Tag: Théâtre

  • « La chute des anges » tombe sur Martigues

    « La chute des anges » tombe sur Martigues

    Au son d’une bande originale à la fois martiale et rédemptrice composée par Arthur Bison, six interprètes et danseurs s’envolent, tournoient, se débattent sur scène dans une obscure clarté pendant plus d’une heure. À l’image du « langage chorégraphique », mêlant danse, théâtre, cirque et cinéma, développé par Raphaëlle Boitel, à l’origine de La chute des anges qui se prend ses quartiers vendredi 16 et samedi 17 octobre aux Salins. Comme des morts vivants, ils « s’accrochent à la vie » dans un « univers sans contrôle », indique le programme de la scène nationale de Martigues.

    « Grain de sable »

    « Que deviendrait notre monde si même les anges ne pouvaient plus voler ? », interroge Raphaëlle Boitel dans ce spectacle où elle met en scène « un groupe d’hommes et de femmes, manœuvrés, survivants d’un monde sans silence et sans soleil », qui « se regardent sans se voir ». Une dystopie aux relents hélas actuels déployés au milieu d’un décor fait de structures métalliques et mât chinois qui impriment le rythme d’un Big Brother dont six âmes en peine doivent se défaire. Parmi le groupe, « un grain de sable, un personnage qui cherche sans le savoir, la lumière enfouie en chacun de nous », est-il mentionné dans les intentions de ce spectacle clin d’œil à « l’allégorie de la caverne. Et si rien n’était irrévocable ? ».

    Vendredi 16 octobre à 20h30 et samedi 17 octobre à 19h. Entre 10 et 20 euros. www.les-salins.net

  • [Scène] « Nous, la lune et les voisins » veille sur Marseille

    [Scène] « Nous, la lune et les voisins » veille sur Marseille

    Des escaliers du quartier de Beyrouth, Mar Mikhael, à ceux de la montée des Accoules, à Marseille, il y a 2 800 km mais un pas. Que « Nous la lune et les voisins », festival créé par le collectif d’artistes libanais Kahraba il y a 15 ans dans leur terre d’élection, franchit jusqu’au dimanche 18 octobre. Dans le cadre de la Saison Méditerranée et depuis son centre névralgique du Théâtre Joliette, une semaine jalonnée de « différents ateliers de marionnettes, danse, poésie, chant et cuisine », résume Nathalie Huerta, « pour créer deux soirées » à commencer par « une promenade poétique » le 17 octobre. « D’énormes marionnettes vont déambuler dans le Panier », décrit la directrice de cette scène, le tout « mis en musique par des artistes avec qui le public aura travaillé » comme la comédienne Mayya Sanbar qui invite à la lecture et l’affichage de poètes palestiniens. La veille, cette dernière sera passée sur la scène de la Joliette, pour une lecture des poèmes de Mahmoud Darwich, aux côtés de son père, l’ancien ambassadeur de Palestine auprès de l’Unesco, Elias Sanbar.

    Déjeuner et concert

    Pour la clôture du festival, direction dimanche 18 octobre vers le quartier de Saint-Mauront. À la MAM (Maison des arts Méditerranée), à partir de 12h30, une journée de « partage artistique », fruit d’une semaine ateliers, avant un « déjeuner libanais ». La voix montante du Proche-Orient Salwa Jaradat et le « pionnier de la scène musicale underground » Zeid Hamdan donneront un concert à 15h.

  • Comédie de troupe familiale à Martigues et Aix

    Comédie de troupe familiale à Martigues et Aix

    C’est l’histoire de Louise, qui a plaqué ses études pour se lancer dans une carrière humoristique. Si bien que l’un de ses sketchs épicés lui a valu une fâcherie avec sa mère. Trois ans plus tard, là voilà de retour dans le foyer familial à l’occasion de la Fête des mères qui va se transformer progressivement en « un règlement de comptes aussi cruel que salvateur ». Le point de départ de Fête des Mères : diptyque familial, qui prend ses quartiers lundi 12 et mardi 13 octobre au Théâtre des Salins, et dont la trame narrative s’étire jusqu’au mariage de l’héroïne, cinq ans plus tard.

