« Les agriculteurs ne m’insultent pas, ils me demandent de l’aide »

La Marseillaise : Vous êtes agroclimatologue. Pouvez-vous rappeler votre parcours et ce qui vous a conduit à ce métier ?

Serge Zaka : Je suis docteur en agroclimatologie. Mon travail, c’est d’étudier l’impact du climat à long terme sur l’agriculture, mais aussi celui de la météo à court terme : la canicule de la semaine, le gel tardif, la grêle. Ce qui me passionne, c’est de rendre ces phénomènes compréhensibles pour tous. Sur les réseaux sociaux, je vulgarise avec des chiffres, des graphiques, sans exagération. C’est cette visibilité qui m’a fait connaître… mais qui m’expose aussi aux attaques.

Depuis plusieurs années,
vous êtes pris pour cible sur les réseaux sociaux. Comment vivez-vous ce harcèlement ?

S.Z. : Il y a eu plusieurs étapes. Au début, ce n’était que des moqueries. Puis les canicules, l’élection de Donald Trump et, plus récemment, le rachat de Twitter, ont libéré une violence énorme. On parle de centaines, parfois de milliers de messages par jour. 99% relèvent d’insultes ou de dérision, mais 1% sont hors-la-loi : menaces de mort, de viol, racisme, incitations au suicide. Parfois, ce sont même des mails ou des messages que je reçois directement. Je travaille avec la gendarmerie et le ministère de l’Intérieur pour signaler ces contenus. Car au-delà du moral, il y a un risque physique : un jour, certains pourraient passer à l’acte.

Pourquoi ces discours climatosceptiques trouvent-ils encore un écho ?

S.Z. : En réalité, ils sont minoritaires dans la société. Beaucoup de comptes sont automatisés, des « bots » qui visent à décrédibiliser la parole scientifique. Derrière, on trouve des entreprises, parfois même des États. Ceux qui relayent ces contenus se voient comme des sauveurs de la vérité, mais n’apportent aucun argument scientifique. Ils sont très bruyants, très organisés, surtout à l’extrême droite, mais peu nombreux. Dans la vraie vie, la majorité des citoyens et des agriculteurs constatent bien les effets du changement climatique.

Face à cette violence, avez-vous songé à vous taire ?

S.Z. : Non. Leur objectif est de nous faire taire, je fais donc l’inverse. Je réponds rarement, mais toujours factuellement, avec des données locales, des graphiques, en ciblant des leaders d’opinion, comme les élus ou les personnalités médiatiques. Les insultes ne résistent pas aux faits. Cette méthode attire beaucoup de jeunes qui apprécient de voir un scientifique confronter un discours mensonger. Et chaque fois que je démonte une intox, je gagne en visibilité. C’est un moyen de retourner la situation à notre avantage. Cela dit, il faut distinguer : l’humour et la dérision sont utiles, mais les menaces graves, elles, ne doivent pas être banalisées.

Vous êtes en contact direct avec le monde agricole. Que vous disent les agriculteurs ?

S.Z. : Contrairement à ce que prétendent mes détracteurs, les agriculteurs ne me voient pas comme un ennemi. Bien au contraire. Une preuve de plus qu’ils n’agissent pas réellement dans l’intérêt de ceux qu’ils prétendent défendre. J’ai conseillé ou formé plus de 15 000 d’entre eux l’an dernier. Beaucoup m’écrivent, parfois désespérés, pour comprendre comment s’adapter. Certains envisagent même de quitter leur région pour continuer à produire ailleurs. Mon rôle, c’est de leur montrer qu’il existe des solutions : changer de variétés, modifier les dates de semis, investir dans des protections. Mais cela demande des moyens et une stratégie nationale. Nous avons besoin d’un véritable plan Marshall pour l’agriculture face au climat.

Quel est, selon vous, le mot d’ordre pour l’avenir ?

S.Z. : Anticiper. C’est le mot d’ordre. On peut s’adapter si on comprend les risques et si on investit dès maintenant. C’est tout le sens de mes travaux et des outils que je développe, comme agroclimatologie.fr, qui propose gratuitement des données précises aux agriculteurs. Plus on aura de données fiables, plus on coupera court à la désinformation. Je consacre ma vie à ça, par passion, pas pour l’argent. Et je crois qu’à terme, les faits l’emporteront sur les discours. Mais il faut que l’État, l’Europe et la société tout entière soutiennent réellement les agriculteurs dans cette transition.

Propos recueillis par Axel Jolidon

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