Tag: festival de Cannes

  • [Cinéma] Péril en la demeure

    [Cinéma] Péril en la demeure

    Septembre 2022, Vladimir Poutine décrète la mobilisation pour le lancement de l’« opération militaire spéciale » (terminologie officielle pour désigner la guerre en Ukraine). Dans une petite ville de province, Gleb (Dmitri Mazourov), patron prospère d’une entreprise de transports, doit remettre au maire une liste de quatorze de ses employés en âge d’être envoyés sur le front. Le nombre renvoie à la mythologie grecque et au sacrifice des quatorze jeunes qu’Athènes devait envoyer en Crète pour satisfaire les besoins alimentaires du Minotaure. Une créature mi-homme, mi-taureau qui incarne la dualité humaine, oscillant entre la raison (la civilisation) et la colère (la tyrannie).

    L’homme d’affaires tentera de trouver une solution pour maintenir ses collaborateurs en poste et faire face au départ de salariés. Une scène obscène se tient dans un restaurant gastronomique. Gleb dîne en compagnie d’amis entrepreneurs. Ces derniers dissertent sur leurs prochains voyages au soleil tandis que des familles tentent d’échapper à leur enrôlement dans une guerre « aussi impitoyable qu’insensée », selon Zviaguintsev.

    Sur fond de guerre et d’instabilité économique, se greffe une histoire d’adultère. Le réalisateur a souhaité transposé le film de Claude Chabrol, La Femme infidèle (1969) dans la Russie contemporaine. Gleb vit avec sa femme Galina (Iris Lebedeva) et leur fils dans leur villa moderne, perdue au milieu d’une forêt de bouleaux blancs. La famille y mène une existence confortable et bien rangée jusqu’au jour où le mari soupçonne Galina de le tromper. L’amant est identifié et la passion folle se déchaîne.

    Un thriller où le crime pour trahison conjugale annonce le chaos de la guerre. Où la vie du couple restitue les sombres perspectives qui règnent dans le pays. Où l’intime joue comme une radiographie des tensions géopolitiques.

    Le film à rebondissements

    Tout s’emboîte à l’image de cette villa moderniste aux grandes baies vitrées où vit Galina, tenue à distance, observée et domestiquée. Derrière un calme apparent, sans aspérité, se cache une ambiance mortifère chargée de brume.

    Tourné en Lettonie, non loin de la Russie, le cinéaste joue avec la lumière froide et le silence pesant des lieux. Chaque prise de vue est scrutée à la loupe, respectant l’architecture des lieux, les lignes épurées de la maison de plain-pied en opposition avec les immenses barres en béton de la banlieue rappelant le boom des cités construites dans les années 1980 et ses coins de rue tristes. Le quartier où se rend Galina pour retrouver Anton, son amant, un photographe qui vit au 7e étage d’un HLM est saisissant de contraste. Galina qui étouffe chez elle vient capturer du plaisir et de la vie dans ce studio où sont affichées des photos d’elle. Comme l’œuvre d’un avant et d’un après. Et lorsque Gleb se rend seul chez Anton, ce dernier l’accueille avec compréhension. Le comportement civilisé du mari effondré et de l’amant attentionné ne durera pas. Dans un sursaut de colère froide, la confrontation basculera dans le sang.

    « Je ne voulais pas réaliser un film de propagande mais me concentrer sur les hommes, les souffrances qu’ils traversent et les choix moraux auxquels ils sont confrontés », précise Zviaguintsev, face à cette guerre interminable. Minotaure a été choisi pour représenter la France aux Oscars 2027 du meilleur film international.

    Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev

    (France/Allemagne/Lettonie, 2h15)

    Sortie le 14 octobre

  • [Cinéma] « Notre salut » ou la banalité du mal

    [Cinéma] « Notre salut » ou la banalité du mal

    Inspiré librement de la vie de son arrière-grand-père, et d’une correspondance entre ses deux aïeux durant de la Seconde Guerre mondiale, Emmanuel Marre signe un film expérimental. Pas question pour le réalisateur de faire un biopic, ni d’utiliser les codes classiques d’un film historique. Emmanuel Marre veut proposer la relecture d’une Histoire nationale que beaucoup veulent faire oublier. Car en écho avec l’actualité.

