Septembre 2022, Vladimir Poutine décrète la mobilisation pour le lancement de l’« opération militaire spéciale » (terminologie officielle pour désigner la guerre en Ukraine). Dans une petite ville de province, Gleb (Dmitri Mazourov), patron prospère d’une entreprise de transports, doit remettre au maire une liste de quatorze de ses employés en âge d’être envoyés sur le front. Le nombre renvoie à la mythologie grecque et au sacrifice des quatorze jeunes qu’Athènes devait envoyer en Crète pour satisfaire les besoins alimentaires du Minotaure. Une créature mi-homme, mi-taureau qui incarne la dualité humaine, oscillant entre la raison (la civilisation) et la colère (la tyrannie).
L’homme d’affaires tentera de trouver une solution pour maintenir ses collaborateurs en poste et faire face au départ de salariés. Une scène obscène se tient dans un restaurant gastronomique. Gleb dîne en compagnie d’amis entrepreneurs. Ces derniers dissertent sur leurs prochains voyages au soleil tandis que des familles tentent d’échapper à leur enrôlement dans une guerre « aussi impitoyable qu’insensée », selon Zviaguintsev.
Sur fond de guerre et d’instabilité économique, se greffe une histoire d’adultère. Le réalisateur a souhaité transposé le film de Claude Chabrol, La Femme infidèle (1969) dans la Russie contemporaine. Gleb vit avec sa femme Galina (Iris Lebedeva) et leur fils dans leur villa moderne, perdue au milieu d’une forêt de bouleaux blancs. La famille y mène une existence confortable et bien rangée jusqu’au jour où le mari soupçonne Galina de le tromper. L’amant est identifié et la passion folle se déchaîne.
Un thriller où le crime pour trahison conjugale annonce le chaos de la guerre. Où la vie du couple restitue les sombres perspectives qui règnent dans le pays. Où l’intime joue comme une radiographie des tensions géopolitiques.
Tout s’emboîte à l’image de cette villa moderniste aux grandes baies vitrées où vit Galina, tenue à distance, observée et domestiquée. Derrière un calme apparent, sans aspérité, se cache une ambiance mortifère chargée de brume.
Tourné en Lettonie, non loin de la Russie, le cinéaste joue avec la lumière froide et le silence pesant des lieux. Chaque prise de vue est scrutée à la loupe, respectant l’architecture des lieux, les lignes épurées de la maison de plain-pied en opposition avec les immenses barres en béton de la banlieue rappelant le boom des cités construites dans les années 1980 et ses coins de rue tristes. Le quartier où se rend Galina pour retrouver Anton, son amant, un photographe qui vit au 7e étage d’un HLM est saisissant de contraste. Galina qui étouffe chez elle vient capturer du plaisir et de la vie dans ce studio où sont affichées des photos d’elle. Comme l’œuvre d’un avant et d’un après. Et lorsque Gleb se rend seul chez Anton, ce dernier l’accueille avec compréhension. Le comportement civilisé du mari effondré et de l’amant attentionné ne durera pas. Dans un sursaut de colère froide, la confrontation basculera dans le sang.
« Je ne voulais pas réaliser un film de propagande mais me concentrer sur les hommes, les souffrances qu’ils traversent et les choix moraux auxquels ils sont confrontés », précise Zviaguintsev, face à cette guerre interminable. Minotaure a été choisi pour représenter la France aux Oscars 2027 du meilleur film international.
Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev
(France/Allemagne/Lettonie, 2h15)
Sortie le 14 octobre

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