Category: culture

  • Le cinéma hongrois tisse sa toile à Aix-en-Provence

    Le cinéma hongrois tisse sa toile à Aix-en-Provence

    La Biennale d’Aix, qui se tiendra du 11 avril au 14 juin, s’apprête à célébrer les 120 ans de la naissance de Victor Vasarely ainsi que le cinquantenaire du Centre architectonique qui porte le nom de ce père de l’art optique. C’est dans ce cadre que l’Institut de l’image de la ville consacre, dès le 1er avril, un cycle aux grands cinéastes de Hongrie, pays natal du plasticien. Parmi dix films projetés, certains réalisés par des maestros comme Miklos Jancso et ses Sans-espoir (1965), autour des révolutionnaires hongrois de 1848. Le 17 avril, une séance sera présentée par György Raduly, directeur des Archives de l’institut national du film de Hongrie.

    Justice aux réalisatrices

    D’autres figures seront également à l’honneur, à l’instar d’Istvan Szabo, à travers la diffusion de Colonel Redl (1985), dans les pas d’un homme issu d’une famille modeste qui « entreprend de devenir un officier exemplaire afin d’être accepté par l’aristocratie », indique-t-on du côté de l’Institut de l’image, qui fera aussi la part belle à Bela Tarr, réalisateur disparu il y a trois mois, entre autres à l’origine des Harmonies Werckmeister. Sorti en 2000, un portrait social et poétique, en noir et blanc, d’une petite ville hongroise qui sombre dans le désœuvrement. L’Institut de l’image rendra aussi justice à de grandes réalisatrices, « comme toujours oubliées par l’histoire ». De Marta Meszaros, « première réalisatrice à obtenir l’Ours d’or à Berlin en 1975 et première à recevoir le Grand prix à Cannes en 1984 » à la contemporaine Ildiko Enyedi, dont le dernier film, Silent friend, est programmé « en sortie nationale ».

    P.A.
  • [Entretien] Ariane Ascaride: « Être fada, c’est une manière de regarder le monde »

    [Entretien] Ariane Ascaride: « Être fada, c’est une manière de regarder le monde »

    La Marseillaise : « Touchée par les fées » est un solo autobiographique que vous enrichissez depuis maintenant 15 ans et incarnez dans sa dernière version. Pourquoi cette « ultima verba » ?

    Ariane Ascaride : Ça fait 15 ans qu’on a démarré cette aventure avec Marie Desplechin [l’auteure, Ndlr] et Thierry Thieû Niang [metteur en scène et chorégraphe]. C’est la quatrième version du spectacle. Et là, c’est la dernière fois avant que je meure.

    On trouve d’ailleurs dans cette version l’oraison funèbre que vous aimeriez entendre…

    A.A. : À un moment donné, il faut clore quelque chose. Et avec humour. Souvent, quand on se rend à des enterrements, on entend des gens parler sur la personne décédée. Or, on ne sait jamais si la disparue serait d’accord avec ce qu’on dit sur elle.

    Vous avez si peu confiance en vos proches pour cela ?

    A.A. : [Elle se met à rire]. Je ne sais pas si c’est une histoire de confiance, mais s’il y a des choses qu’elle a vraiment envie de dire, elle les dit.

    Vous qui comparez souvent les théâtres aux églises, est-ce que ça vous fait drôle de jouer ce spectacle dans la chapelle des Bernardines ?

    A.A. : En fait, c’est la deuxième fois que je joue ce spectacle dans une chapelle. Il y a une quinzaine d’années, j’avais joué une version à Avignon, au Petit Louvre, dont l’une des salles est une ancienne chapelle. J’aime en effet bien cette idée, car les théâtres sont comme des églises.

    « Touchée par les fées » renvoie à l’étymologie du mot fada. Diriez-vous qu’à travers lui, vous réhabilitez ce terme qui est devenu outrageusement péjoratif, alors qu’il ne désigne en fait que celui qui se situe à la marge ?

    A.A. : Oui, c’est cela. Je raconte que je suis quelqu’un de décalé. On peut nous appeler les fadas, les innocents… Quand vous voyez L’Arlésienne de Daudet [nouvelle des Lettres de mon moulin parue en 1869], il faut toujours qu’il y ait un fada dans un village car ça porte bonheur. Après, moi, je ne sais pas si je porte bonheur, mais ça, c’est une autre histoire. Mais, c’est en tout cas une manière de regarder le monde pas tout à fait dans la ligne qui est imposée. Cela a un peu été ma façon de fonctionner dans le monde.