    Le film s’inspire de l’histoire de son arrière-grand-père, Henri Marre, qui débarque à Vichy en septembre 1940. Sorti de Polytechnique, l’ingénieur a écrit un manuel édité à compte d’auteur intitulé Notre salut, une théorie pompeuse basée sur le management. Il va tenter sa chance dans l’administration de Vichy pour retrouver le train de vie que sa famille avait, avant d’avoir dilapidé la dot de son épouse. L’homme de 49 ans finira par décrocher un poste au Commissariat à la lutte contre le chômage à Limoges. Un nouveau service dépendant du ministère du Travail qui s’installera dans les anciens locaux de la CGT.

    Un homme insignifiant, prêt à tout

    Le réalisateur fait de cet aïeul un personnage de l’Histoire nationale. Un homme insignifiant prêt à tout pour faire carrière dans le régime de Vichy. En mal d’argent et pas forcément un idéologue convaincu, le « déclassé » se retrouve investi dans la collaboration.

    Quelques scènes manient l’humour féroce. Fréquentant les milieux collaborationnistes parmi lesquels se trouve un vivier d’opportunistes sans scrupule, de petits truands et de minables, Henri s’acharne à offrir ses services aux hauts fonctionnaires de Vichy. Un homme lui conseillera d’en faire un peu moins : « Vous avez l’air d’un couillon. » Car il faut assurer ses arrières : l’art du camouflage consistant à faire oublier son passé de collaborateur pour se convertir en résistant tardif ou agent double.

    Le réalisateur montre comment l’administration de Vichy a mis en place une législation anti-juive et comment la police française a collaboré allant jusqu’à anticiper les ordres des nazis. L’attaque est également frontale vis-à-vis d’une politique qui permet l’enrichissement financier. Qui offre l’occasion de faire valoir son intérêt personnel. Tout comme Henri, gravitent des sous-traitants capables de tout pour mériter leur part de gâteau. L’empressement à servir sa hiérarchie fait froid au dos y compris pour mettre en place des convois pour le « ramassage des israélites » de Toulouse ; le zèle qu’il dégage pour créer des camps pour travailleurs étrangers (les GTE) dans une logique d’efficacité.

    Swann Arlaud interprète Henri avec naturel. César du meilleur acteur pour Petit paysan en 2018, et du meilleur second rôle pour Grâce à Dieu en 2020, Arlaud nous avait conquis dans Anatomie d’une chute en 2024. Le duo qu’il compose avec l’actrice belge Sandrine Blancke (Paulette, l’épouse restée soit en retrait soit coachant son mari dans la banalité du mal) fonctionne à merveille. Nourris par un travail en profondeur pour leur rôle respectif, le dispositif opté par Marre laisse libre cours à l’improvisation.

    Que peut le cinéma face

    au fracas du monde

    Emmanuel Marre signe un film artisanal qui fait de nous les contemporains d’une pensée dominante qui cache son jeu. Une idéologie à l’image sécurisante et trompeuse comme l’avait fait Pétain et comme le fait Trump avec son slogan « Make America Great Again ». Faisant appel au dévouement de tous pour « redonner à l’Amérique sa grandeur ».

    « Ce qui m’intéresse, ce sont les germinations, les effets d’engrenage, les paliers qu’un régime franchit avant de devenir autoritaire. En tournant sur les lieux réels, à Vichy et à Limoges, avec de nombreux non-professionnels, j’ai cherché à faire du film le lieu d’un questionnement à plusieurs et au présent. »

    En salle le 30 septembre (2h39)

  • Au Népal, les Kinnars, ces femmes qui sortent de la brume

    Au Népal, les Kinnars, ces femmes qui sortent de la brume

    Le Népal représente, pour beaucoup, le Bouddha et une multitude de divinités hindoues. Parmi elles, Ganesh, le dieu à la tête d’éléphant, symbolise la sagesse et la protection. Un dieu hybride, transgenre pourrait-on dire. Pourtant, malgré l’existence ancestrale d’une culture queer, les tabous sociaux persistent. C’est ce à quoi s’est attaché le réalisateur népalais Abinash Bikram Shah avec
    son premier long-métrage, Les Éléphants dans la brume.

    Shah ancre son récit au sein d’une communauté de femmes transgenres, qu’on appelle les Kinnars, dans un petit village au sud du Népal en lisière d’une forêt où vivent des éléphants. L’animal est vénéré et craint, à condition qu’il ne sorte pas des limites forestières. Il en est de même pour les Kinnars. Elles doivent se cantonner à leurs seules missions de bénédiction. L’espace de tolérance est bien délimité. Malheur à elles si elles en sortent.