    Sel tragicomique

    Le cœur de l’action de cette comédie de troupe se déroule dans la maison familiale où le sel tragicomique est aussi assaisonné grâce à ses frères, Gabriel et Ziggy, mais aussi avec leur compagnon Arthur et Florence, « dont les excès d’alcool enveniment autant qu’ils détendent l’atmosphère. Étant moi-même issue d’une famille de quatre enfants, c’est un sujet que je connais bien et qui me paraît propice à des situations à la fois drôles et sensibles », rappelle Adèle Royné auteur et interprète de la pièce. Selon elle, Fête des Mères : diptyque familial lui « permet d’aborder des questions vitales et plus larges sur l’amour, l’engagement et la place qu’on occupe les uns vis-à-vis des autres ». Écrite avec Guillaume Vincent, une pièce en deux volets qui passera également les 14 et 15 octobre à Aix, sur la scène du Jeu de Paume.

    www.les-salins.net et www.lestheatres.net
  • [Grand entretien] Elias et Mayya Sanbar : « On veut montrer l’universalité de l’œuvre de Mahmoud Darwich »

    [Grand entretien] Elias et Mayya Sanbar : « On veut montrer l’universalité de l’œuvre de Mahmoud Darwich »

    Mayya Sanbar : Non, mais c’est peut-être ce qu’il en ressort, car ses poèmes racontent son histoire et sa situation politique et, malheureusement, ils sont encore d’actualité. L’idée de départ était de raconter nos liens à la Palestine à travers ses poèmes.

    Elias Sanbar : Nous voulons avant tout introduire un univers poétique, son monde. Ce qu’on montre au public, c’est l’universalité de l’œuvre. Souvent, on présente Mahmoud Darwich comme un poète palestinien. Mais ce n’est pas un poète palestinien. C’est un poète de Palestine. Car la nationalité poétique se rapporte à la langue et non au passeport. Prenez l’exemple d’Apollinaire, qui est présenté comme un grand poète français, ce qu’il est, mais il est Polonais. Mahmoud Darwich est donc un poète arabe de Palestine.

    Dans son poème « Je dis tant de choses », qui donne son nom à votre lecture, Darwich interroge : « Mesdames et messieurs aux cœurs bons, la terre des hommes est-elle, comme vous l’affirmez, à tous les hommes ? ». À l’heure de l’occupation et du génocide d’Israël dans le silence de la communauté internationale, qu’est-ce que leur lecture provoque chez vous aujourd’hui ?

    M.S. : Ce poème fait écho pour moi à l’hypocrisie du monde. Étant moi-même Palestinienne de France, j’ai l’impression que c’est une question qui se pose à nous depuis toujours. Et j’ai grandi dans une société où cette question se pose d’autant plus.

    E.S. : Cela pose la question de la revendication de reconnaissance. Une reconnaissance qui n’arrive pas, non pas depuis Gaza, mais depuis des décennies. Le poème Je dis tant de choses baigne dans une ironie triste. Il dit également à quel point ce conflit est interminable. La date de son démarrage n’a jamais cessé de reculer. Pendant longtemps, on nous a dit que c’était en 1967. Suite à des travaux d’historiens, on nous a dit après que cela avait commencé en 1948. Maintenant, avec le film Palestine 1936, on se rend compte qu’il y a eu, à l’époque, d’énormes maquis et luttes armées contre les Britanniques qui étaient alors la puissance coloniale. Et je pense même qu’on va bientôt faire remonter le début du conflit à 1917 avec la Déclaration Balfour. Et si on continue, on va arriver à 1897, l’année de la tenue du Congrès à Bâle, à la sortie duquel Herzl a dit « j’ai créé l’État juif ». Pendant ces 130 années, il n’y a pas eu une année calme.

