Loin de tout, loin des urnes, des quartiers à remobiliser

« Voter ? Mais qu’est-ce qu’ils peuvent ? » Assima, patiente depuis trois heures dans la longue file d’attente d’une distribution alimentaire « spéciale ramadan » de l’association Ahsa qui ne désemplit pas devant les Flamants (14e). Mère isolée de 4 enfants, elle vit depuis 12 ans « coincée entre les dealers et les murs pourris » dans la tour B du Mail. La politique, est « le dernier » de ses soucis, trop préoccupée « à faire manger » ses enfants, à « faire la misère » à son aîné de 17 ans « pour qu’il ne tombe pas dedans. Presque toutes mes voisines ont vécu un drame ».

De l’autre côté de l’avenue Ansaldi trois camions de CRS contrôlent des jeunes aux pieds des Flamants. « Ils viennent. Ils repartent et les réseaux se replacent », commentent trois autres locataires de la même résidence, soucieuses de remplir leur cabas. « On n’en aura pas assez », regrette Basana. La jeune bénévole a tenu un bureau de vote à la cité Air Bel, dans le 11e, où la participation était de 30,67%, et souligne « plus on s’enfonce dans la misère, plus on s’éloigne des urnes ». Les trois mamans « comoriennes » assurent quant à elles : « Heureusement on est allées voter ! On ne veut pas du RN, on veut vivre en sécurité mais ensemble. On veut que le maire aide les associations pour nos enfants. » L’une d’elles ajoute « déjà Payan nous a fait une belle école où on n’a pas honte d’aller », tout en constatant que dimanche, le bureau du groupe scolaire Vayssière « était vide. Parce que les voisins, ils sont dégoûtés ».

Difficile remobilisation

Au centre commercial du Merlan, « c’est qui les candidats ? », interroge Malek. Les bras chargés de sacs d’un magasin discount, Sandrine, habitante d’une zone pavillonnaire à proximité, avoue ne pas s’être déplacée. « Ils ne se battent pour leur place. Mais nous ? Ma fille de 16 ans vit quasi-séquestrée, on a peur. Même Kessaci n’a pas la baguette magique, il est menacé. C’est toujours pareil, il y a le RN. Et au deuxième tour il faut le sursaut républicain. J’en ai marre. »

À La Busserine, devant l’école, les cris des guetteurs ne surprennent plus les parents venus récupérer leurs enfants. Mais Kamel veut encore y croire : « Amine Kessaci il connaît ça, il peut aider. Pour nos enfants, on ne peut pas baisser les bras. » Si les avancées sur la réhabilitation de la cité et la rénovation des écoles semblent avoir bénéficié au vote en faveur de l’équipe municipale, créditée de 58,22% et 47,8% des voix, dans les deux bureaux du groupe scolaire, laissant le RN en 5e et 4e places, l’abstention était à 58,65%. « D’où nos efforts de remobilisation », précise Nina, dans les locaux de l’association Shebba, où trois jeunes travaillent leur CV sur les PC. « Le social n’est clairement pas de droite, et avec l’extrême droite on a tout à perdre. Moins d’assos c’est moins d’aide aux démarches, moins d’accès aux droits, plus de familles endettées, expulsées. On l’a vu pendant le Covid », témoigne l’animatrice en préparant la réunion « non au racisme » initiée par l’ensemble des associatifs. C’est aussi ce tissu que Bachir, la cinquantaine, veut préserver : « Quand on était jeune, on n’était pas riche, mais on n’avait jamais vu un cheval et on est parti en faire avec le centre social. Et on a eu le RN, puis la droite, ils n’ont pas aidé. Aujourd’hui les jeunes, ils vont au charbon. »

Remobiliser s’avère plus difficile dans les quartiers les plus délaissés, « où il n’y a plus d’associations ni de services publics, où les changements d’adresse n’ont pas suivi les démolitions », relève Kader Benayed, du collectif KGBS (Kaliste, Granière, Bourrely, Solidarité, 15e) qui s’est employé à inciter les habitants à se rendre aux urnes. « C’est plus dans les noyaux villageois que le RN a fait ses scores, où il y a le moins d’insécurité. » Et au sud, où il dépasse 44% pour les 9-10. « On a connu Ibrahim Ali, ça nous parle, rappelle l’associatif, on continue à aller à la rencontre des gens, à dire l’importance de s’exprimer. »

L’appel anti-RN du FCL Malpassé

Le Football Club Loisirs Malpassé, association du 13e arrondissement de Marseille, a lancé un appel, au travers d’un communiqué paru sur les réseaux sociaux, afin de ne pas laisser le Rassemblement national prendre le pouvoir lors des élections municipales : « Sur nos terrains, il n’y a ni origines, ni différences : seulement des enfants qui jouent ensemble, des valeurs partagées et une passion commune. (…) Nous refusons de rester silencieux lorsque le vivre-ensemble est menacé. Le Rassemblement national ne représente pas ce que nous sommes. Nos quartiers méritent mieux que la division et la stigmatisation. »

Camille Kadoum

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