[Grand entretien] Agnès Jaoui : « Don Giovanni me fait penser à Trump »

La Marseillaise : Vous vous êtes déjà frottée à la mise en scène d’opéras comme « Tosca » ou « L’uomo femina » ces dernières années. Mais comment faire face à un monument tel que
«
 Don Giovanni » ?

Agnès Jaoui : D’abord avec une joie immense. Ensuite, j’ai repris la partition et le texte en essayant de chercher vraiment qui était ce personnage, quels étaient les rapports psychologiques entre les uns et les autres. Puis, la personnalité des chanteurs avec qui j’ai eu à faire. Et pour être tout à fait honnête, la scène du Commandeur et la façon de la traiter m’a occupé l’esprit dès le début.

Don Giovanni est un harceleur,
un violeur qui profite de son pouvoir pour commettre ses méfaits. Vous est-il apparu logique dès le début de le mettre en résonance avec le mouvement #MeToo
 ?

A.J. : Il y a juste une image qui peut faire penser à cela et qui vient de Lastesis, mouvement de femmes, les yeux bandés, qui font des chorégraphies dans la rue [collectif féministe né en 2019 au Chili, ndlr]. Mais sinon, j’ai situé le texte dans une Espagne d’époque religieuse et corsetée. Après, Don Giovanni est un texte sur un prédateur, dans le sens premier du terme, qui abuse de son pouvoir, qui est affreux avec les femmes et tout le monde. Sa force, c’est la puissance de son désir. Il me fait penser à des personnages comme Trump ou Musk, des gens que rien n’arrête, qui se sentent au-dessus des lois. Don Giovanni passe d’une proie à l’autre comme un drogué.

« Don Giovanni » offre plusieurs niveaux de lecture. S’il est un prédateur, le héros, inspiré du mythe de Don Juan, cherche à bousculer un ordre établi. Quels échos décelez-vous dans l’époque actuelle ?

A.J. : Je trouve que dans le Dom Juan de Molière, il y a toute une dimension humaine et philosophique autour du pouvoir religieux. Moins dans le Don Giovanni de Da Ponte [poète qui a écrit le livret pour l’opéra de Mozart]. Selon moi, il cherche les limites en permanence jusqu’au fait d’affronter la religion, le commandeur, la loi.

Don Giovanni est
un libertin. Estimez-vous que la pensée libertaire peut être une boussole dans notre époque qui voit l’affirmation des gourous, religieux ou politiques
 ?

A.J. : Contrairement au Dom Juan de Molière, l’aspect libertin de Don Giovanni ne m’apparaît pas beaucoup dans l’œuvre de Mozart et Da Ponte. Je vois moins un libertin qu’un drogué. Même s’il est infatigable, je ne le trouve pas du tout jouisseur. C’est une sorte de boulimique.

Comme un drogué, trouvez-vous qu’il est victime de son désir ?

A.J. : D’une certaine façon. Quand vous avez tout le pouvoir et aucune limite, c’est catastrophique. Après, j’ai du mal à dire victime car c’est un harceleur. Et je me méfie de ce mot dans tous les sens du terme.

« Que vaut sa parole à l’aune
de MeToo
 ? », présente l’Opéra
de Marseille sur son programme…

A.J. : Ce qui est intéressant, c’est aussi le fait qu’Otavio par exemple, l’amoureux de Donna Anna, ne veut pas croire qu’un gentleman, qu’un homme puisse faire ça. Tout résonne.

« Don Giovanni » est aussi une œuvre tragicomique par excellence.

De quelle manière vous êtes-vous emparé de ce caractère ?

A.J. : C’est en effet un dramma giocoso [un drame joyeux]. Au début, je me suis demandé ce qui était drôle dans l’histoire de ce prédateur. Et au fur et à mesure, j’ai trouvé. C’est aussi dû au génie de Mozart car la musique joue un grand rôle, tout comme les contradictions des uns et des autres. Encore une fois, Don Giovanni n’a pas peur et les autres, oui. J’en reviens à l’exemple de Trump. Ce qui est frappant avec les dictateurs, c’est de voir que le peuple se met à en avoir peur ou bien est fasciné. Ce qui est drôle passe souvent par des personnages comme Leporello [le valet de Don Giovanni] ou Elvira dont l’aveuglement suscite à la fois le pathétique et le rire. L’interprète de Leporello, Marc Barrard, est génial. Ce sont des chanteurs mais aussi des acteurs.

La distribution est éloquente, tout comme les décors, signés Éric Ruf.
Sur scène, vous faites la métaphore d’un dédale. De quoi est-il l’image
 ?

A.J. : J’ai eu assez vite cette image des escaliers d’Escher qui donnent la sensation d’être enfermé, des quartiers gothiques de Barcelone, cette Espagne de l’Inquisition où tout est cloisonné. Tout cela, pendant la course folle de Don Giovanni. J’ai donc imaginé une espèce de mur qui enserre et qui se dérobe pour faire sentir que Don Giovanni est le seul qui est tout le temps en mouvement et n’est pas épuisé.

On vous a également vu cette année réaliser le film « L’objet du délit », comédie de troupe elle aussi inspirée de figures de prédateurs et victimes, qui plonge les spectateurs dans
«
 Les noces de Figaro ».

Des thèmes qui ne vous habitent visiblement pas qu’à moitié…

A.J. : Oui car c’est un peu le sujet du moment. Et même de tous les moments. Même si c’est parfois désespérant, il est intéressant de voir qu’avec des mouvements féministes comme MeToo, qui est fondamental, on a l’impression qu’on avance, et on avance bien, mais que nos acquis, comme ceux des minorités en général, ne sont jamais sûrs. Il suffit d’une crise. On voit bien ce qu’il se passe aux États-Unis où le droit à l’avortement, qui paraît inattaquable, ne l’est plus. En même temps, quelle est la différence entre un conte qui se dit « j’ai le droit de coucher avec la servante » et un chef d’entreprise qui ne voit pas de problème à coucher avec sa toute jeune stagiaire ? On a avancé, mais est-ce qu’on a vraiment avancé ?

Propos recueillis par Philippe Amsellem

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *