Tiago Rodrigues : De grands développements technologiques au niveau de la communication, comme les réseaux sociaux, ont aussi un impact négatif et augmentent la désinformation. Les espaces de débats pluriels diminuent, envahis par la notion selon laquelle tout désaccord en société serait irréconciliable. On assiste à une montée très claire de l’agressivité, de la radicalité même, des discours politiques. Or, nous devons rappeler qu’une aventure comme le Festival d’Avignon, qui dure depuis presque 80 ans, est un espace où le désaccord est un trésor et vient équilibrer cette tendance, à mon sens négative, d’un discours trop polarisé, y compris dans les sociétés démocratiques. Les réponses trop simplistes, comme le déni climatique ou le masculinisme, montent en puissance. Des forces profitent de façon prédatrice de ce genre de polarisation de la société. Le Festival d’Avignon et le service public de la culture peuvent jouer un rôle qui compense cette tendance avec quelque chose de plus positif, avec la pratique joyeuse et collective de la découverte des spectacles.
Le spectacle d’ouverture, « Maldoror », de Julien Gosselin, fait dialoguer l’écrivain chilien Roberto Bolano avec Lautréamont pour questionner les racines du « mal absolu ». Dans quoi réside-t-il aujourd’hui ?
T.R. : J’ai hâte de découvrir ce spectacle de ce grand metteur en scène, mais j’ai des doutes sur cette dimension du mal absolu : la philosophe Hannah Arendt parlait de la banalité du mal et le dramaturge Bertolt Brecht, non pas des actions des mauvais, mais du silence des bons. Le Festival d’Avignon est cet endroit qui privilégie la découverte des arts, mais aussi un outil de participation démocratique. Plus que ma pensée, la philosophie qui peut répondre à votre question est celle de Julien Gosselin. Cela m’intéresse de savoir pourquoi nous sommes fascinés, à travers l’histoire, par les méchants du théâtre, par Richard III, par exemple. Qu’est-ce que l’observation du mal nous apprend ? Nous aurons des éclairages avec ce spectacle événement qui mêle théâtre, vidéo, cinéma et littérature, tout en proposant au public un autre rapport à la Cour d’honneur, avec des déambulations qui permettront au public de vivre un spectacle au Palais des Papes de façon très inhabituelle.
La langue invitée cette année est
le Coréen, avec entre autres « Island story » de Kyung-Sung Lee, qui fait entendre des témoignages de survivants de la répression
d’une commémoration de la fin de l’occupation japonaise, en 1948.
Le colonialisme est-il aussi l’un des maux principaux de notre époque ?
T.R. : Si le Festival d’Avignon est une sélection de spectacles qui traduisent l’implication des artistes dans le monde, il ne faut pas non plus penser qu’il est un festival politique qui traduit un théâtre. Nous ne sommes pas un festival avec un agenda politique, mais d’art vivant à l’écoute des imaginations et des urgences des artistes. Effectivement, Kyung-Sung Lee parle de cet épisode tragique associé à la division de la péninsule au moment de la création des deux Corées et parle d’un massacre qui a été sujet à beaucoup d’omerta. Mais il ne faut pas oublier non plus Silence, par exemple, spectacle très joyeux de musiques chorégraphiées de Lucie Antunes et Mathilde Monnier, qui font le pari de la poésie et de l’abstraction, ou encore 1,2,3 Poquelin de la compagnie TG Stan, qui présente sept pièces de Molière à la Carrière de Boulbon. N’oublions pas non plus le collectif d’acrobates XY, qui permet pour la première fois la présence du cirque dans la Cour d’honneur. Vous savez que le sujet politique m’intéresse, mais parfois, il y a le risque de rendre le festival plus étroit. Or, le festival est bien plus large que la Une des journaux.
La confrontation d’idées se retrouvera aussi en fin de festival, avec « L’Aube des questions ».
En quoi cela consiste-t-il ?
T.R. : Cet événement essaye de célébrer et synthétiser les questions qui ont traversé le festival. On réunit beaucoup d’artistes, mais aussi des personnes de la société civile comme Christiane Taubira, la poète marseillaise Laura Vazquez, le syndicaliste Philippe Martinez, l’écrivain Camille de Toledo… On fait une liste de 80 questions, à l’aube, pendant les premières heures du premier jour suivant la fin du festival, avant de les lancer au monde depuis la scène.
Le festival « off » d’Avignon a adressé une lettre ouverte aux candidats
à la présidentielle qui fait part de ses craintes sur les coupes budgétaires et les censures sur le monde de la culture. Quelle est votre position ?
T.R. : Nous sommes en synchronisme total dans le sens où le Festival d’Avignon fait partie du Syndeac [Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, Ndlr], qui exprime depuis des mois son inquiétude vis-à-vis de la nécessité d’un pacte politique large, sur la continuité du financement du service public de la culture. Il faut faire réfléchir pas seulement les élus actuels, mais surtout les candidats à la présidentielle, qui vont être les référents de l’agenda politique. Nous sommes à la fois structurants comme festival de création qui impacte la production et la création de spectacles en France, mais nous sommes aussi un forum de débats importants, aussi bien sur le service public de la culture que sur les services publics de manière générale. La façon dont les candidats vont s’emparer d’une vision de la politique culturelle en France est très importante et nous sommes partants pour aider ceux qui s’y intéressent.
Propos recueillis par Philippe Amsellem