[Cinéma] Entre le temple et le bordel, un espace à réinventer

Présenté hors compétition à Cannes Première, le film de la réalisatrice haïtienne a pour épigraphe une phrase de Nina Simone : « Je vais vous dire ce qu’est la liberté pour moi : aucune peur. » En Haïti, Jésus se décline sous toutes formes : eau sacrée de Jésus, Jésus divine power… Face à un État en faillite, un empire d’évangélistes prend le relais voulant imposer sa vision du monde (surtout celui d’après la mort, le vrai n’étant que souffrance quotidienne). C’est dans ce microcosme qu’évolue Marie-Madeleine (Gessica Généus elle-même), une prostituée à la perruque rouge qui vit au jour le jour et refuse d’être prisonnière du regard des autres. Le sexe étant son gagne-pain, elle utilise son corps comme un outil plus qu’un allié. En face du bordel dans lequel elle vit, appelé non sans ironie « Belle Époque », s’érige l’église protestante du Père Jacques (Édouard Baptiste). Un homme qui se trompe de colère et déverse son trop-plein de rage, détruisant toute aptitude à aimer. Y compris son propre fils Joseph (Béonard Monteau) pourtant évangéliste aussi. Pour oublier une souffrance qu’il garde au fond de lui, Joseph se surinvestit dans son travail de missionnaire. Tandis que Marie Madeleine cherche le lâcher-prise dans l’herbe et l’alcool. Elle aussi masque une fragilité malgré son aplomb et vit avec une lame de rasoir en bouche.

Un petit matin, alors qu’elle s’effondre de tout son corps, Joseph vient spontanément à son secours.

La mélodie subtile

de l’âme haïtienne

L’hôpital défaillant qui « depuis un mois, opère à la bougie » la refuse. C’est auprès d’une vieille dame vaudoue qu’elle ira soigner ce corps fatigué des excès qu’elle lui inflige. Incarnant la sagesse ancestrale, c’est cette même prêtresse qui lors d’une cérémonie d’initiation, protègera Joseph dans son désir de libérer son corps.

La rencontre de Joseph avec Marie Madeleine réveille des sentiments profonds qui les sortent de leur léthargie. Elle, arrache Joseph à la nocivité des religieux. Plutôt qu’une existence promise au malheur, Joseph vivra un bref instant de liberté. Lui, offre à cette femme libre l’attention et l’écoute qu’elle n’avait jamais reçues.

Tourné dans la ville côtière de Jacmel, le film confirme le talent singulier et sans fard d’une cinéaste du monde caribéen. Une immersion dans son univers, entre mer et bitume, entre temple et bordel, s’ouvre un espace qui reste à inventer, loin de la brutalité du monde. Jusqu’à la chambre sanctuaire de l’héroïne où s’inscrit sur les murs la mémoire familiale ayant subi le régime de la famille Duvalier soutenue par les gouvernements occidentaux dans la lutte contre le « péril communiste ». Jean-Claude Duvalier, dit « Bébé Doc » et ses tontons macoutes, extorquant les biens, l’argent et les faveurs sexuelles pour tuer ensuite le peuple haïtien.

Échappant à toute narration classique, l’union des deux univers celui de Marie Madeleine et celui de Joseph se révèle d’une beauté bouleversante. Les images retravaillées se déploient comme un poème visuel, musical et aérien. Des moments de grâce imbibés de couleurs pop, de lumière et d’évanescence.

Gessica Généus mélange fiction, documentaire, chant et danse pour dire une île sinistrée de tous les points de vue. Elle interroge la société insulaire qui s’enfonce dans le vide. Un sentiment d’impuissance qui fait le terreau des prédicateurs et des profiteurs. À la croisée du vécu, de l’anthropologie, elle livre une réflexion sensible sur la liberté d’être et de demeurer humain. Et si les personnages principaux portent des noms bibliques, c’est pour ne céder à aucun angélisme et les libérer de leur carcan.

France, Haïti, Belgique, Luxembourg, Canada 2026, (1h44). Sortie le 21 octobre.

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