    Pirati est la mère d’adoption de trois jeunes femmes. Déterminée, toujours dans l’action, elle veille sur ses filles. Une famille qui se chamaille… et s’invective copieusement. Appréciée des villageois, Pirati est pressentie pour être la future cheffe des Kinnars. Mais elle transgresse l’interdit en tombant amoureuse d’un musicien de la ville voisine avec qui elle projette de s’enfuir.

    Le regard qui s’affranchit

    Pour ce portrait de femme qui interroge ce qu’il faut sacrifier pour devenir soi-même, Shah ose une scène intime quand Pirati et son compagnon font l’amour sous des lumières flamboyantes qui rappellent celles de la divinité éléphantesque. Il se dégage une sensualité qui bouleverse. Les schémas corporels imposés (depuis l’époque coloniale britannique) tombent pour ne voir qu’une réalité : celle d’un couple qui s’aime.

    Un film saisissant

    de contrastes

    Le film est transcendé par l’interprétation fusionnelle de Pushpa Thing Lama, engagée dans la défense des droits des personnes LGBTQIA+. L’actrice non professionnelle joue le rôle de cette mère tiraillée entre son désir de liberté (partir vivre avec son amoureux à Delhi) et son devoir de famille. Le visage de Pirati, dur et fermé par moments, lumineux et souriant à d’autres, évoque les sentiments contradictoires qui la bouleversent au gré des épreuves qu’elle traverse. Avançant d’un pas décidé, elle peut faire profil bas pour se faire accepter des villageois. Lorsque l’une de ses filles disparaît (après une probable relation adultère avec un homme du village), on perçoit le désarroi, la culpabilité et la colère d’une mère anéantie avant l’explosion de la révolte.

    Plongée sensorielle

    dans la forêt

    Les drames s’enchaînent, flirtant avec le thriller. Mais, ici, il s’agit d’histoires humaines réelles, la fiction n’étant qu’un prétexte, aidée en cela par la puissance de l’image et du son. La caméra capte les lumières incandescentes en contraste avec la nuit profonde. Des scènes bucoliques en pleine forêt tranchent avec le spectacle de faisceaux lumineux des torches pour tenir à distance les éléphants. Cette même forêt magnifique devient menaçante lorsque le village est plongé dans l’obscurité.

    Les éléphants que l’on devine seulement par la battue nocturne des villageois qui veulent les éloigner, au début du film, sortent dans la scène finale, obéissant aux claquements des mains des Kinnars. Les puissants animaux, qui subissent aussi l’ostracisme d’une population superstitieuse, sortent de la brume pour répondre à l’appel de ces femmes méprisées.

    En salle le 23 septembre, (1h43)

  • Festival de Cannes : le palmarès

    Festival de Cannes : le palmarès

    Au-delà du Palmarès dévoilé samedi dernier (lire ci-contre), les onze jours pendant lesquels s’est déroulé le Festival de Cannes, a montré la dichotomie entre deux sortes de cinéma. D’un côté, celui qui s’intéresse aux histoires intimes sans impact réel sur l’évolution de la société. De l’autre, des sujets essentiels dont la résolution marquera l’avenir collectif. Est-ce vraiment un hasard si l’on trouve dans la première catégorie, des films occidentaux et dans la seconde, essentiellement des productions venues d’ailleurs ? Comme la réalisatrice rwandaise, Marie-Clémentine Dusabejambo qui a reçu la Caméra d’or pour le bouleversant Ben’Imana. Elle expliquait : « Je voulais rendre hommage aux femmes de mon pays qui sont à la racine de la guérison de toute une nation […]. Cette humanité-là, cette bravoure méritent d’être saluées ».

    La sélection d’un Festival n’est évidemment qu’une petite partie de la production mondiale. Il reste néanmoins difficile d’éviter les grandes questions qui secouent la planète, le regard vers le passé pour mieux appréhender l’avenir. C’est en tout cas ce que le jury, présidé par le cinéaste coréen, Park Chan-wook, a voulu préserver, même si l’on peut regretter qu’un certain nombre de films ont été oubliés dans le Palmarès, à commencer par L’Être Aimé, de Rodrigo Sorogoyen. Javier Bardem y est magistral et méritait le prix d’interprétation.