    S’il est un poète de l’exil
    et de la lutte, Mahmoud Darwich est aussi celui
    de l’amour et de l’espoir. Dans «
     Un autre jour viendra », il finit sur une image de « colombes [qui] font la sieste dans un char abandonné »…

    M.S. : Cet espoir est dans l’ADN palestinien. On se le transmet dans la famille ou entre amis. C’est aussi un rappel constant dans les moments de doutes ou de désespoir. J’ai l’impression qu’il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui vient nous rappeler qu’un jour, on sera libre de toute occupation. Dans les poèmes d’amour de Mahmoud Darwich, il n’est jamais question d’amour sans entraves. L’occupation est toujours présente quelque part, mais l’espoir aussi.

    E.S. : Cela dit aussi que personne n’arrivera à nous sortir du paysage. C’est l’enjeu depuis 130 ans. Nous acceptons de devenir des absents absolus. Une absence imposée par des exils forcés, des expulsions et surtout l’effacement de notre nom. N’oublions pas que pendant des décennies, il y a eu cette phrase terrifiante : « Ils n’existent pas ». Lors des négociations de paix auxquelles j’ai participé pendant des années, les négociateurs israéliens étaient dans l’incapacité quasi-physique de prononcer le mot « Palestinien ». Pendant des décennies, ils nous ont appelés « réfugiés arabes de Cisjordanie, arabes de l’intérieur »… Et nous voilà aujourd’hui à lire Un autre jour viendra, alors que nous avons 40 000 enfants assassinés. Je ne sais pas si les gens réalisent. 40 000 cercueils de gosses. Cette semaine a eu lieu la commémoration du 7 Octobre 2023. Les jours d’après, j’avais écrit un article pour dire que c’était un crime de guerre. Mais je n’ai pas entendu un mot de compassion, sauf dans de petits cercles, pour les 40 000 enfants tués. Le gros problème, c’est que la reprise du dialogue va devenir terriblement compliquée. Moi, je continue à parler avec des gens de l’autre bord. Mais beaucoup me demandent : « Comment peux-tu leur parler encore ? » Netanyahou a réussi à créer un gouffre entre les deux peuples.

    Mahmoud Darwich exprime aussi son espoir vers quelque chose de « féminin ». Il a fait des émules chez les Palestiniens, notamment les femmes, avec de jeunes poétesses, comme Nour Elassy ou Asmaa Azaizeh. C’est aussi ça l’une de ses forces ?

    E.S. : Cette place des femmes, c’est surtout une force des Palestiniens. Nous n’avons jamais reçu autant de poèmes de poétesses. C’est extraordinaire.

    Allez-vous les lire à Marseille ?

    M.S. : On a choisi quatre poèmes de Gaza qu’on lit presque en ouverture de notre lecture. Avec le Théâtre Joliette, j’ai aussi enregistré, avec d’autres comédiennes palestiniennes qui vivent à Marseille, des poèmes écrits pendant le génocide à Gaza.

    E.S. : Ce qui est aussi intéressant, c’est que Darwich était à la fois un laïc très clair et porteur de cette terre particulière commune au judaïsme, au christianisme et l’islam. Il y a un personnage féminin qui traverse son œuvre : Marie. Et aussi un homme, le Christ. La société palestinienne est plurielle et unique au monde. On a presque un rapport de propriété avec les religions. Nous avons toujours fonctionné à partir du fait que tout ce qu’il s’y est passé nous appartient. Chez nous, la religion est par rapport à un lieu et pas à un dogme. Dans le bureau d’Arafat, il y avait une majorité de chrétiens palestiniens alors que cela ne représentait pas la démographie. Il y avait aussi des juifs, dont mon ami, le regretté Ilan Halevi, qui était notre représentant à l’Internationale socialiste. Les gens ne le réalisent pas, mais nous portons les trois religions car nous sommes les trois. La poésie de Darwich reflète très bien cela.

    Et quid du Darwich communiste ?