    Au-delà de fadade, il vous est même arrivé de dire que vous étiez « dingue »…

    A.A. : Oui, car j’ai parfois entendu à mon sujet : « Oh là là, qu’est-ce qu’on va faire d’elle ? ». Bah voilà, je suis née un peu à côté de la plaque. C’est moi et c’est pas moi. Dans le spectacle, on a essayé d’universaliser ça pour dire que des tas de gens sont un peu à côté de la plaque.

    Dans ce spectacle, vous déballez les malles de vos souvenirs, évoquant entre autres vos aïeux. Comment vous êtes-vous construite entre un père communiste et volubile et une maire presque taiseuse ?

    A.A. : Bah on est un peu gaga. J’ai hérité de par mon père de l’imagination. Un cadeau incroyable mais qui est aussi parfois un inconvénient. Quand j’étais enfant, il y avait des bonbons qui étaient enrobés dans des papiers translucides ou de couleurs. Je crois que je regarde un peu le monde comme ça. Cela ne veut pas du tout dire que je suis naïve, mais j’ai un peu tendance à ça. Et de l’autre côté, j’ai hérité d’une force, d’un courage que ma mère avait, même si elle était un peu opaque et ne racontait pas trop ce qu’elle avait en elle.

    De la dignité, aussi ?

    A.A. : Oui. Car je viens d’un monde populaire. Et le monde populaire a beaucoup de dignité.

    La question de vos origines traverse aussi le spectacle. Qu’est-ce que vous inspirent à vous, la fille d’immigré napolitain, l’hystérisation du débat public dès lors que l’on touche à cette question, ainsi que l’affirmation du racisme en France ?

    A.A. : J’ai honte que des habitants de notre pays puissent parler comme ça. Ce qui est par exemple en train de se passer autour du maire de Saint-Denis [Bally Bagayoko] me provoque un sentiment de honte incroyable. Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse s’acharner à ce point. Comment peut-on se permettre d’enlever à quelqu’un une partie de sa nationalité ? Il est avant tout Français. En plus, moi, je suis née dans une ville qui s’est constituée, et qui continue de le faire, autour de gens aux origines diverses et variées. Et au-delà du racisme par rapport à la couleur de peau, il y a un racisme par rapport aux pauvres. J’avais très peur pour les municipales à Marseille, Paris et ailleurs. Mais il ne faut pas croire que le peuple est obligatoirement conforme à ce qu’il se dit sur les plateaux télé, radio et sur les réseaux sociaux.

    En ce qui concerne Marseille, quel sentiment a dominé chez vous : le soulagement de voir la gauche gagner ou la peur de voir le RN gagner du terrain et deux mairies de secteur ?

    A.A. : Ce que j’ai surtout retenu, c’est qu’il faut que la gauche se mette à travailler et retrouver de la proximité : à ne pas avoir peur de parler à la population. Je ne pense pas que tous les électeurs du RN soient des racistes. Il y a des gens qui votent en se disant : « Eux, on ne les a pas essayés ». Quand on se met à parler avec les gens, on est parfois très surpris. Mais ce qui est certain, c’est qu’on est dans des sociétés ou l’individualisme s’est développé de manière impressionnante. Or c’est dans le collectif qu’on peut le mieux le soigner. Il faudrait aussi que tout le monde arrête de s’engueuler. Le niveau du discours politique a baissé.

    Pour revenir à votre spectacle, le public chante beaucoup au cours de vos représentations. De quoi serait composée la bande originale de votre vie ?

    A.A. : Ça pourrait être de l’opéra, les chœurs de l’armée rouge et de la variété : du Joe Dassin et de la musique italienne. J’adore aller à l’opéra de Marseille qui est certainement le seul opéra qui persiste et signe. Un opéra très particulier par rapport à ce qu’est devenu l’opéra aujourd’hui et le seul qui est resté populaire de France.

    Son public comportait lui aussi beaucoup de fadas à l’époque…

    A.A. : Je pense que les chanteurs sont encore morts de peur à l’idée d’y jouer. L’opéra est à tous les Marseillais. C’est cela qui est différent d’ailleurs.

    Retrouvez-vous cette passion ailleurs ?

