Tag: Agnès Jaoui

  • Don Giovanni au pied de la lettre

    Don Giovanni au pied de la lettre

    L’ouverture de saison de l’Opéra de Marseille est d’emblée une réussite. Le Don Giovanni imaginé par Agnès Jaoui a de quoi surprendre par son classicisme assumé. Fosse et plateau contribuent à un succès amplement mérité. La direction musicale de Lawrence Foster est exemplaire de clarté et de concision. Il traduit avec allant le caractère « giocoso » joyeux de la partition. Dès l’ouverture, on est dans un rythme soutenu qui ne faiblira pas. Le maître révèle de beaux moments d’orchestre en détachant les violoncelles avec grâce ou dessinant avec les bois de jolies arabesques dans le trio des masques. Toute l’admirable architecture mozartienne est finement ciselée dans un élan qu’on peut qualifier de juvénile.

    Le plateau a tout pour séduire. Salome Jicia est une Donna Anna de haute noblesse. Le timbre est grave mais agile dans la vocalise. Margaux Poguet chante une Donna Elvira tout en ambiguïté sentimentale, écartelée entre haine et amour. Son jeu la porte vers des noirceurs romantiques. Floriane Hasler est une Zerlina piquante, plus femme de tête que soubrette évaporée. Il faut un Don Giovanni aristocrate et déluré. Dario Solari a le charme vénéneux mais irrésistible du personnage qu’il croque avec gourmandise. Aucune faiblesse, dans la ligne de chant, l’air du champagne est lancé avec toute l’autorité du seigneur sûr de son droit. Marc Barrard est la part comique qui est le sel de ce chef-d’œuvre. Le baryton est à la fois un chanteur d’exception et un comédien à la vis comica réjouissante. L’air du catalogue est un grand moment. Son Leporello est attachant dans son humanité plébéienne. Grâce à Cyrille Dubois, Don Ottavio n’est plus l’amant frustré, pâle copie d’un Don Juan que Donna Anna ne peut oublier. Par son ténor clair, purement mozartien et un jeu très dense, il rend au personnage une virilité et un relief qu’on ne lui soupçonnait plus. La preuve en l’air « Il mio tesoro intanto » longuement ovationné. Le Masetto de Louis Morvan impressionne par l’ampleur du timbre et la beauté de ses graves. Il avait été remarqué in loco dans Ermione, et surtout dans son formidable Fafner du Rheingold de la saison passée.

    Là où beaucoup cherchent dans Don Giovanni des intentions, des sous-textes, des (re)lectures, Agnès Jaoui voit des personnages et des situations. Elle accorde une simple et entière confiance dans le livret de Da Ponte et de ce que la seule musique de Mozart sait exprimer. Don Giovanni retrouve son Espagne natale dans une atmosphère en clair-obscur.

    Romantisme noir

    L’imposant décor gothique signé Éric Ruf et les costumes de Pierre-Jean Larroque plongent le spectateur dans une historicité très premier degré qui a, de fait, quelque chose de rafraîchissant. Les vidéos de Pierre Martin Oriol éclairent l’espace d’une lune dans un ciel étoilé très esthétique. Le dramma-giocoso est pleinement assumé par une mise en scène simple et efficace. Don Juan est un jouisseur narcissique, enivré de sa propre liberté, rien de plus, rien de moins, rien d’autre. D’aucuns pourraient trouver ça un peu court, un peu trop « littéral ». On peut aussi s’en satisfaire pour le simple et pur plaisir de se faire conter une histoire. D’autant plus qu’en femme de théâtre Agnès Jaoui sait conduire ses chanteurs-comédiens. Pas un seul instant on ne perd de vue le propos. En somme, elle ne fait pas semblant de jouer à Don Giovanni, elle s’empare du texte sans le dénaturer tout en le portant vers ce romantisme noir qui a tant fasciné un Hoffmann en son temps. Le pied de la lettre a parfois du bon.

  • [Grand entretien] Agnès Jaoui : « Don Giovanni me fait penser à Trump »

    [Grand entretien] Agnès Jaoui : « Don Giovanni me fait penser à Trump »

    La Marseillaise : Vous vous êtes déjà frottée à la mise en scène d’opéras comme « Tosca » ou « L’uomo femina » ces dernières années. Mais comment faire face à un monument tel que
    «
     Don Giovanni » ?