    En recevant la Palme d’Or pour Fjord, le Roumain Cristian Mungiu (primé pour la deuxième fois, après Quatre mois, trois semaines en 2007), a rappelé que « l’état du monde n’est pas le meilleur », appelant à plus de « tolérance, d’inclusion et d’empathie ». Son film se déroule en Norvège et montre comment une société qui se veut très libérale a du mal à accepter la confrontation avec une autre culture, celle d’une famille religieuse venue de l’est de l’Europe.

    Le jury a voulu s’inscrire dans l’histoire, avec un grand H, sans vraiment départager le fonds et en mélangeant peut-être les sujets. Ainsi, le Prix de la Mise en scène est allé, ex-aequo, à Javier Calvos et Javier Ambrossi pour La Bola Negra et Pawel Pawlikosvki pour Fatherland. La guerre d’Espagne pour le premier à l’approche ambigüe. Les réalisateurs ont campé leurs deux personnages côté républicain pour l’un, franquiste de l’autre, avec Garcia Lorca au milieu, le tout relié non pas par un engagement politique mais par l’homosexualité. Le cinéaste polonais lui, a évoqué avec justesse la venue de Thomas Mann en Allemagne de l’ouest puis de l’est.

    Deux jeunes acteurs primés

    La première guerre mondiale n’est qu’un prétexte pris par Lukas Dhont pour parler des relations entre deux jeunes appelés, ce qui a valu à Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, le prix d’interprétation masculine dans Coward.

    Notre Salut de Emmanuel Marre recevra le Prix du scénario qui suit un fonctionnaire français dans l’administration pétainiste et collaborationniste. C’est également un duo qui a reçu le prix d’interprétation féminine, attribué à Virginie Efira et sa partenaire japonaise Tao Okamoto dans Soudain de Ryusuke Hamaguchi, film qui aurait pu prétendre à la Palme d’Or. S’il est un personnage féminin qui a marqué les esprits, c’est l’héroïne de L’Aventure rêvée (prix du jury) de l’allemande Valeska Grisebach, l’histoire d’une femme qui s’érige contre la mafia bulgare. De guerre actuelle, il en a été également question à travers Minotaure, du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, qui a reçu le Grand Prix. Un vrai-faux remake de La Femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, surtout remarqué pour son évocation de ces Russes enrichis et corrompus sur fond de mobilisation militaire des classes populaires. « Des millions de gens de part et d’autre ne rêvent que d’une chose : que les massacres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce carnage, le monde entier attend cela », a dit le cinéaste.

    Quant à la Palestine, il aura fallu qu’en remettant le prix de la mise en scène, Xavier Dolan lise un extrait de Sur cette terre, du poète Mahmoud Darwich pour déclencher une salve d’applaudissements.

    Palme d’Or. Fjord du Roumain Cristian Mungiu

    Prix de la mise en scène. Javier Calvo et Javier Ambrossi pour La bola negra et Pawel Pawlikowski pour Fatherland

    Prix du scénario. Notre Salut du Français Emmanuel Marre

    Grand prix. Minotaure du Russe Andreï Zviaguintsev

    Prix du jury. L’Aventure rêvée de l’Allemande Valeska Grisebach

    Prix d’interprétation masculine. Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward du Belge Lukas Dhont

    Prix d’interprétation féminine. Virginie Efira et Tao Okamoto dans Soudain du Japonais Ryusuke Hamaguchi

  • « Fatherland » en lice pour la Palme d’Or

    « Fatherland » en lice pour la Palme d’Or

    Accompagné de sa fille Erika, incarnée par Sandra Hüller (Anatomie d’une chute), il découvre 16 ans plus tard un pays en ruines, en voie de dénazification et coupé en deux par la guerre froide. Le film de 82 minutes est l’un des favoris pour remporter la Palme d’Or.

  • Cannes, le cinéma en résistance

    Cannes, le cinéma en résistance

    Pourquoi Cannes est le plus grand festival de cinéma au monde ? Parce que la politique n’est jamais restée aux marches du palais. Contrairement aux propos consternants de Wim Wenders, président du jury 2026 de la Berlinale, estimant que le cinéma devait « rester en dehors de la politique », le cinéaste coréen Park Chan-Wook, président du jury cannois, affirme que « le travail artistique a un message politique ». Cette exigence est dans l’ADN du festival de Cannes. Il fut créé par le ministre du Front populaire Jean Zay, (assassiné par la Milice de Pétain le 20 juin 1944, à l’âge de 39 ans) contre la dérive de la Mostra de Venise, déroulant en 1938 le tapis rouge aux nazis et aux fascistes. La guerre ne permit pas sa tenue en 1939 et sa première édition, en 1946, fit la part belle à la résistance avec notamment La bataille du rail, prix de la mise en scène et prix du jury.