    A.A. : Même s’il y a plein de choses formidables qui se font à Marseille, non. On ne la retrouve qu’à l’opéra ou à l’OM. Je n’aime pas le foot, mais un jour, l’OM m’a invitée et quand je suis sortie du match, je me suis demandé quand je pourrais voir un spectacle de théâtre où il y aura la même ferveur. Dans ce stade, c’est impressionnant.

    Le seul point commun entre les matches de l’OM et votre solo, c’est le tragicomique finalement…

    A.A. : Oui, mais ce n’est pas grave, car vous continuez à le soutenir ce club. Même si vous les engueulez, si vous sortez désespéré, ça fait partie de vous. Je rêve que l’art fasse partie de vous de la même manière. C’est pour l’instant compliqué, mais c’est possible.

  • Festival de Pâques : une grande fresque baroque et mystique

    Festival de Pâques : une grande fresque baroque et mystique

    Le Grand Théâtre de Provence a tremblé dimanche soir aux accents cataclysmiques du Requiem de Verdi. Architecte de cette cathédrale sonore, le chef Gianandrea Noseda à la tête de l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zurich. Avec un quatuor (à peu de chose près) de haut rang et l’on obtient une soirée pas loin d’être mémorable.

    Le Requiem est composé à la mémoire du romancier et poète Alessandro Manzoni que Verdi admirait beaucoup. Plus opéra que messe, plus théâtral que religieux ?

    Le Requiem reste cependant une partition sincère pour cet anticlérical bon teint. Le déchaînement apocalyptique du « dies irae, dies illa » (jour de colère que ce jour-là), les trompettes du jugement dernier tombant de la hauteur des galeries, du « Tuba Mirum », frappent l’auditeur.

    Expérience sonore

    et mystique

    Ce Requiem reste une expérience sonore et mystique (malgré qu’on en ait), toujours exaltante. L’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zurich sont deux phalanges d’exception. Gianandrea Noseda connaît son affaire. Le geste est souple, l’architecture puissante. Il bâtit une église au baroque à la Bernin, avec les couleurs d’une grande fresque michelangelesque.

    Il s’en est fallu de peu que le quatuor vocal emporte l’adhésion. La soprano Marina Rebeka surplombe le « Libera me » d’une voix étincelante, armée d’aigus d’un somptueux métal.

    Tout aussi souveraine, le très beau et très profond alto (le grave le la tessiture) d’Agnieszka Rehlis impressionne. Leurs duos dans le « Salva me » et l’« Agnus dei » sont les plus beaux duos féminins de l’œuvre de Verdi.

    La basse Alexander Vinogradov fait le job avec des accents à la Philippe II de Don Carlo. En somme, un beau trio. Làs ! Le ténor maltais Joseph Calleja, poitrine et s’étrangle avec des aigus aigres et mal placés. Il rate son « Ingemisco » et détonne dans les ensembles.

    À vouloir chanter en force (le Requiem n’est pas Paillasse) on obtient ce douteux résultat. On était à deux doigts d’entrer au Paradis.

  • Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un festival ou se mêlent excellence musicale, réflexion et devoir de mémoire. Créé en 2013 par le violoniste Renaud Capuçon et le directeur général du Grand Théâtre de Provence, Dominique Bluzet, la 13e édition du Festival de Pâques, après un concert d’ouverture samedi soir, a été officiellement lancé dimanche au Camp des Milles.

    Dans le cadre de Musique en Partage, une partie de la programmation vise aussi à amener la musique classique aux publics éloignés. Ce dimanche, le coup d’envoi du Festival de Pâques s’est voulu aussi réflexif avec des discussions sur musique et démocratie. Des personnalités issues de la culture, comme du monde politique, se sont retrouvées autour d’une série des tables rondes pour interroger « le rôle de l’art dans la démocratie, le lien entre mémoire, engagement spirituel responsabilité sociale et devoir de mémoire ».