    E.S. : Jusque durant la période où il réside encore à Haïfa, jusqu’à son départ à Moscou où il rejoindra la résistance palestinienne au début des années 1970, le seul espace dans lequel les Palestiniens qui n’ont pas été expulsés en 1948 arrivent à s’exprimer, c’est celui des partis communistes qui étaient mixtes. Un parti où vous avez des juifs israéliens et des Palestiniens. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir comment il va, en partant toujours du particulier et de la quintessence palestinienne dans son œuvre, porter son peuple vers l’universel.

    Face à l’inertie des Nations, une des clefs de la résolution de cette guerre ?

    E.S. : Nous sommes à la croisée des chemins. Ou la barbarie absolue en train de se dessiner à l’échelle planétaire impose l’abandon du droit, ou bien l’obsession de justice et d’égalité va nous permettre une sortie par le haut et non par la folie. C’est pour cela qu’il faut continuer à chanter.

  • Les rois présidentiels sur les planches de Châteauvallon

    Les rois présidentiels sur les planches de Châteauvallon

    On les appelle les rois présidentiels, ou les monarques républicains. Favorisés par une constitution qui leur confère de (trop) larges prérogatives, les présidents de la Ve République n’ont, de De Gaulle à Macron, jamais cessé d’être remis en question par les observateurs de la vie politique et les citoyens pour leur dimension autocratique, plus ou moins assumée, plus ou moins revendiquée.

    C’est ce « régime très vertical », qui a pour effet « d’imprimer la figure présidentielle dans l’inconscient collectif », qui a donné à Léo Cohen-Paperman l’idée d’en faire une série de spectacles : « Le fil rouge de ma carrière, c’est la question du théâtre populaire. Et je me suis dit que les présidents, c’était un support génial pour ça, parce que tout le monde a un affect. On les déteste, on les adore, on a éprouvé des choses pour ces gens », décrit le metteur en scène de 38 ans. Deux autres motivations plus personnelles : la « forte volonté » d’écrire avec l’acteur Julien Campani [qui incarne Jacques Chirac], et celle de rendre hommage à son père, « décédé il y a une petite quinzaine d’années. Il était journaliste, et c’est une manière de poursuivre les discussions que j’avais avec lui », précise-t-il.

    Un projet débuté en 2019 avec le spectacle sur Jacques Chirac, et qui doit s’achever d’ici deux ans par une œuvre finale dédiée à Charles De Gaulle et Georges Pompidou.

    « Traduire l’incarnation du pouvoir en esthétique »

    Cet ensemble prévu pour 2028 racontera l’histoire de « Pompidou jouant sur les ruines de De Gaulle, qui se casse la gueule (sic) en mai 1968. Il y a l’idée que Pompidou a été le premier président après le Général, et qu’il doit donc porter ce costume trop grand ». Si l’Élysée a compté « huit rois » depuis 1958, la série ne comptera, ainsi, que six pièces. « Je mets aussi Hollande et Sarkozy ensemble », explique Léo Cohen-Paperman. « Je trouve qu’ils se répondent bien. Ils n’ont pas été réélus, ce sont les derniers présidents de l’alternance gauche-droite, avant les dix ans de Macron. Et parce que je trouve qu’ils ont tous deux ouvert la page de la question identitaire sur le plan politique. »

    Chaque pièce, indépendante des autres, même s’il existe « des échos entre chacune d’entre elles », possède son propre style, dans une volonté de « traduire une incarnation du pouvoir en esthétique artistique », appuie l’auteur. « J’ai choisi, de manière très instinctive, car ça correspondait à leurs mandats selon moi, l’opéra pour De Gaulle et Pompidou, la tragi-comédie pour Mitterrand, le stand-up pour Sarkozy, le clown pour Hollande, la comédie onirique pour Chirac, le théâtre de vaudeville pour Giscard, la science-fiction pour Macron. Ce sont des genres populaires, des comédies accessibles et humoristiques. »

    La dernière citée, intitulée La thérapie d’Emmanuel Macron, connaîtra ses premières représentations du 3 au 9 novembre à Toulon, où l’artiste et ses comédiens seront en résidence jusqu’à la fin du mois d’octobre. Avant cela, La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français et Génération Mitterrand sont jouées au théâtre Liberté en cette fin de semaine, avec une intégrale, ce samedi (18h). En espérant que le neuvième roi (ou reine) élu en 2027 puisse aussi nous faire rire.

