[Entretien] Christèle Lagier : « Le RN s’enracine sur la base d’électeurs de droite »

La Marseillaise : Le score du RN lors de ces municipales acte l’enracinement du parti dans la région ?

Christèle Lagier : Il traduit l’implantation de longue date de ce parti sur un certain nombre de territoires du sud-est. Ce n’est pas si surprenant concernant Marseille quand on regarde les résultats des dernières législatives, le territoire était partagé. Ce qui s’est accentué sur ces élections, c’est une forme de recomposition politique actée au local qui a commencé en 2017, avec la non-qualification du candidat de droite lors de l’élection présidentielle. Le RN consolide aussi son enracinement sur la base d’électeurs de droite.

L’extrême droite a, ici, remplacé la droite républicaine ?

C.L. : C’est très net sur les territoires du Vaucluse sur lesquels je travaille. Je l’avais observé sur Avignon lors des départementales de 2011, où on avait une baisse significative des scores de la droite républicaine et une croissance des scores FN. Ça s’était confirmé sur les municipales de 2014. Quand on réalise des entretiens avec des électeurs du RN et de la droite, on voit très bien comment se discute collectivement dans les groupes, les familles, les socialisations immédiates, le fait de voter pour la droite ou l’extrême droite. Ces électorats font des allers-retours depuis des années selon les élections. Là, il y a un effet de renforcement très net qui vient évidemment des recompositions qu’on peut observer au national et se traduisent localement.

À Marseille, Martine Vassal a-t-elle été sanctionnée pour ses positionnements droitiers ?

C.L. : Les municipales sont des élections intermédiaires dans lesquelles les électeurs sanctionnent aussi le pouvoir national. Martine Vassal paye la confusion de son positionnement. Elle n’est ni vraiment chez les Républicains, pas tout à fait chez les macronistes et en même temps, elle envoie des signaux à l’extrême droite. Le manque de clarté dans ses positions et les quelques sorties qu’elle a pu faire qui la rapprochent de l’extrême droite ne sont pas des maladresses mais des signaux envoyés à ces électeurs. C’est un jeu très difficile à jouer et une place très difficile à tenir. C’est d’autant plus hasardeux quand on a une offre politique qui est clairement identifiée à l’extrême droite comme c’est le cas à Marseille.

Les électeurs RN votent-ils par rejet des partis traditionnels ou par adhésion ?

C.L. : Quand on travaille sur les préférences électorales, on constate que les décisions ne se prennent pas toujours sur des considérations programmatiques. Pour avoir fait des entretiens avec des électeurs du RN, ils ne connaissent pas le programme, à part quelques idéologues. Ce parti s’appuie sur un racisme très largement diffus dans notre société française qui est structurellement raciste et s’est construite sur une histoire coloniale qui produit encore aujourd’hui un certain nombre d’effets. Le RN active ses ressorts racistes qu’il vient associer à des thématiques sociales et sécuritaires, ce qui fonctionne très bien. Il ne fait pas reculer durablement l’abstention mais progresse sur des clientèles électorales qui votaient autrefois pour d’autres partis et se sont repositionnées faute de mieux. J’ai entendu plusieurs fois « on a tout essayé, pourquoi pas eux ? ». On n’est pas sur une adhésion positive à un projet de société. La question que je pose, c’est après le RN, qu’est-ce qui se passe ? On a un champ politique fracturé et une partie des électorats qui, soit se positionnent dans l’abstention intermittente, c’est-à-dire qu’ils ne votent pas tout le temps parce qu’ils sont très défiants à l’égard de la politique, soit des électorats qui étaient plutôt situés à droite de l’échiquier politique et qui trouvent dans le RN un vote de contestation.

Comment s’expliquent les votes en faveur de ce qu’on appelle les « brebis galeuses », comme Frédéric Boccaletti à Six-Fours ou Laure Lavalette à Toulon ?

C.L. : Ces gens-là, sont cadres du RN, ils sont installés et font partie des figures de référence. Ce ne sont pas des brebis galeuses, c’est l’ADN même de ce parti. Si on regarde son personnel, les conditions de sa formation historiquement, les groupuscules avec lesquels il a des liens, il est clairement situé à l’extrême droite, il a un programme fasciste. Cela ne freine pas les gens pour la bonne et simple raison que ce parti bénéficie depuis de nombreuses années d’un accompagnement médiatique contribuant à expliquer que finalement, c’est un parti comme les autres. Au même moment, des tas de responsables dans le reste du champ politique s’autorisent aussi à faire de la surenchère : je pense aux propos d’Aurore Berger sur l’anti-France ou les propos du ministre de l’Intérieur sur l’État de droit. On a un personnel politique, un champ médiatique et économique qui valide idéologiquement ce parti, cela doit nous inquiéter.

Le « front antifasciste » est la bonne position à adopter ?

C.L. : Si on est d’accord sur le fait que le RN est un parti structurellement raciste et dangereux alors oui je pense que le créneau antifasciste est celui qu’il faut adopter. C’est là-dessus que la gauche va pouvoir rassembler mais ça ne suffit pas. Elle doit arrêter de se préoccuper seulement des questions sociétales et revenir sur des questions de fond, qui sont sociales, d’augmentation des salaires, de défense des conditions de travail, et qu’elle défende des catégories qui votaient pour elle autrefois. C’est celles qui se sont détournées parce qu’elles ont eu le sentiment qu’on avait une gauche de gouvernement qui s’alignait sur des politiques de droite. Quand la gauche est unie et que l’offre politique est claire ça marche, on l’a vu sur les législatives de 2024.

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