    Musique, société, débats

    Salle comble, pour écouter des intervenants tels que Jacques Attali, économiste, écrivain, et conseiller politique sous François Mitterand, Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’arts lyriques de 2007 à 2018, Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine, mais aussi Laurent Berger, directeur de l’Institut mutualiste pour l’environnement et la solidarité au sein du Crédit Mutuel alliance fédérale. Lorsqu’il retrace la naissance du Festival de Pâques, Dominique Bluzet rappelle qu’« on a voulu réfléchir à cette idée de comment, pendant la Renaissance italienne, puis ensuite un certain nombre de compositeurs, se sont adressés à Dieu et ont permis aux citoyens, à travers un artiste de pouvoir dialoguer avec le divin. Ce rapport entre le sacré, l’artiste et l’individu est essentiel surtout dans un lieu où les gens sont arrivés ici, vivants, en se disant qu’ils allaient mourir et se demandant ce qui allait se passer après la mort. » Sous le toit de cette ancienne tuilerie, nombreux sont les opposants politiques, intellectuels et artistes à avoir résisté par la culture, puis les citoyens Juifs, avant d’être déportés vers les camps d’extermination. « Ici, nous sommes dans un lieu qui nous rappelle notre devoir de vigilance. On sait aussi qu’ici, dans l’adversité, l’art a su incarner la résistance et l’espoir », ajoute Daniel Baal, président du CIC, partenaire fondateur. « Cette éducation de prise de conscience à la responsabilité citoyenne (…) ne serait pas complète sans ce supplément d’âme qu’apporte la culture », ajoute Alain Chouraqui, président de la Fondation du camp des Milles. « Nous touchons à l’intemporel, et c’est quelque chose qui doit, quoi qu’il arrive, nous inciter à la vigilance, à l’action, mais aussi à la confiance. » Suit un long moment de discussion entre Bernard Foccroulle et Jacques Attali. « La fonction de la musique est de donner du sens au bruit, le bruit étant une réalité ou une métaphore de la violence, et la musique en donnant du sens au bruit transforme le bruit de violence en ordre, dans le sens de pacification. C’est en cela, que la musique rend beau et sacré », décrit Jacques Attali.

    « Regarder derrière

    mais aussi le présent »

    Le sacré dans la musique, la relation à la musique et sa signification… autant d’axes pour comprendre le rôle de la musique dans nos sociétés. « À une époque ou il semblerait qu’on soit en voie d’abandonner les droits humains, y compris au sein des démocraties, que peut la musique ? », pose Alain Cabras, modérateur des débats. « Il me semble que ce lieu, aux résonances très fortes, nous oblige à regarder derrière, nous mais aussi à regarder aussi le présent et à dire avec la plus grande force, notre effroi quand à ce qu’il se passe aujourd’hui dans un très grand nombre de lieux à travers le monde, et en particulier à Gaza (…) il est important que la question des droits humains, nous la traitions de partout », prévient Bernard Foccroulle.

    « J’aurais aimé que vous dénonciez de la même façon les crimes commis par le Hamas, cela aurait été plus équilibré, on aurait pu dénoncer ce qu’il se passe au Soudan, au Myanmar… et de ne pas pointer toujours une responsabilité qui est beaucoup plus complexe que la caricature que nous lui donnons », réplique Jacques Attali.

    Pour en revenir à la musique : « Les humains, quand ils sont confrontés à la musique, ont une consommation des valeurs mais en même temps une espérance, parce que oui, l’humain est capable de faire ça », poursuit l’intellectuel.

  • Double culture d’un enfant de la République à Marseille

    Double culture d’un enfant de la République à Marseille

    On me demande souvent : “Issam, d’où tu viens ?” Ben moi je dis que je suis Charentais. On me répond : “Non, mais avant d’être Charentais ?” Bah, je dis que j’étais pas né », raconte Issam Rachyq-Ahrad dans Ma République et moi. Un seul en scène dans lequel cet auteur et comédien se dévoile du 1er au 8 avril à la Criée. Remontant le fil de sa vie, il invite surtout le public à entrer dans les pas de sa mère, cuisinière dans un hôpital et arrivée du Maroc à 16 ans qui, lorsqu’elle « décide de porter le foulard, suscite une gêne, voire de la honte » chez lui.

    « Trait d’union »

    « Je dois beaucoup au théâtre public dont la découverte a contribué à ouvrir ma vie. Un trait d’union, un ciment propre à souder l’enfant que j’étais à la personne que je suis. Ma double culture, mon éducation ont trouvé le moyen de s’exprimer », rappelle Issam Rachyq-Ahrad, qui dresse un portrait tendre et drôle de sa mère. Son spectacle a été déclenché en 2019, « lors d’une séance du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté », lorsqu’un élu du RN « a violemment pris à partie une femme voilée qui accompagnait des élèves lors d’une sortie destinée à les sensibiliser aux valeurs de la République ». Échangeant constamment avec les spectateurs pendant Ma République et moi, il se joue des stigmatisations pour surmonter ses propres fêlures. « Est-ce qu’il y a des gens qui parlent arabe pour traduire ? », les interpelle-t-il entre autres. « Parce qu’il y aura beaucoup d’arabe dans le spectacle. Enfin, de la langue arabe, rassurez-vous. »