    Programmations et réservations sur chateuvallon-liberte.fr

  • Don Giovanni au pied de la lettre

    Don Giovanni au pied de la lettre

    L’ouverture de saison de l’Opéra de Marseille est d’emblée une réussite. Le Don Giovanni imaginé par Agnès Jaoui a de quoi surprendre par son classicisme assumé. Fosse et plateau contribuent à un succès amplement mérité. La direction musicale de Lawrence Foster est exemplaire de clarté et de concision. Il traduit avec allant le caractère « giocoso » joyeux de la partition. Dès l’ouverture, on est dans un rythme soutenu qui ne faiblira pas. Le maître révèle de beaux moments d’orchestre en détachant les violoncelles avec grâce ou dessinant avec les bois de jolies arabesques dans le trio des masques. Toute l’admirable architecture mozartienne est finement ciselée dans un élan qu’on peut qualifier de juvénile.

    Le plateau a tout pour séduire. Salome Jicia est une Donna Anna de haute noblesse. Le timbre est grave mais agile dans la vocalise. Margaux Poguet chante une Donna Elvira tout en ambiguïté sentimentale, écartelée entre haine et amour. Son jeu la porte vers des noirceurs romantiques. Floriane Hasler est une Zerlina piquante, plus femme de tête que soubrette évaporée. Il faut un Don Giovanni aristocrate et déluré. Dario Solari a le charme vénéneux mais irrésistible du personnage qu’il croque avec gourmandise. Aucune faiblesse, dans la ligne de chant, l’air du champagne est lancé avec toute l’autorité du seigneur sûr de son droit. Marc Barrard est la part comique qui est le sel de ce chef-d’œuvre. Le baryton est à la fois un chanteur d’exception et un comédien à la vis comica réjouissante. L’air du catalogue est un grand moment. Son Leporello est attachant dans son humanité plébéienne. Grâce à Cyrille Dubois, Don Ottavio n’est plus l’amant frustré, pâle copie d’un Don Juan que Donna Anna ne peut oublier. Par son ténor clair, purement mozartien et un jeu très dense, il rend au personnage une virilité et un relief qu’on ne lui soupçonnait plus. La preuve en l’air « Il mio tesoro intanto » longuement ovationné. Le Masetto de Louis Morvan impressionne par l’ampleur du timbre et la beauté de ses graves. Il avait été remarqué in loco dans Ermione, et surtout dans son formidable Fafner du Rheingold de la saison passée.

    Là où beaucoup cherchent dans Don Giovanni des intentions, des sous-textes, des (re)lectures, Agnès Jaoui voit des personnages et des situations. Elle accorde une simple et entière confiance dans le livret de Da Ponte et de ce que la seule musique de Mozart sait exprimer. Don Giovanni retrouve son Espagne natale dans une atmosphère en clair-obscur.

    Romantisme noir

    L’imposant décor gothique signé Éric Ruf et les costumes de Pierre-Jean Larroque plongent le spectateur dans une historicité très premier degré qui a, de fait, quelque chose de rafraîchissant. Les vidéos de Pierre Martin Oriol éclairent l’espace d’une lune dans un ciel étoilé très esthétique. Le dramma-giocoso est pleinement assumé par une mise en scène simple et efficace. Don Juan est un jouisseur narcissique, enivré de sa propre liberté, rien de plus, rien de moins, rien d’autre. D’aucuns pourraient trouver ça un peu court, un peu trop « littéral ». On peut aussi s’en satisfaire pour le simple et pur plaisir de se faire conter une histoire. D’autant plus qu’en femme de théâtre Agnès Jaoui sait conduire ses chanteurs-comédiens. Pas un seul instant on ne perd de vue le propos. En somme, elle ne fait pas semblant de jouer à Don Giovanni, elle s’empare du texte sans le dénaturer tout en le portant vers ce romantisme noir qui a tant fasciné un Hoffmann en son temps. Le pied de la lettre a parfois du bon.

