La Marseillaise : Que vous évoque le thème de ce 26e Conseil des ministres franco-allemand ?
Ulrike Eifler : Cette réunion contraste aujourd’hui totalement avec la véritable coopération franco-allemande que nous avons connue par le passé, qui servait principalement à maintenir la paix. Désormais, il s’agit d’établir l’unité pour mieux préparer la guerre. La militarisation en Allemagne vise également à renforcer la logique militariste dans la société. Dans ma région, une loi a été promulguée pour obliger les enseignants à inviter les soldats en classe. Ce n’est pas facultatif, mais obligatoire. Ce n’est qu’un des nombreux exemples…
Les gouvernements français et allemands promeuvent l’austérité en ce qui concerne les dépenses sociales, mais pas la défense. Quelles conséquences ?
U.E. : Les réductions des dépenses sociales vont accentuer la crise que nous vivons, en particulier la crise de la représentation et de la démocratie. En France et en Allemagne, les partis d’extrême droite se renforcent à chaque mesure d’austérité sociale prise par les gouvernements. Merz a annoncé vouloir mettre fin à la journée de huit heures et donc d’élargir le temps de travail. Ils veulent supprimer des jours fériés, comme en France, réduire les pensions de retraite et relever l’âge de départ à 70 ans. Ces coupes budgétaires seront massives et sans précédent par rapport aux 30, 40, voir 50 dernières années. Ils prévoient des coupes drastiques dans le système de sécurité sociale.
Le Premier ministre français a proposé la suppression de deux jours féries, dont le 8 mai.
Quel symbole cela renvoie ?
U.E. : Cela montre que les temps changent. Ce n’est pas que la militarisation, c’est aussi la manière dont on appréhende l’Histoire. Le 8 mai était un symbole très important pour la paix. La guerre était terminée, c’était la promesse de construire la paix en Europe et plus particulièrement au travers de l’amitié entre l’Allemagne et la France. Maintenant, ils essaient de supprimer ce symbole. Cela signifie que le temps de la paix, cette promesse de paix a été brisée par nos gouvernements.
Dans les deux pays, l’extrême droite est aux portes du pouvoir. En Allemagne, elle talonne la CDU, le parti de Friedrich Merz. Comment la vaincre ?
U.E. : En Allemagne, le grand risque est que le parti conservateur, la CDU, et l’AfD, parti d’extrême droite, collaborent, coopèrent. C’est un grand danger qui est en lien avec cette crise. La classe dirigeante fait pression pour des réformes néolibérales et des coupes dans les dépenses sociales. Si le gouvernement, composé des conservateurs et des sociaux-démocrates, ne fait pas assez de coupes budgétaires comme le demande la classe dirigeante, les conséquences seront terribles. Les Conservateurs vont tourner le dos au gouvernement et se dirigeront vers le parti fasciste. Je ne veux pas dire par là que le gouvernement actuel doit mener ces mauvaises réformes, mais qu’il faut être conscient de ce danger et mobiliser les gens dans les rues. À cet égard, je trouve que Parti du travail de Belgique (PTB), nous montre un bon exemple. Ils ont lancé une discussion au sein des syndicats pour préparer des grèves générales et confronter le gouvernement. Je pense qu’il est vraiment important d’avoir ces discussions au sein de la gauche politique en Europe et surtout en Allemagne. La lutte contre l’extrême droite ne se limite pas aux Parlements, c’est une lutte que l’on doit mener dans les rues et dans la société.
Les guerres en Ukraine et à Gaza ont démontré la faiblesse de la diplomatie européenne. Où se cachent les pacifistes ?
U.E. : Les pacifistes en Europe et en Allemagne ne sont pas dans le Parlement, mais dans les rues. Ce sont les mouvements de jeunesse en solidarité avec les Palestiniens. Ces jeunes qui ont été dans les rues au cours des 22 derniers mois. C’est aussi le mouvement de paix traditionnel. Les plus anciens, qui ont été politisés par le grand mouvement de paix des années 1980. Malheureusement, en Allemagne, ils ne sont pas ensemble, nous devons organiser cela, nous devons les unir. Au sein du Parlement, il y a les partis de gauche, comme le nôtre, Die Linke, qui veut mettre en œuvre cette paix. Les mouvements pacifistes sont vraiment faibles en ce moment. Nous ne pouvons pas attendre quoi que ce soit de nos gouvernements, ils préparent la guerre. Nous devons mobiliser les gens dans les rues pour forcer nos gouvernants à construire la diplomatie. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes.
Le chancelier Friedrich Merz est attendu, ce vendredi à Toulon, pour le 26e Conseil des ministres franco-allemand. Avant cela, il a été reçu par Emmanuel Macron au fort de Brégançon, résidence d’été des présidents français. Le lieu se veut à la hauteur de l’enjeu : seuls deux chanceliers y ont été reçus avant lui, Helmut Kohl par François Mitterrand en 1985 et Angela Merkel par Emmanuel Macron en 2020. Ainsi, les deux dirigeants évoqueront les grands sujets diplomatiques du moment, de la guerre en Ukraine au massacre à Gaza, en passant par la question du nucléaire iranien.

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