    P.A.
  • Festival de Pâques : cinquante bougies pour les Lillois

    Festival de Pâques : cinquante bougies pour les Lillois

    Le concert d’ouverture
    du Festival de Pâques,
    au Grand Théâtre de Provence, lançait samedi soir la quinzaine musicale qui place désormais, depuis 13 éditions, Aix-en-Provence à la proue du monde culturel européen. Invité d’honneur de cette nouvelle édition, l’Orchestre national de Lille, qui fête cette année son cinquantième anniversaire, était dirigé par le jeune chef américain Joshua Weilerstein.

    Le programme, se centrait en première partie autour du très lyrique Concerto pour violon de l’Américain Samuel Barber, enflammé par Renaud Capuçon et de la découverte de la compositrice française Elsa Barraine et de sa Symphonie n° 2 Voïna (la Guerre en russe) composée en 1938.

    Architecture transparente

    La deuxième partie offrait une première symphonie Johannes Brahms tout en clarté. On ne cesse, fort heureusement, de remettre nombre de compositrices à leur juste place dans les histoires de la musique, décidément bien masculines. Elsa Barraine (1910-1999), engagée au Parti communiste, fut une résistante au nazisme. Sa deuxième symphonie, composée en réaction aux accords de Munich, est une œuvre dense et ramassée, colorée et vigoureuse.

    Le concerto de Barber, jugé « injouable » par son commanditaire -le fils violoniste d’un marchand de savon- semble un jeu d’enfant, sous l’archet brûlant de Renaud Capuçon. Le presto final est harassant de difficultés techniques et rythmiques, avec son « perpetuum mobile » à couper le souffle. Renaud Capuçon, lui aussi sémillant quinqua, prouve, si cela était encore nécessaire, qu’il est définitivement un immense interprète, sensible et fougueux. Joshua Weilerstein, aujourd’hui directeur artistique de l’Orchestre de chambre de Lausanne, relit la première symphonie de Brahms à la lumière viennoise, tout en architecture transparente et en tempi allègres. L’orchestre de Lille que Jean-Claude Casadesus a conduit à l’excellence, méritait bien qu’on lui souhaitât un des plus chaleureux anniversaires qui fût.

  • [Cinéma] « Votre humanité,c’est votre résistance »

    [Cinéma] « Votre humanité,c’est votre résistance »

    C’est en 1988 que Nour (Muhammad Abed Elrahman) a été grièvement blessé par une balle de l’armée israélienne. Un adolescent plein d’énergie qui court dans le dédale des rues en Cisjordanie occupée. La première intifada ou révolte surnommée la « guerre » des pierres. Hanan, sa mère, face à la caméra, s’adresse à l’adulte transplanté du cœur et retrace la série d’événements qui ont conduit à ce moment tragique : « Vous ne savez pas grand-chose de nous. Je veux vous dire qui est mon fils. »

    1948, Jaffa. Sharif (Adam Bakri) est un agrumiculteur. C’est un père heureux qui partage des moments de complicité avec Salim, son fils de 10 ans. Dans ce verger multiséculaire baigné par le soleil, la poésie arabe est omniprésente. Une langue qui exalte l’attachement pour cette terre mêlée aux embruns de la mer. Mais les milices sionistes les chassent violemment de leurs terres. C’est le début de la Nakba. Sharif et sa famille sont contraints de vivre en Cisjordanie occupée. Des réfugiés dans leur propre pays.

    1978, dans les camps, les Palestiniens se comptent par milliers. Salim (Saleh Bakri) est instituteur à Naplouse. La famille est soudée malgré les dures épreuves qu’elle traverse. Sharif, qui vit avec eux, est hanté par la rapidité à laquelle son peuple a été effacé de la mémoire. Lors d’un couvre-feu imprévu, Salim se fait affreusement humilier devant son fils Nour par un groupe de soldats israéliens. Une scène qui changera radicalement le rapport père-fils. Nour, dix ans plus tard, deviendra cet adolescent rebelle qui met sa vie en jeu face aux tirs à balles réelles des soldats israéliens.