  • La poésie va vers le Théâtre des Calanques

    La poésie va vers le Théâtre des Calanques

    Lancée à la mi-septembre, la saison du Théâtre des Calanques est « éclairée par les poètes ». Toujours en accès libre, « des lectures musicales déclinées au travers de thématiques et variations autour de l’imaginaire des mots », écrit Marion Coutris, directrice artistique des lieux. Au son du violoncelle d’Aurélien Nowak, elle fera entendre, dès samedi, la verve de poétesses telles que Louise Glück, Sylvia Plath ou encore Andrée Cheddid dans Voix de femmes, voies singulières. Une création pour remettre en lumière « les femmes en poésie », elles qui furent « bafouées, ignorées, réduites à la place des muses ou celle de folles ».

    Désir et désordre

    La prochaine proposition poétique coïncidera avec Les ailes du désir. Portée le 7 novembre par Camille Noyelle et Blaise Pettebone, une aventure scénique sur les multiples facettes que peuvent prendre nos aspirations : du « désir d’absence » à celui de « voyage », un duo qui fera résonner les écrits de poétesses contemporaines comme la Syrienne Maram al-Masri, la Canadienne Margaret Atwood et l’Indienne Rupi Kaur.

    Autant de rendez-vous qui augurent de toute une série poétique d’ici la fin de l’année 2026 : le 28 novembre avec Thibault Kuttler et Jeanne Noyelle qui souligneront l’humour de Boris Vian ou Jacques Prévert, le 5 décembre avec un après-midi dédié aux poèmes pour la jeunesse, puis le 12 décembre autour de la poésie amoureuse.

  • Châteauvallon-Liberté s’exporte dans le quartier de la Beaucaire

    Châteauvallon-Liberté s’exporte dans le quartier de la Beaucaire

    Dans un monde idéal, l’art n’a pas de frontières. Dans le monde réel, il ne parvient pas toujours jusqu’à une part de la population. Le décloisonner est donc l’une des principales missions de la scène nationale Châteauvallon-Liberté, la culture se voulant être, par essence, un prérequis à la démocratie.

    Dans cette optique, et car Châteauvallon, comme le théâtre Liberté, ne sont pas des lieux faciles d’accès, tant géographiquement que symboliquement, c’est la scène nationale qui doit parfois venir à la rencontre des habitants de son territoire. Depuis trois ans, elle organise l’opération « Quartiers en liberté ». Après une première édition à Sainte-Musse, puis une deuxième au Pont-du-Las, c’est à la Beaucaire qu’elle a lieu, cette année. Depuis mardi, la compagnie arlésienne de cirque aérien Gratte ciel, qui a notamment participé à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, y a posé ses valises pour une résidence artistique d’une semaine.

    Déambulation artistique et spectacle dimanche

    Un rendez-vous préparé en amont. « Avant d’arriver, les artistes ont assisté aux réunions de quartier, rencontré les associations, se sont rendus dans les écoles, explique Tiphaine Samson, directrice des programmations de Châteauvallon-Liberté. Ensuite, pendant une semaine, ils organisent ateliers et rencontres pour aboutir à un grand rendez-vous, un spectacle préparé avec une vingtaine d’habitants, dimanche, auquel tout le monde est convié. »

