Ariane Ascaride : « Il faut remettre Pagnol à la bonne place »

La Marseillaise : Pourquoi faire cette chronique sur l’œuvre de Marcel Pagnol ?

Ariane Ascaride : Dans l’année, France Inter m’avait proposé de lire des textes d’auteurs que j’aimais beaucoup, pour une série appelée les Admirations littéraires. J’avais proposé à France Inter de lire les sermons de Pagnol. Et les gens ont adoré. Ils m’ont donc demandé si on pouvait refaire quelque chose sur Pagnol. À partir de là, j’ai réfléchi car on présente beaucoup Marcel Pagnol avec les fifres, les tambourins et les cigales, comme un auteur régional. Alors que c’est un auteur du bassin méditerranéen, universel, avec une grande formation latiniste, helléniste. Et cela me renvoyait, avec beaucoup d’humilité, au travail que l’on fait avec Robert Guédiguian : on parle de lui comme d’un cinéaste marseillais. Alors que c’est un cinéaste ! J’avais envie de travailler sur cet aspect-là, de faire des parallèles entre lui et nous. Je me suis replongée dans son œuvre, en relisant l’ensemble de son travail, ses pièces, ses livres, ses films… Mais il a fait bien plus que cela. C’est bien plus que juste La gloire de mon père et Le château de ma mère, avec tout le respect que j’ai pour ces œuvres. Pour moi, Pagnol est un descendant d’Homère, comme d’autres auteurs du bassin méditerranéen. Bassin qui est une des plus grandes bases de la culture européenne, qu’on le veuille ou non. Son écriture est celle du Sud, mais c’est beaucoup plus que ça, elle est universelle. Marcel a droit à son buste comme le buste d’Homère dans la rue d’Aubagne. J’ai aussi découvert des choses chez lui que je ne connaissais pas bien. On dit souvent que les gens du Sud, de Provence, sont pudiques. La manière dont il parle de cela me plaît beaucoup. Il y a aussi son rapport aux femmes, ses personnages féminins…

Justement, vous jouez souvent des personnages féminins forts. Quel regard vous portez sur son rapport aux femmes ?

A.A. : Chez Pagnol, la jeune femme est bien souvent pécheresse, par naïveté, que ce soit Angèle ou Naïs. Il faut sauvegarder son honneur, elles doivent payer car elles laissent déborder leur cœur plein d’amour, se font avoir… Une doit épouser un vieux, une autre doit quitter sa famille… La femme forte chez Pagnol est la mère, la tante, celles qui ne sont plus dans la possibilité de séduction. Ça raconte le regard des hommes sur les femmes à cette époque-là. Et Marcel fait toujours tourner les femmes dont il est amoureux. Dans ses relations amoureuses, il est insensé, c’est un prototype. À un moment de sa vie, il en a deux, il écrit à son père que l’une le fatigue. Il lui explique qu’elle est trop maigre, qu’elle lui fait du souci car il ne sait pas si elle va pouvoir jouer au théâtre dans cet état… Et non pas qu’il a du souci car il lui fait vivre une situation épouvantable. Il n’est pas méchant quand il fait ça, mais c’est une représentation parfaite du machiste. C’est la reproduction d’une époque, mais une époque qui n’est pas complètement finie si vous voyez ce que je veux dire…

Votre chronique n’est ni une biographie ni une simple lecture de ses textes…

A.A. : J’ai envie de dire aux gens : il s’appelle Marcel tout simplement. C’est un mec chouette, un grand auteur, un immense dialoguiste. Mais aussi avec des défauts : il est alcoolique. C’est un être humain qui sait aussi se remettre en question, qui s’en pose énormément sur son travail. Il fait des choses formidables pendant la guerre : quand les Allemands veulent travailler avec lui, il vend ses studios, achète un domaine à Monaco et reprend son personnel pour qu’ils plantent des œillets et qu’ils n’aillent pas au STO. Peu de gens connaissent cet épisode, il ne s’en vante pas de le faire. Mais les œillets, on les retrouve dans Manon des sources… Il y a une scène dans La fille du puisatier, où les gens écoutent le discours de Pétain à la radio. Il raconte qu’ils commencent le tournage, qu’il y a l’armistice, que Fernandel est rappelé sous les drapeaux et d’un coup il intègre la réalité à son film. Son film Regain débute par le viol du personnage d’Orane Demazis par 15 charbonniers. Pour l’époque, c’est peu commun. Je n’avais jamais entendu parler de ça quand on présente Regain. Alors qu’on montre toujours Marcel Pagnol avec la partie de cartes, qui est une scène géniale, mais il est bien plus que cela. C’est un grand intellectuel. Il y a un adjectif qui est homérique, qui vient d’Homère. Il y a un adjectif qui est pagnolesque, qui vient de Pagnol. Cela veut dire qu’il a imprégné le langage courant par son œuvre. Il y a peu de gens qui se targuent de ça.

Vous revenez longuement sur la place du théâtre dans son parcours, le spectacle vivant est en crise. Comment l’expliquez-vous ?

A.A. : Je vais enfoncer des portes ouvertes mais une société sans théâtre vivant est une société morte. La première chose que les dictatures font, c’est d’empêcher les artistes de s’exprimer. On n’en est pas encore là mais enfin, il y a des actions gravissimes : quand une mairie interdit un spectacle… Mais aussi, balayons devant notre porte. La situation du théâtre vivant est très difficile mais qui s’en préoccupe à part le spectacle vivant lui-même ? Est-ce que le public s’en préoccupe ? Et s’il ne s’en préoccupe pas, pourquoi ? Je pense que tous les acteurs du spectacle vivant devraient relire les cahiers de Jean Vilar. Peut-être que nous nous sommes éloignés un peu du public. Peut-être que nous n’avons pas eu en permanence à l’esprit pourquoi nous faisons ça… Un de mes professeurs disait « l’élitisme pour tous », mais l’élitisme pour tous, ça se réfléchit. Quand Pagnol écrit Marius, c’est en 1928, et la gloire du théâtre français est bourgeoise à ce moment-là. D’un coup, il arrive et raconte ces gens-là. C’est sur cela que l’on doit se questionner.

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