    Le film explore le traumatisme, l’escalade de la violence vécue par chaque génération, qu’elle soit physique, psychologique, administrative et bureaucratique. Une violence qui impacte les relations familiales. Un récit déchirant qui aurait pu se passer d’une musique faite de violons, cello et autres instruments pour accompagner cette fresque tragique suffisamment explicite. La réalité d’un peuple trop rarement montré sur plusieurs générations, se décline sans cliché dans son quotidien. La réalisatrice qui incarne Hanan est américano-palestinienne. Elle-même issue d’une famille d’exilés, elle s’est inspirée de l’histoire de son père : « Je connais la façon dont les médias occidentaux nous déshumanisent. Je voulais que ce film puisse parler au public occidental et montrer notre humanité. » Tandis que les médecins tentent de sauver Nour, Salim et Hanan sont face à un dilemme terrible. Une brèche s’ouvre vers une humanité possible qui les aidera à donner du sens à leur douleur. Ce qu’il reste d’eux.

    « Ce qu’il reste de nous »,
    de Cherien Dabis.

    Sortie le 11 mars (2h25).

  • ça tourne chez les jeunes et apprentis de l’Académie Moovida

    ça tourne chez les jeunes et apprentis de l’Académie Moovida

    Allez Tarantino, on tourne ! », plaisante la réalisatrice Nadja Harek, qui accompagne les jeunes et apprentis pour cette 2e journée de tournage, lundi 23 mars. Face au retour caméra, l’apprenti réalisateur Jonas Pellier remet son casque avant qu’une énième prise de la 4e scène soit tournée, dans le square Vaudoyer à la Major. « J’ai pitché le scénario [du court-métrage En ville] devant un jury professionnel et j’ai été choisi en août dernier », se remémore ce jeune de l’Académie Moovida. Une première réalisation émouvante pour Jonas qui se destine à ce métier : « Ce que j’écris, ce que j’imagine prend vie. C’est un peu de l’ego de dire ça mais c’est un sentiment formidable. »

    Aux côtés des apprentis, la réalisatrice et scénariste Vanessa Zambernardi, Nadja Harek et d’autres professionnels guident ces jeunes. Le réalisateur, encore novice, assure : « Nadja a autant envie que moi de faire un superbe film. Tout ce que je n’arrive pas à dire avec mes mots, elle le retranscrit. Elle a compris tout de suite ma vision des choses. » En ce lendemain de journée pluvieuse, l’ambiance s’équilibre entre le travail, la bienveillance et la taquinerie. Le figurant Sidy arbore un grand sourire : « L’équipe est top. On passe un bon moment sous le soleil de Marseille. ». Avec quelques expériences de théâtre et de cinéma avec Kourtrajmé, l’apprenti Moovida d’une trentaine d’années réalise son premier projet avec l’Académie.

    D’horizons différents

    L’équipe réunit 37 personnes d’horizons différents. Désignant l’assistante-réalisatrice Juliette, la script Camille ou encore l’ingénieur-son Alexis, « chacun son rôle. On ne peut pas se passer les uns des autres. Cette imbrication de compétences est magique », s’émerveille Yasmina Er Rafass, directrice de Ph’Art et Balises. Dispositif de l’association, « l’idée de Moovida est de traverser une expérience d’écriture et de tournage. De faire rencontrer pro et apprentis par l’expérience, le didactique. On va chercher des jeunes pour qu’ils découvrent avec nous et apprennent sur le tas ces métiers du”faire” », résume-t-elle.

    Le film scénarise « quatre amis marseillais au fil d’une journée ordinaire, qui bascule lorsqu’une femme les accuse d’avoir volé son téléphone ». Parmi la bande de potes, Zelie Zambernardi joue le personnage principal « Anna. J’ai 19 ans. Je vole le téléphone en question. » Indiquant la scène qui se tourne, la jeune actrice scénarise : « Par rapport au contrôle de police, je les vois j’ai chaud et je veux qu’on se barre. Il y a une grosse course-poursuite qui se fait avec les flics. » Une course tournée sur les deux jours suivants, à travers le Panier jusqu’à la Belle de Mai. Ce court-métrage tente de dénoncer « la stigmatisation qu’on nous attribue dès la naissance, en fonction de nos origines, de nos religions, de notre classe sociale », résume Jonas. Sur le plateau, la plupart des apprentis viennent du quartier Saint-Mauront (3e), « le quartier le plus pauvre d’Europe, souligne le jeune cinéaste en phase avec son scénario. Je suis habitué à un milieu populaire. »

    Être représenté au cinéma

    Impliquant les jeunes de ces quartiers prioritaires, l’association compte sur ces projets « pour créer un écosystème rassurant où les jeunes puissent se sentir légitimes de faire des films. De raconter leurs propres histoires et de se représenter pour sortir des rôles stéréotypés, qu’on voit habituellement au cinéma », liste Yasmina.