    Depuis mardi, des mats culminant à plusieurs mètres de haut, des cerceaux et des draps suspendus côtoient des ateliers peinture et chants dans les jardins désaffectés de l’ancienne CAF, avec en toile de fond les immeubles qui se fondent parfaitement dans ce cadre vertical. Tout en préparant la déambulation artistique qui aura lieu en amont du spectacle dominical, petits et grands se rompent aux joutes de disciplines spectaculaires. « Ce sont des publics a priori non conviés, dans des espaces non dédiés, avec des dimensions non conventionnelles. La grande hauteur n’existe pas dans les espaces intérieurs comme les théâtres. Donc l’espace public, c’est une autre relation au public », décrit Camille Beaumier, codirectrice de la compagnie Gratte ciel. Une façon, aussi, de sortir de sa zone de confort pour Stéphane Girard, l’autre codirecteur, qui y voit une métaphore puissante : « Le cirque veut aussi dire prendre des risques et avoir peur. Et cela est éminemment politique, c’est un business pour ceux qui voudraient faire croire que, parce que nous avons peur de l’autre, il faut fermer les frontières. Or, ici, on ouvre les portes parce que la peur fait partie de l’apprentissage citoyen. »

    Naoufel, animateur dans un centre aéré de la ville, qui observe les enfants prendre de la hauteur tels des circassiens de la première heure, acquiesce : « D’habitude, on leur propose plutôt des activités sportives. Là, ils découvrent des activités auxquelles ils ne sont pas habitués, et se rencontrent, créent du lien par la même occasion car ils ne se connaissent pas forcément. » Il a déjà eu l’occasion de participer à des ateliers de Châteauvallon hors les murs étant plus jeune. « J’habitais à Sainte-Musse. Chaque année, il y avait un événement, et on l’attendait avec impatience, se rappelle-t-il. Mais le plus souvent, c’était nous qui allions à Châteauvallon. C’est un grand du quartier qui organisait cela. Ce sont de bons souvenirs, et aujourd’hui, c’est moi qui fais découvrir ça à mes enfants. »

    Gageons que la transmission continuera de se faire, et que cette bulle artistique de quelques jours suscitera l’envie de monter quelques centaines de mètres plus haut, encore, pour prendre place dans le mythique amphithéâtre de pierre de Châteauvallon.

    Rendez-vous devant les anciens Jardins de la CAF – la Beaucaire, à Toulon, dimanche à 15h30, pour la déambulation artistique, suivie du spectacle intitulé « Tawa en Liberté »

  • La mémoire dans la peau du Théâtre Joliette

    La mémoire dans la peau du Théâtre Joliette

    « J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien », chantait Jeanne Moreau en 1963. Visiblement tout l’inverse du côté du Théâtre Joliette, où « la question de la mémoire et de la transmission » irrigue la saison 2026-2027, résume sa directrice Nathalie Huerta, en indiquant l’affiche qui l’illustre : une photo d’archive de Destierro, le vertige et la foi, écrit et mis en scène par Daniela Labbé Cabrera, « enfant d’exilés chiliens » qui retrace l’histoire de ses parents « militants, proches de Salvador Allende, ayant fui le Chili pour la Roumanie lors du coup d’État de Pinochet ». À voir du 17 au 19 février.

    Que dire encore de La memoria futura, « spectacle déambulatoire dans l’espace public » prévu en juin et imaginé par Luciana Mastromauro qui s’appuie sur les témoignages de grands-mères de la Place de Mai, à Buenos Aires, ces grandes et dignes dames qui militent pour retrouver les enfants volés lors de la dictature argentine entre 1976 et 1983. Un devoir de mémoire et de transmission également à l’œuvre lors du festival Nous, la lune et les voisins, imaginé par le collectif de marionnettistes et performeurs libanais Kahraba. Historiquement lié au quartier de Mar Mikhaël, à Beyrouth, il se dupliquera au Panier et à la Joliette du 10 au 18 octobre. Et ce, notamment à travers des « ateliers de poésie, danse, chant et marionnettes » dispensés aux habitants, sans oublier certaines propositions parmi lesquelles un dialogue entre Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco et traducteur du poète Mahmoud Darwich, et sa fille, la comédienne Mayya Sanbar.