    Œuvres indispensables

    80 ans plus tard, la résistance se conjugue au présent. Mais la puissance du cinéma n’échappe pas à celui, en France, qui nourrit un projet « civilisationnel » ultra-réactionnaire, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Celui qui a fait fortune dans la France-Afrique et détient médias et journaux, a aussi la main sur une partie du financement du cinéma, via Canal+. Il entend désormais s’approprier les salles UGC et posséder tous les maillons de l’industrie cinématographique. Face à cette offensive d’extrême droite, la résistance passe par un renforcement du service public de la culture et donc du Centre national du cinéma. Un CNC associé aux Régions, dont la nôtre, pour permettre l’éclosion des talents, la création et la diffusion du 7e art.

  • Une riposte antifasciste imaginée par Jean Zay

    Une riposte antifasciste imaginée par Jean Zay

    L’antifascisme est un facteur déterminant des naissances du Festival de Cannes, en 1939, 1946 et 1947 », écrit Tangui Perron dans son ouvrage Tapis rouge et lutte des classes*, publié en 2024. Dans cet essai, l’historien du cinéma et du mouvement ouvrier revient sur la genèse de cette fête du cinéma qui est une histoire populaire, ouvrière et antifasciste. « Le projet de 1929, au départ porté par les derniers éléments les plus progressistes du gouvernement, s’est construit en réaction à la mainmise du pouvoir fasciste sur le Festival de Venise en 1938, elle-même renforcée par l’intervention du pouvoir nazi sur le palmarès », relate-t-il.

    La Mostra couronne cette année-là Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl – intime d’Hitler qui lui confie la réalisation de films de propagande nazie – et Luciano Serra, pilote de Goffredo Alessandrini, supervisé par Vittorio Mussolini, fils du Duce. Présent sur place, le haut fonctionnaire Philippe Erlanger alerte à son retour en France Jean Zay, alors ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, lui insufflant l’idée. « C’est un acte de résistance, culturelle cette fois-ci, contre ce régime totalitaire. Et qu’il faut que ce soit la France, le pays des droits de l’homme, qui soit aux avant-postes pour ça », témoigne Hélène Mouchard-Zay dans Affaires sensibles.

    La première édition de l’événement fixée au 1er septembre 1939 sera annulée : l’Allemagne nazie a envahi la Pologne, la Seconde guerre mondiale éclate. Jean Zay est assassiné par la Milice en 1944. Mais le projet survit. À la Libération, Raymond Picaud, maire socialiste de Cannes, médecin des pauvres et résistant, met tout en œuvre pour que le festival se tienne dans sa ville. Cette première édition du 20 septembre 1946 est un succès, à la fois une fête populaire, mondaine et cinématographique. Des milliers d’ouvriers syndiqués à la CGT travaillent jour et nuit, parfois bénévolement, pour construire en quatre mois le Palais des festivals. Le syndicat, entré au conseil d’administration dès la première édition, participe au financement pour pérenniser l’événement jugé trop coûteux par le gouvernement dans la France d’après-guerre. C’est aujourd’hui le plus grand festival du cinéma au monde.

    *Aux éditions de l’Atelier

  • À Cannes, art et politique ne font qu’un

    À Cannes, art et politique ne font qu’un

    Le tapis rouge est en place, les marches ont été foulées : le plus grand festival de cinéma du monde est officiellement lancé ce mardi soir. Durant les deux prochaines semaines, ce sont plus de 100 films qui seront présentés pour la 79e édition de la grand-messe cannoise. Le jury est présidé cette année par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook qui, interrogé sur la place de la politique dans l’art, plante d’emblée le décor : « Je ne crois pas qu’on devrait séparer l’art de la politique », déclare-t-il en conférence de presse. « C’est étrange de penser que les deux sont en conflit l’un envers l’autre », poursuit le réalisateur de Old Boy, face aux journalistes. À ses côtés, le scénariste britannique Paul Laverty, poursuit : « La politique, c’est comme l’eau et l’air. C’est toujours là », martèle le bras droit de Ken Loach. « Nous vivons une époque sombre et comme l’a dit Shakespeare dans Le Roi Lear, “les fous guident les aveugles”. On voit tellement de violences systématiques, le génocide à Gaza et tous ces conflits horribles », renchérit le cinéaste qui a été arrêté en août dernier en marge d’une manifestation propalestienne en Écosse. Les paillettes et les flashs ne peuvent éclipser les guerres en cours et les populations décimées à travers le monde. « Le cinéma ne serait pas le cinéma s’il ne parlait pas des affaires du peuple », tranche l’acteur ivoirien Isaach de Bankolé, également membre du jury.

