[Entretien] Souleymane Bachir Diagne : « Marseille montre l’avenir de notre humanité »

La Marseillaise : Quel regard portez-vous sur Marseille ?

Souleymane Bachir Diagne : J’ai eu l’occasion d’y venir quelques fois. Je connais un tout petit peu la ville, le chemin entre le Vieux-Port et la gare. J’ai une attirance particulière pour Marseille car elle me semble être le type même de la ville cosmopolite et multiculturelle. De ce point de vue, je pense qu’elle nous indique l’avenir de notre humanité, celle que nous avons en partage. Des cultures et langues différentes mais toujours orientées vers l’universalité.

Dans les années 1920, Marseille a été l’une des terres d’élection du poète jamaïcain Claude McKay, qui a inspiré le mouvement de renouveau artistique afro-américain Harlem Renaissance, qui a lui-même préfiguré le courant de la Négritude…

S.B.D. : Il faut souligner la conscience qui a été la sienne, notamment avec son roman Banjo. Claude McKay a donné une impulsion au mouvement de la Négritude. Mais cette histoire marseillaise a été éclipsée par ce que l’on appelait le Paris noir. Pour autant, il ne faut surtout pas oublier l’importance de Marseille mais aussi de Claude McKay, et l’influence qu’il a pu avoir sur quelqu’un comme Ousmane Sembène [un Sénégalais qui a débarqué à Marseille en 1946, où il devient docker CGT, de tous les combats anticolonialistes, avant de devenir une figure majeure de la littérature et du cinéma, Ndlr].

Au contraire de Marcus Garvey, précurseur du panafricanisme, Claude McKay estimait que tous les noirs à travers le monde étaient différents et qu’ils devaient s’émanciper partout où ils se trouvaient. Une réflexion aidée par sa grande conscience de classe. Vers « l’universel » auquel vous appelez, quel rôle doit jouer cette dernière ?

S.B.D. : Sur ce point, je suis plutôt du côté de McKay avec son insistance du pluriel. Il ne faut pas avoir l’impression que tous les noirs aillent dans la même direction car les cultures noires sont des cultures au pluriel. Quant à la question de classes, il ne faut pas la négliger. Quand on parle de classes, cela implique de parler d’inégalités socio-économiques. Dans la construction d’une humanité commune, qui est le premier universel, il est donc important que nous combattions tout ce qui s’y oppose, parmi lesquels les inégalités socio-économiques.

La quête de « l’universel » est entravée par les replis identitaires qui submergent le globe. Un « monde de tribus », dîtes-vous…

S.B.D. : Ce sont les tribus qui estiment qu’elles sont tout naturellement opposées et hostiles aux autres tribus. Cette manière de s’enfermer dans une conception carcérale de l’identité, comme une sorte de forteresse assiégée, relève d’un esprit de tribu. On le voit aujourd’hui avec une sorte de réaffirmation de suprématie où certains se regroupent par exemple entre blancs. Une solidarité nouvelle comme c’est le cas avec les Afrikaners en Afrique du Sud. Leur suggestion récente, qu’on puisse les considérer comme des réfugiés, ne tient qu’à une chose : une sorte de concept d’identité raciale. Que dire encore de ceux qui veulent partir en croisade, censément pour protéger les chrétiens au Nigeria ? Ce sont des manières de penser immédiatement en termes d’identités : « Ce sont des gens de ma tribu car nous partageons la même couleur de peau ou la même religion. » Cet esprit tribal, on le voit partout. Pas seulement en Europe ou en Amérique, mais aussi en Afrique. Il y a une recrudescence de nationalismes aplatis sur les identités. Et l’on parle beaucoup plus de souveraineté que d’ouverture.

L’universel auquel vous aspirez nécessite que les hommes ne soient plus ethnocentrés. Votre dernier livre et votre travail autour de la Galerie des cinq continents du Louvre, anciennement Pavillon des sessions, va dans ce sens. Pouvez-vous revenir sur ces enjeux ?

S.B.D. : Il y a d’abord eu le fait que le Louvre, sous l’impulsion du président Jacques Chirac en 2000, s’est ouvert à des arts venus des quatre autres continents. Si l’Égypte et la Mésopotamie étaient présentes auparavant, tout cela était centré autour d’un universalisme européen. La présence d’œuvres venues d’Océanie, d’Asie, du Pacifique, d’Afrique et de l’Amérique précolombienne était une forme d’ouverture. Mais tant qu’elles restaient au Pavillon des sessions, dans l’entre-soi, elles restaient encore un peu en marge. Alors le passage du Pavillon des sessions à la Galerie des cinq continents, c’est donc l’idée qu’il faut, non pas seulement mettre les arts, que l’on appelait les arts premiers, dans une sorte d’espace à part, mais qu’il faut faire véritablement en sorte que les œuvres venues du monde entier se retrouvent ensemble et dialoguent. Cela permet à quelqu’un qui vient visiter le Louvre de les regarder ensemble, de considérer ensemble les créations venues de l’ensemble de l’humanité, et d’avoir le sens de la créativité d’une seule et même humanité. C’est la raison pour laquelle le passage du Pavillon des sessions à la Galerie des cinq continents est une forme de matérialisation de ce que j’appelle l’universel latéral : un universel de cultures posées côte à côte, dans leurs équivalences et qui, toutes, donnent un visage particulier à notre humanité commune.

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