anthropologique, elle est aussi spirituelle. Et dans le spirituel, il y a les mœurs, les rapports hommes-femmes, les rapports amoureux, les questions de genre… Ces questions développent des clivages assez fous dans les pays occidentaux. Trump a été élu sur une base « anti-changement civilisationnel ». Je ne dis pas « anti-progrès »

    Vous partez quand même d’une femme qui se pense « émancipée » mais qui change suite une agression ?

    R.G : Le film essaie de parler de toutes ces questions évoquées précédemment. Mais comment le faire ? C’est toujours la problématique : Parler du monde contemporain dans un film de fiction. Théoriquement, je pourrais écrire un texte, faire une conférence et avoir un discours rationnel sur ces sujets, sur la forme des luttes aujourd’hui. Mais dans un film, il faut que cela s’incarne dans des actions, des événements. Donc je pars d’une femme qui pense que tout va bien. Elle gagne bien sa vie, elle est heureuse et émancipée, y compris sexuellement. Elle a une très bonne situation mais elle vient d’un milieu populaire. Cette situation génère quelques frictions avec sa famille : les parents sont modestes et habitent dans une cité, alors qu’elle habite dans une villa au Roy d’Espagne. Elle est le stéréotype de la réussite. On ne précise pas sa profession dans le détail mais on suppose qu’elle est dans les fusions-acquisitions, des actions de boursicotage. C’est lié au capitalisme financier… Assez vite, elle est agressée sexuellement. Évidemment, cela l’atteint physiquement et psychologiquement. À tel point que cela va remettre peu à peu en cause son rapport au monde. Et pour faire de la fiction, elle va avoir un accident, par hasard, devant un foyer de jeunes mineures enceintes… On passe donc des bureaux de la tour Nouvel à une maison qui accueille des filles mineures de toutes origines. C’est là qu’elle va rencontrer d’autres mondes, d’autres univers, d’autres pauvretés, d’autres rapports sexuels. Il y a aussi le décès d’un oncle qui implique des révélations familiales, puisque la mère de notre personnage est née en Algérie. Elle découvre des choses difficiles sur ce qui s’est passé là-bas. À travers tout cela, on parle d’immigration, de mineures enceintes, on parle de notre rapport aux colonies… Ce n’est pas un film sociologique mais on fait attention à ne pas être en contradiction avec le réel.

    Votre traitement de ces questions est en lien avec la montée d’une internationale d’extrême droite dans le monde ?

    R.G : Par capillarité oui. Shakespeare disait que les auteurs sont des éponges de leur époque. Je suis surinformé, j’ai toujours aimé me préoccuper des autres, de ma rue ou du monde entier. Ce qui se passe en Ukraine, à Gaza, au Soudan ou au Congo m’intéresse. Quand j’écris, j’écris forcément avec tout ça. C’est de manière naturelle, je ne fais pas ça pour ça. Dans ce monde de confusion, avec Trump, Meloni, Erdogan, Orban, des figures émergent et ressemblent à des dictateurs élus. Évidemment, cela me préoccupe. Et ça nous pend au nez ici en France.

    Dites-nous en plus sur le casting, le tournage à venir…

    R.G : Il y a un petit décentrement. Le film s’appelle Une femme aujourd’hui. Pour rire, en général, j’ajoute : « Et ce n’est pas Ariane Ascaride ». Elle joue la mère, Gérard Meylan le père, Jean-Pierre Darroussin joue le voisin, les frères sont Robinson Stévenin et Adrien Jolivet. Il y a aussi Géraldine Loup et Sophie Payan. Il y a tout le monde, ou presque. Et le personnage principal est Marilou Aussilloux, de La Pie voleuse.

    Depuis « Twist à Bamako », vous êtes revenu à Marseille, c’est un retour aux sources naturel ?

    R.G : Je tourne des histoires à Marseille et pas sur Marseille. Pour moi, Marseille est une forme, c’est mon théâtre. On tourne rarement dans les mêmes quartiers, sauf à l’Estaque. Mais là, on n’est pas dans un conte comme d’habitude. On est dans un film beaucoup plus dur, plus « réaliste ». Et ce type de récits, je peux les tourner où je veux. Et où je veux, ça peut être ici. Je me dis que toutes les histoires du monde peuvent se passer n’importe où, y compris à Marseille. Je n’ai pas un regard sur la ville mais sur le récit. Toutes les histoires que je raconte peuvent se tenir ailleurs. Elles tiennent debout sans Marseille. Mais le film n’aura pas la même couleur, pas la même lumière, pas les mêmes matières. La forme change, mais le contenu reste. C’est mon regard sur le monde en général qui compte, pas sur Marseille. Et là, c’est les questions qui préoccupent l’occident dont je veux parler. Je pourrais en parler depuis Hambourg, Barcelone ou Liverpool.

    « Je tourne des histoires à Marseille et pas sur Marseille. Marseille est une forme, c’est mon théâtre »

  • Un cinéaste artisan de notre époque

    Un cinéaste artisan de notre époque

    Les œuvres de Robert Guédiguian ne sont jamais anecdotiques même celles qui semblent les plus légères. Elles nous accompagnent et nous nourrissent, elles nous heurtent et nous saisissent. De Marius et Jeannette, – au succès populaire qui a permis au cinéaste de construire un parcours artistique solide, en amitié et en fraternité avec le public – on retient souvent l’histoire d’amour formidable, ce miracle de la vie. Mais aussi, en filigrane, en sachant saisir un regard ou des mains qui économisent le reste d’un tube de sauce tomate, l’âpreté de la condition des femmes ouvrières, leur pugnacité aussi. D’autres figures féminines seront au cœur de son prochain film intitulé Une femme aujourd’hui. Un titre simple pour nous raconter une réalité complexe.

    Guédiguian élargit la question sociale

    En se saisissant toujours de la question sociale, Robert Guédiguian l’élargit à nos enjeux contemporains. Ici, les questions d’identité, de féminisme, d’immigration. Il entend les révéler au grand jour, avec les outils qui sont les siens, ceux du cinéaste, de l’artiste : un scénario, des actrices, des acteurs, des costumes, des décors, de la lumière et des couleurs. Georges Simenon écrivait des « romans durs » au sens où il était le conteur de son époque et de sa réalité crue, invisible à ses contemporains. C’est la fonction de la culture : être révélatrice de notre vie et nous offrir des clés pour s’émanciper.

    Impossible de dire si Une femme aujourd’hui va s’inscrire dans les films « durs » de Robert Guédiguian. Une chose est sûre : ce film, son 25e, est attendu avec impatience.