    Aussi, l’affiche déployée sur le Palais du festival met en avant un film féministe majeur : Thelma et Louise de Ridley Scott, incarnées par Geena Davis et Susan Sarandon. Tout un symbole. Et pourtant, sur les 22 films en compétition pour la Palme d’Or, seuls cinq sont réalisés par des femmes. Ce qui a valu au festival d’être accusé de « feminisme washing » par des associations féministes : « en aucun cas, il ne doit y avoir une politique de quota », justifie le délégué général du festival Thierry Frémaux.

    « Prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif »

    C’est dans son ADN, le festival de Cannes est politique, pensé dès 1938 comme un événement culturel antifasciste (lire ci-contre). Alors à un an d’une élection présidentielle qui voit l’extrême droite faire figure de grande favorite dans les sondages, des membres de l’industrie profitent de l’exposition médiatique de l’événement pour tirer la sonnette d’alarme. Dans une tribune publiée dans Libération ce mardi, 600 professionnels du cinéma alertent de la « concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré [qui] lui donne toute liberté d’agir le moment venu. (…) Le démantèlement du CNC et de l’audiovisuel public fait partie du programme du RN. Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie ? », interrogent-ils.

    Le « rapport Alloncle » du nom du député ciottiste et les six mois de commission d’enquête parlementaire l’ont démontré : l’extrême droite veut démanteler pour mieux privatiser l’audiovisuel public. Et ce, pour mener la « bataille culturelle », « le projet civilisationnel » du milliardaire ultraconservateur à la tête du groupe Canal+ qui devrait acquérir d’ici 2028 100% des parts d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma françaises. Sa mainmise sur le septième art ne cesse de s’étendre. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », poussent les signataires du texte parmi lesquels figurent les acteurs Swann Arlaud, Juliette Binoche, Adèle Haenel ou encore le réalisateur Arthur Harari.

    « Je ne crois pas qu’on devrait séparer l’art de la politique »

  • Le grand rendez-vous cannois du cinéma mondial

    Le grand rendez-vous cannois du cinéma mondial

    C’est La Vénus électrique du réalisateur français Pierre Salvadori qui sera projeté dans les salles de cinéma en même temps qu’à Cannes afin d’offrir aux spectateurs comme aux festivaliers et professionnels une occasion de se rassembler autour de cette comédie romanesque burlesque.

    Chaque année, pendant les 12 jours, plus de 35 000 passionnés de cinéma célèbrent la plus grande fête du 7e art. 22 films ont été retenus en compétition, et parmi lesquels se trouvera peut-être la Palme d’or *.

    D’autres films s’ajoutent à la sélection officielle avec notamment des sections parallèles (Quinzaine des cinéastes, Semaine de la critique, Acid). Un savant équilibre pour que le cinéma mondial soit représenté dans toute sa diversité et son excellence. Autre moment très attendu, la Caméra d’or qui récompense le meilleur premier film**. Cannes fait ainsi le pari de la création.

    C’est le réalisateur Sud-Coréen qui succède à Juliette Binoche. Park Chan wook (Decision to leave, Aucun autre choix) présidera la 79e édition. La salle de cinéma est, dit-il, une « captivité volontaire qui rassemble et crée de la solidarité émouvante et universelle ».

    Un retour à l’Histoire

    L’actrice française, Leïla Bekhti sera la présidente du jury d’Un Certain Regard. Une section dédiée aux cinémas émergents et aux écritures singulières et qui récompense des réalisateurs peu ou pas connus. À l’instar du Chilien Diego Céspedes, auréolé en 2025 avec Le Mystérieux Regard du flamant rose.