    D’autres scénarios déjà en poche, Jonas espère continuer sur cette lancée. Le court-métrage En ville sera diffusé dans les cinémas partenaires et envoyé aux festivals pour une sélection potentielle.

  • Une expo-immersion dans le monde de la pêche à Sète

    Une expo-immersion dans le monde de la pêche à Sète

    Parallèlement à la manifestation maritime Escale à Sète, grande fête des traditions maritimes en Méditerranée (voir p.29), le Centre régional d’art contemporain (Crac) de Sète* accueille, jusqu’au 6 avril, l’exposition « La solidarité des destins », Louisa Marajo.

    Originaire de Martinique, l’artiste place la mer au cœur de son travail. Elle présente ici la restitution d’une résidence artistique autour de la pêche professionnelle en Méditerranée, réalisée au Grau-du-Roi entre septembre et décembre derniers. « Louisa Marajo est allée à la rencontre d’acteurs et actrices du monde de la pêche professionnelle, elle a pu embarquer sur des chalutiers et des bateaux “petits métiers”, vivre au rythme d’un port, connaître le quotidien de ces hommes et femmes dont la vie tout entière est consacrée à la pêche », décrit le Crac.

    Un temps d’immersion à partir duquel l’artiste a produit un court-métrage, des images et des textes ainsi qu’une série de sculptures et d’objets qu’elle présente dans une scénographie immersive. « Entre banquet de science-fiction, criée onirique et atmosphère des fonds marins, Louisa Marajo plonge les visiteurs dans l’espace du rêve ».

    Comme elle l’écrit elle-même au sujet de son court-métrage : « Rêve éveillé, chemin initiatique, ce film est un hommage à ce rapport singulier à la mer-nature aimée à qui nous devons tout, un hommage à la passion de la pêche, ce monde menacé aujourd’hui par ce changement d’époque que nous vivons. Quel chemin prendre ensemble, afin de ne pas devenir hors-sol et tenter de rester connecté·e·s et relié·e·s à cet élément primordial, nourricier et essentiel, ce fragment de nous-même qu’incarne la mer, espace magique irremplaçable (…). »

    * 26 Quai Aspirant Herber

  • [Le coin de la BD] Migrants et passeurs, misère et mafia

    [Le coin de la BD] Migrants et passeurs, misère et mafia

    Awar le taiseux porte des baskets de luxe grâce à son lucratif job de passeur. Mais ce Kurde de Syrie porte aussi un douloureux passé que va réveiller Esrin, une jeune migrante kurde elle aussi, fille de combattante fuyant l’enfer syrien. Laisser renaître son humanité ou pas ? Awar va devoir choisir… Car Soran, son boss basé en Angleterre qui tient d’une main de fer son réseau de passeurs de migrants, veut du chiffre et du résultat. Et Awar, plus tout jeune, voit bien que Musta, passeur ultraviolent fraîchement arrivé, lui prendrait volontiers sa place… Awar va-t-il oser prendre la porte de la rédemption ou la claquer définitivement ? Construit avec des flash-backs permettant de remonter le fil du passé d’Awar, ce récit violent explore les migrations du point de vue inattendu d’un passeur humain trop humain, entre thriller et récit de passation entre un homme désabusé et une adolescente révoltée. Âpre et très forte, cette BD plonge le lecteur effaré au cœur de ces trafics où hommes, femmes et enfants cherchant un avenir meilleur ou tout simplement sauver leurs vies sont considérés comme des marchandises par des réseaux mafieux ultraviolents pour qui la vie humaine n’a aucune valeur.

    Basé sur les enquêtes de terrain du journaliste Frédéric Loore, Passeur(s) est soutenu par la Fondation Samilia, luttant contre le trafic d’êtres humains. Un dossier pédagogique à la fin de l’album permet de comprendre le phénomène migratoire et les notions juridiques de traite et de trafic d’êtres humains.