[Entretien] « 60 enfants dorment à la rue chaque nuit dans l’Hérault »

La Marseillaise : Quel est aujourd’hui l’état des lieux du sans-abrisme dans l’Hérault ?

Elsa Melon : La situation est extrêmement préoccupante et elle s’aggrave rapidement. À l’échelle nationale, il manque au minimum 10 000 places d’hébergement. Mais l’Hérault est encore plus mal loti : nous disposons de 1,4 place d’hébergement d’urgence pour 1 000 habitants pauvres, contre trois en moyenne nationale. Nous sommes donc deux fois moins dotés que les autres départements, alors que l’Hérault cumule les difficultés : chômage, pauvreté, fortes tensions sur le logement et 40 000 demandes de logement social en attente.

Aujourd’hui, nous estimons qu’environ 2 500 à 3 000 personnes vivent à la rue dans le département, en comptant celles qui vivent dans des squats ou des bidonvilles. Ce chiffre reste difficile à établir. La situation est particulièrement concentrée à Montpellier, où se trouvent également une grande partie des réponses que nous pouvons apporter, mais le sans-abrisme existe également dans la ruralité.

Que révèle l’activité du 115,
le numéro d’urgence pour
les personnes en recherche d’hébergement
 ?

E.M. : Nous recevons environ 420 appels par jour, ce qui représente quelque 280 ménages en demande d’hébergement. Sur ces 280 ménages, si nous parvenons à en mettre trois à l’abri dans la journée, c’est le bout du monde. Nous sommes à 85% de réponses négatives.

Le SIAO recense l’offre et la demande d’hébergement dans le département et gère notamment le 115. Nous sommes donc directement confrontés à l’écart entre les besoins et les moyens disponibles. Aujourd’hui, il y a environ 1 300 places d’hébergement d’urgence dans l’Hérault, auxquelles s’ajoutent près de 1 000 personnes mises à l’abri à l’hôtel faute de places suffisantes.

Qui sont les personnes qui
se retrouvent à la rue
 ?

E.M. : L’image que l’on se fait des personnes sans-abri est fausse. Les profils sont extrêmement variés. Il y a des travailleurs pauvres qui dorment dans leur voiture, notamment dans certains secteurs d’emploi comme le BTP ou l’aide à domicile. Il y a des femmes victimes de violences, des familles avec des enfants – environ 60 enfants dorment à la rue chaque jour dans l’Hérault ! –, des femmes enceintes – jusqu’à sept mois –, des personnes en situation de handicap ou encore des retraités qui n’arrivent plus à payer leur loyer et se font expulser. Au-delà du nombre, qui augmente, les personnes arrivent à la rue dans des situations de plus en plus dégradées. On a recensé 15 décès depuis le début de l’année dans l’Hérault ; ça va d’une jeune femme de 24 ans morte de déshydratation à un homme de 86 ans. L’an dernier, nous étions déjà autour d’un décès par mois. Aujourd’hui, nous en comptons entre un et trois chaque mois. C’est extrêmement préoccupant, et ça va de plus en plus vite.

Dans le même temps, les moyens consacrés à l’hébergement d’urgence diminuent. Quelles sont les conséquences des coupes budgétaires de 2026 ?

E.M. : Cette année, l’enveloppe budgétaire consacrée à la veille sociale a diminué de 16%. Cela a entraîné des fermetures de places supplémentaires. Parmi les conséquences récentes, il y a notamment la fermeture du service de mise à l’abri de nuit de Coallia. Ce dispositif avait une particularité : l’hébergement est normalement inconditionnel et doit s’inscrire dans la continuité, tandis que cette solution ne permettait une mise à l’abri que pour la nuit. Ce n’était pas satisfaisant, mais cela restait une réponse parmi le peu de solutions dont nous disposions. D’autres places ont également été supprimées, notamment dans le cadre d’une réduction des prises en charge à l’hôtel. Aujourd’hui, on nous demande d’aller encore plus loin, en supprimant 200 places supplémentaires. Ce n’est pas tenable.

L’argument avancé des économies budgétaires est-il recevable ?

E.M. : Absolument pas. Mettre une personne à l’abri coûte moins cher à la société que de la laisser à la rue. Toutes les études le montrent : unepersonne en situation de rue coûte entre 18 000 et 20 000 euros à la société. La mettre à l’abri coûte deux fois moins cher.

Si l’objectif est de faire des économies, il faut donc investir dans le social et dans l’hébergement d’urgence. Notre première revendication est simple : apporter une réponse aux personnes qui vivent à la rue en créant des places de mise à l’abri. Nous demandons que l’on investisse dans le travail social. Lorsqu’une personne est accompagnée et mise à l’abri, elle reste moins longtemps dans une situation de rue qui dégrade sa santé et sa situation personnelle. Elle peut aussi rebondir plus facilement. On est également là pour l’ensemble du secteur associatif des solidarités, très fragilisé. L’hébergement est le bout de la chaîne. Quand tous les leviers de la solidarité n’ont pas pu être actionnés, on arrive à la rue. Si le nombre de personnes sans abri grossit, c’est parce que cette chaîne de solidarité se rompt.

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