    Agnès Jaoui : D’abord avec une joie immense. Ensuite, j’ai repris la partition et le texte en essayant de chercher vraiment qui était ce personnage, quels étaient les rapports psychologiques entre les uns et les autres. Puis, la personnalité des chanteurs avec qui j’ai eu à faire. Et pour être tout à fait honnête, la scène du Commandeur et la façon de la traiter m’a occupé l’esprit dès le début.

    Don Giovanni est un harceleur,
    un violeur qui profite de son pouvoir pour commettre ses méfaits. Vous est-il apparu logique dès le début de le mettre en résonance avec le mouvement #MeToo
     ?

    A.J. : Il y a juste une image qui peut faire penser à cela et qui vient de Lastesis, mouvement de femmes, les yeux bandés, qui font des chorégraphies dans la rue [collectif féministe né en 2019 au Chili, ndlr]. Mais sinon, j’ai situé le texte dans une Espagne d’époque religieuse et corsetée. Après, Don Giovanni est un texte sur un prédateur, dans le sens premier du terme, qui abuse de son pouvoir, qui est affreux avec les femmes et tout le monde. Sa force, c’est la puissance de son désir. Il me fait penser à des personnages comme Trump ou Musk, des gens que rien n’arrête, qui se sentent au-dessus des lois. Don Giovanni passe d’une proie à l’autre comme un drogué.

    « Don Giovanni » offre plusieurs niveaux de lecture. S’il est un prédateur, le héros, inspiré du mythe de Don Juan, cherche à bousculer un ordre établi. Quels échos décelez-vous dans l’époque actuelle ?

    A.J. : Je trouve que dans le Dom Juan de Molière, il y a toute une dimension humaine et philosophique autour du pouvoir religieux. Moins dans le Don Giovanni de Da Ponte [poète qui a écrit le livret pour l’opéra de Mozart]. Selon moi, il cherche les limites en permanence jusqu’au fait d’affronter la religion, le commandeur, la loi.

    Don Giovanni est
    un libertin. Estimez-vous que la pensée libertaire peut être une boussole dans notre époque qui voit l’affirmation des gourous, religieux ou politiques
     ?

    A.J. : Contrairement au Dom Juan de Molière, l’aspect libertin de Don Giovanni ne m’apparaît pas beaucoup dans l’œuvre de Mozart et Da Ponte. Je vois moins un libertin qu’un drogué. Même s’il est infatigable, je ne le trouve pas du tout jouisseur. C’est une sorte de boulimique.

    Comme un drogué, trouvez-vous qu’il est victime de son désir ?

    A.J. : D’une certaine façon. Quand vous avez tout le pouvoir et aucune limite, c’est catastrophique. Après, j’ai du mal à dire victime car c’est un harceleur. Et je me méfie de ce mot dans tous les sens du terme.

    « Que vaut sa parole à l’aune
    de MeToo
     ? », présente l’Opéra
    de Marseille sur son programme…

    A.J. : Ce qui est intéressant, c’est aussi le fait qu’Otavio par exemple, l’amoureux de Donna Anna, ne veut pas croire qu’un gentleman, qu’un homme puisse faire ça. Tout résonne.

    « Don Giovanni » est aussi une œuvre tragicomique par excellence.

    De quelle manière vous êtes-vous emparé de ce caractère ?

    A.J. : C’est en effet un dramma giocoso [un drame joyeux]. Au début, je me suis demandé ce qui était drôle dans l’histoire de ce prédateur. Et au fur et à mesure, j’ai trouvé. C’est aussi dû au génie de Mozart car la musique joue un grand rôle, tout comme les contradictions des uns et des autres. Encore une fois, Don Giovanni n’a pas peur et les autres, oui. J’en reviens à l’exemple de Trump. Ce qui est frappant avec les dictateurs, c’est de voir que le peuple se met à en avoir peur ou bien est fasciné. Ce qui est drôle passe souvent par des personnages comme Leporello [le valet de Don Giovanni] ou Elvira dont l’aveuglement suscite à la fois le pathétique et le rire. L’interprète de Leporello, Marc Barrard, est génial. Ce sont des chanteurs mais aussi des acteurs.

    La distribution est éloquente, tout comme les décors, signés Éric Ruf.
    Sur scène, vous faites la métaphore d’un dédale. De quoi est-il l’image
     ?