    Cocorico, parmi les cinq réalisatrices qui concourent pour la Palme d’or, trois représentent le cinéma tricolore. La réalisatrice Jeanne Henry (Je verrai toujours vos visages) retrouve Adèle Exarchopoulos (avec Sara Giraudeau) dans Garance, une apprentie actrice qui doit affronter son addiction à l’alcool. Léa Mysius connue pour ses mélanges de genre (Ava, Les cinq diables) adapte le roman éponyme de Laurent Mauvignier (Prix Goncourt 2025 pour La Maison vide), Histoires de la nuit avec un casting de choix (Bastien Bouillon, Hafsia Herzi, Benoît Magimel et Monica Bellucci). La Française Charline Bourgeois-Tacquet (Les amours d’Anaïs) met en scène un duo de femmes dans La Vie d’une femme avec Léa Drucker, une chirurgienne confrontée à la maladie de sa mère et bouleversée par l’arrivée d’une écrivaine dans sa vie (Mélanie Thierry). Autre duo de femmes avec Gentle Monster de l’Autrichienne Marie Kreutzer (Corsage), avec Léa Seydoux et Catherine Deneuve, signe un drame intime sur deux femmes confrontées à des vérités troublantes. Enfin, l’Allemande Valeska Grisebach, avec L’Aventure rêvée, filme une héroïne vivant dans la région frontalière entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie.

    Soudain, réalisé par le Japonais Ryûsuke Hamaguchi (Drive My Car) met la lumière sur la rencontre entre deux cultures et deux femmes engagées. Avec Virginie Efira, une directrice française de maison de retraite et Tao Okamoto, une metteuse en scène japonaise.

    La présidente du festival, Iris Knobloch le rappelait lors de sa conférence de presse : « Le Festival est né en 1939, dans un autre moment d’incertitude, car dans ces moments-là, rassembler des films et des artistes, ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité. » Un rappel historique quant à la création par le ministre du Front populaire Jean Zay d’un festival libre et antitotalitaire né en opposition à la Mostra de Venise aux relents fascistes.

    Plusieurs films marquent le retour à l’Histoire parmi lesquels Notre salut d’Emmanuel Marre (qui avait signé l’étonnant docu-fiction D’un château l’autre sur la campagne présidentielle de 2017 – opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen). Ce dernier revient sur les années sombres de la France de Vichy avec Swann Arlaud. Tandis que le réalisateur hongrois László Nemes (Le Fils de Saul, 2015) revient sur Vichy et la Gestapo avec l’arrestation de Jean Moulin (incarné par Gilles Lellouche).

    Le film espagnol, La bola Negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo revient, lui, sur la guerre civile espagnole avec Penélope Cruz et Glenn Close.

    Le retour de grands cinéastes

    L’iranien Asghar Farhadi aux multiples films (À propos d’Elly, Une Séparation, Un héros…) rassemble un casting français de renom avec Isabelle Huppert, Vincent Cassel, Catherine Deneuve, Virginie Efira, Pierre Niney, India Hair, Adam Bessa pour Histoires parallèles. Un film tourné dans l’Hexagone.

    Le polar (une affaire liée à la mafia russe) Paper Tiger de l’Américain James Gray (Little Odessa) offre un casting impressionnant de stars (Adam Driver, Scarlett Johansson et Miles Teller). Autre casting de taille, celui du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen (As Bestas) et son film El ser querido, un drame intime et familial autour du cinéma avec Javier Bardem et Marina Fois.

    Avec Fjord du Roumain multi primé Cristian Mungiu, on retrouve son cinéma minimaliste et politique : une enquête qui touche une famille roumaine immigrée en Norvège soupçonnée de maltraitance, avec l’actrice norvégienne Renate Reinsve et l’acteur roumano-américain, Sebastian Stan (génial en Donald Trump dans The Apprentice).

    Deux ans après La Chambre d’à côté, Pedro Almodóvar revient avec Autofiction, un film sur le deuil. Va-t-il remporter, enfin, la Palme d’or ?

    Une Palme d’or d’honneur sera remise au réalisateur néo-zélandais (le Seigneur des Anneaux) Peter Jackson le 12 mai.

    Un festival qui s’annonce plein de surprises pour notre plus grand plaisir.

    * Décerné en 2025 à « Un simple accident » du réalisateur iranien Jafar Panahi

    ** Décerné en 2025 à « Le gâteau du président » du réalisateur irakien Hasan Hadi (PCA n°643) et présenté à la Quinzaine des cinéastes. Une mention spéciale était attribuée à « Un jour avec mon père » du britannico-nigérian Akinola Davies Jr
    (PCA n°650)