« Nous sommes dans un moment de crises majeures qui s’entrelacent. Mais la gravité de cette situation, paradoxalement, peut donner au travail social de nouveaux moyens de se réaffirmer », commence Stéphane Rullac. Le professeur en innovation sociale explique que les ressources dont on a besoin aujourd’hui pour réinventer les modèles de demain se trouvent entre les mains des travailleurs sociaux.
« Pas directement, parce que nous, nous sommes trop normés pour réinventer la société de demain. Mais en se tournant vers ce que j’appelle les experts d’usage, c’est-à-dire les gens qui sont dans les dispositifs, qui sont accompagnés », précise-t-il. Parce que, précisément, ces personnes ont soit échoué à l’intégrer, soit refusé, ou alors viennent d’ailleurs, comme les migrants, par exemple. Et de poursuivre : « Ce sont les architectes de demain vu qu’il faut tout réinventer. »
Un renversement conceptuel tout à fait innovant, qui a fait réagir la salle réunissant plus de 300 travailleurs sociaux. Désigner ceux qui sont en dehors du système, au sens normatif, comme les forces vives sur lesquelles on va devoir s’appuyer pour changer profondément les choses n’est pas une évidence.
« On est capable, avec ça, de complètement renverser la table pour pouvoir affronter les polycrises et remettre l’innovation sociale au cœur de tout, comme il y a 100 ans, lorsque le modèle productiviste a commencé à arriver », reprend l’auteur du livre Le travail social va sauver le monde (Sociographe). Et de conclure : « Ça va se jouer dans les quartiers, au plus près de ceux qui sont considérés comme les plus éloignés du système. C’est pour ça que la prévention spécialisée est au centre de tout. Il faut que les travailleurs sociaux prennent conscience de ce nouveau pouvoir. »
Pour rendre possible ce changement, il est nécessaire de réinventer la participation et de donner du pouvoir à ceux qui en sont aujourd’hui dépourvus. Au moment où « le néolibéralisme atteint son apogée avec un système qui est en train de se dévorer, de nous dévorer et de dévorer la planète, c’est une véritable révolution » à mener.
« L’objet de cette journée, c’est d’avoir un moment commun de réflexion et de travail entre toutes les équipes de la prévention spécialisée du département », explique Christina de Robertis, présidente de l’Association de prévention spécialisée et d’aide à l’insertion (APEA). « Notre rôle est d’arriver à proposer des solutions à des situations un peu difficiles pour des jeunes et les familles », ajoute Vincent Tessereau, président de l’Association de prévention spécialisée (APS). Bernard Salles, à la tête de la Ligue varoise de prévention (LVP), met lui aussi en avant la nécessité de développer un réseau afin de voir ce que chacun peut apporter aux autres. Tous trois ont également à cœur de faire évoluer l’image de la prévention spécialisée, alors que beaucoup ne se réclament que de la répression.
Sur la possibilité pour le travail social de changer le monde, Sandrine Firpo, directrice générale de la Ligue de l’Enseignement, a dit « entendre déjà la petite voix du réalisme ou du cynisme », en réaction à la brillante intervention du chercheur. Et pourtant, poursuit-elle : « Nous qui manquons de moyens, de reconnaissance, de temps, nous qui nous débattons avec des injonctions contradictoires, des financements incertains, des institutions qui nous demandent de tout mesurer, de tout évaluer, de tout justifier, l’heure n’est plus à la modestie coupable. »
L’heure n’est plus non plus, pour le travail social, ajoute-t-elle, de se contenter d’accompagner les dégâts d’un monde qui n’a jamais eu autant besoin d’être transformé. Et de conclure : « Nous voyons chaque jour les fractures sociales, les inégalités, le mépris de classe, la solitude. Et ce savoir du terrain, de l’intime, est un savoir politique. Il nous oblige. »

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