    Tirailleur sénégalais

    et liaisons dangereuses

    Si la mémoire s’inscrit dans la peau de ces créations internationales, la thématique n’en demeure pas moins abordée par des artistes locaux que le Théâtre Joliette mettra en lumière. Aux côtés de son peintre de père, le conteur et musicien Lamine Diagne exhumera au mois mars dans Waxoul « l’histoire enfouie » de son grand-père qui « était un tirailleur sénégalais », contextualise Nathalie Huerta. Au Théâtre de Lenche, lié à celui de la Joliette depuis 2017, Franck Dimech recréera, plus de 20 ans après, le Quartett d’Heiner Müller, d’après Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. À la distribution de cette pièce visible en janvier, la figure marseillaise de la comédie Marcelle Basso ainsi que Maurice Vinçon, désormais 87 printemps au compteur et fondateur de cette scène établie au Panier depuis 1977. « Maurice a demandé à Franck Dimech de remonter au plateau une dernière fois », sur les planches de ce théâtre qu’il a dirigé pendant des années au cours d’une pièce qui évoque « la vie sexuelle et amoureuse d’un couple à travers les années. Cela parle de la façon dont le temps peut détruire tous types de relations », campe la directrice du Théâtre Joliette.

    Ouverture et participation

    Auparavant très cantonné à l’accueil de résidences d’artistes, le Théâtre de Lenche s’ouvrira encore plus au public cette saison. « Beaucoup de gens du quartier nous ont fait part de leur amour pour ce théâtre en expliquant qu’ils aimeraient que plus de choses s’y passent », rappelle Nathalie Huerta. Parmi les autres événements qui s’y dérouleront, une « carte blanche » octroyée à Manon Worms au mois de mai avec toute une série d’ateliers et de performances qui permettront aussi à cette dramaturge d’expérimenter sa « prochaine création, autour du thème de la sécurité ».

    Parmi la soixantaine de propositions artistiques jalonnant la saison du Théâtre Joliette, un certain nombre de créations itinérantes et participatives. Anne-Sophie Turion concevra ainsi les 22 et 23 mai, avec des habitants de la Joliette, « une visite guidée du quartier dans laquelle ils feront une apparition. Puis, le jour du spectacle, les spectateurs la suivront sous casque », situe la directrice du théâtre qui programmera aussi au cours de l’année de grandes fresques telles que Le Roi Lear de Dieudonné Niangouna, les 25 et 26 mars, aussi bien marquée par « la tradition congolaise » que de l’esprit de Shakespeare.

    Programme complet de la saison sur www.theatrejoliette.fr

  • [Théâtre] La dame en noir prend de la lumière à Marseille

    [Théâtre] La dame en noir prend de la lumière à Marseille

    Le public a gardé en mémoire d’elle son Aigle noir et ses robes sombres. Pourtant, « Barbara a une joie et un humour que les gens ont oublié. On a juste retenu la femme triste et mélancolique alors que ce n’est pas du tout le cas », rappelle Emmanuel Noblet, metteur en scène de Barbara (par Barbara) qui se joue du 29 septembre au 3 octobre sur la scène des Bernardines. Pouvant aussi bien susciter les rires que les larmes, un spectacle musical incarné par Marie-Sophie Ferdane, d’une clarté profonde, qui puise sa matière dans des interviews, « lettres inédites et intimes de la correspondance amoureuse de Barbara ».

    « Il y a cette pénombre,

    et je vais en liberté »

    « J’ai choisi de chanter et tout d’abord il y a cette pénombre, et je vais en liberté. Là, vous m’avez emprisonné dans cette lumière, là, dans un lieu qui est le mien mais que vous avez refait vôtre. Moi, je suis quelqu’un d’autre, là, en quelque sorte », affirme Barbara en direction d’un journaliste à quelques heures de se produire au Théâtre Bobino. Sur les lèvres de Marie-Sophie Ferdane, et accompagnée par le pianiste Olivier Marguerit, des propos qui illustrent toute la profondeur et la sensibilité d’une icône de la chanson trop souvent réduite à son allure austère. « On convoque l’âme de Barbara. On entend sa plume, ses sentiments, son rapport aux hommes, un chapitre important de sa vie », résume Emmanuel Noblet.

    P.A.