    A.J. : J’ai eu assez vite cette image des escaliers d’Escher qui donnent la sensation d’être enfermé, des quartiers gothiques de Barcelone, cette Espagne de l’Inquisition où tout est cloisonné. Tout cela, pendant la course folle de Don Giovanni. J’ai donc imaginé une espèce de mur qui enserre et qui se dérobe pour faire sentir que Don Giovanni est le seul qui est tout le temps en mouvement et n’est pas épuisé.

    On vous a également vu cette année réaliser le film « L’objet du délit », comédie de troupe elle aussi inspirée de figures de prédateurs et victimes, qui plonge les spectateurs dans
    «
     Les noces de Figaro ».

    Des thèmes qui ne vous habitent visiblement pas qu’à moitié…

    A.J. : Oui car c’est un peu le sujet du moment. Et même de tous les moments. Même si c’est parfois désespérant, il est intéressant de voir qu’avec des mouvements féministes comme MeToo, qui est fondamental, on a l’impression qu’on avance, et on avance bien, mais que nos acquis, comme ceux des minorités en général, ne sont jamais sûrs. Il suffit d’une crise. On voit bien ce qu’il se passe aux États-Unis où le droit à l’avortement, qui paraît inattaquable, ne l’est plus. En même temps, quelle est la différence entre un conte qui se dit « j’ai le droit de coucher avec la servante » et un chef d’entreprise qui ne voit pas de problème à coucher avec sa toute jeune stagiaire ? On a avancé, mais est-ce qu’on a vraiment avancé ?

    Propos recueillis par Philippe Amsellem

  • « Don Giovanni » par Agnès Jaoui

    « Don Giovanni » par Agnès Jaoui

    Séducteur charismatique défiant à la fois Dieu et la société, Don Giovanni est devenu le symbole du libertin à la formidable force vitale pour les uns, au cynisme profanateur et mensonger pour les autres. Créé en 1787 à Prague, cet « opéra des opéras » – selon la célèbre formule de Richard Wagner – connaît depuis un succès constant. Mozart et Da Ponte ont réussi à fixer le mythe et offert à l’art lyrique son premier héros transcendant les époques.

    Une mise en scène d’Agnès Jaoui

    Pour cette nouvelle coproduction, réunissant 5 maisons d’opéra françaises, c’est l’actrice, scénariste et réalisatrice multi-césarisée Agnès Jaoui qui signe la mise en scène. Familière du monde opératique (elle a suivi une formation de chanteuse lyrique et déjà mis en scène deux opéras – Tosca en 2019 et L’uomo femina en 2024), elle propose ici une lecture centrée sur la puissance du désir, défiant les codes d’une société corsetée et codifiée par la morale catholique. « La grande force de Don Juan, c’est de frapper au cœur de la question du désir au point de faire vaciller le conformisme social, le jugement moral, la contrainte religieuse. Ce qui est troublant, c’est qu’il est totalement indéfendable, en particulier aujourd’hui où le problème de la prédation sexuelle se formule explicitement. On sait que Don Juan est un salaud. Pour lui, autrui n’existe pas, seul son désir prime, à tout instant. Et pourtant… On reste saisi par l’expression radicale de sa liberté : il ne transige avec rien, ne se soumet à rien, va jusqu’au bout de ce qu’il peut. Il y a malheureusement beaucoup de salauds, mais peu s’élèvent à une dimension tragique » exprime Agnès Jaoui dans un entretien.

    Une distribution de haut vol

    La direction musicale revient au chef néerlandais-australien Benjamin Bayl, qui fait ses débuts à la tête des forces vives de l’Opéra Orchestre, rejointes par un étincelant plateau de solistes. Le rôle-titre est incarné par le baryton-basse russe Mikhail Timoshenko, dont la présence scénique et la puissance vocale ont déjà été saluées lors de sa prise de rôle en novembre dernier à Toulouse. À ses côtés, la mezzo-soprano star Karine Deshayes, sacrée

    trois fois artiste lyrique de l’année aux Victoires de la musique, revêtira à nouveau le rôle de Donna Elvira, personnage déchiré entre amour et colère.

    LM

    * Durée : 3h20 avec entracte. Tarifs : de 29 à 83 euros. Chanté en italien surtitré en français et en anglais.