Originaire du Caucase, le jeune réalisateur russe vit aujourd’hui en exil à Los Angeles après s’être opposé à la guerre en Ukraine. Il a fallu qu’il remanie l’histoire censée se passer dans sa ville natale. Tourné loin de Naltchik, son récit nous plonge désormais dans une Amérique d’expatriés.
Puisant son inspiration dans ses propres origines, il creuse les rapports compliqués entre un père fantasque, Azik, et son fils Temir qu’il aime par-dessus tout. C’est l’Irlandais Barry Keoghan (Les Banshees d’Inisherin, Bird) qui donne vie à cette paternité non évidente. Cuistot dans un « diner » circassien du New Jersey tenu par sa sœur Zalya, ce boute-en-train au sourire angélique passe son temps à boire avec ses potes et foire le peu qu’il entreprend. Temir surnommé Pyteh (le Petit) malgré sa corpulence massive, est partagé entre fidélité envers les siens et envie de fuir. L’acteur turco-américain né au Kazakhstan Talha Akdogan incarne cet adolescent inquiet qui s’entraîne pour devenir champion de lutte et pousse son père à voir plus grand. Il l’encourage dans sa passion pour les delens, sorte de galettes, une spécialité culinaire de famille. Jusqu’à la tragédie qui précipite l’adolescent dans une vie d’adulte.
Dans ce casting inattendu, l’Anglais Harry Melling (Pillion) incarne Marat, l’indéchiffrable ami en errance perpétuelle et paresse intellectuelle. À l’affût d’argent facile, c’est par lui que le drame arrive.
Surprenants sont aussi les portraits de femmes qui évoluent dans cet univers présumé masculin. À l’image de Zalya, la tante enceinte jouée par l’Américaine Riley Keough. Dotée d’une force de caractère, c’est elle qui prend les décisions qui s’imposent et gère le petit restaurant en difficulté. Autre personnage fort, la jeune athlète rencontrée à la salle d’entraînement. Temir n’ose se déclarer à Alika (Jaliyah Richards), une Nigériane aux attributs peu féminins, qui cache son acné aux yeux de tous. Une scène les montre dos à dos, à l’image d’un mur porteur, qui diffuse en eux une paix intérieure. Alika et Temir suivent les mêmes cours d’entraînement supervisés par une femme qui impose avec naturel discipline et ponctualité. Toutes sont subordonnées au pouvoir non pas des hommes mais de la précarité.
Kantemir Balagov confirme la singularité de son style, optant pour une caméra intranquille et sensorielle qui interroge les liens d’interdépendance familiale et amicale… faite d’attirance et de rejet. Des séquences d’une grande vitalité qui traduisent ce besoin d’exister et ce désir d’envol. Comme la scène où le père et le fils déclenchent une ribambelle d’alarmes de voitures qui se mettent à hurler et à clignoter de mille feux. Le cadeau extravagant d’Azik pour la naissance de sa nièce, un immense pélican qui apparaît comme un porte-bonheur et le symbole d’une vie libre et sans frontière. Azik a beau être mort, il envoie des signes comme on sème des graines sur terre.
Malgré quelques longueurs dans la première partie, signe du changement d’angle décidé par le cinéaste, le film détonne néanmoins par ce regard humain porté sur les personnages, la volonté optimiste de croire à un avenir meilleur. À la manière d’une confiture de papillon (Butterfly Jam), comme un doux rêve qui devient réalité.

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