Tag: Musique

  • Festival de Pâques : la « Passion » selon Bach

    Festival de Pâques : la « Passion » selon Bach

    Renaud Capuçon et Dominique Bluzet ont tenu, dès la création du Festival de Pâques, à ce que son épicentre soit marqué par l’exécution, en alternance, des deux seules Passions de Bach qui nous sont parvenues. Le Vendredi saint de cette 13e édition était donc consacré, au GTP, à la Passion selon saint Jean.

    Pour restituer cet immense monument de la musique sacrée, deux ensembles et cinq solistes étaient invités pour une exécution que l’on n’hésitera pas à qualifier de parfaite. L’ensemble Il Caravaggio, sa cheffe Camille Delaforge et le chœur accentus en dressent une architecture pleine d’élan dramatique et de lumière. La lecture en est toujours passionnante. Tout y est d’une grandeur et d’une sensibilité remarquables.

    La Saint Jean exécutée en 1723 à l’église Saint-Thomas de Leipzig est plus dramatique que la Saint Mathieu, composée en 1727. Bach s’y montre plus sensible aux péripéties et aux bouillonnements des sentiments. En témoignent les poignants arias et les chœurs où s’anime la fureur de la foule. Cette Passion s’inscrit dans la parenthèse géniale que constitue le chœur d’ouverture, une des plus belles pages jamais écrites, et le chœur « Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine » (Reposez en paix, saintes dépouilles) qui exprime un moment de paix et de recueillement après la mise au tombeau du Christ. Deux moments de grand recueillement, où le chœur accentus prouve qu’il est une des meilleures phalanges du moment. Camille Delaforge reste attentive à la clarté du discours, à la limpidité du message.

    Le ténor Cyrille Dubois ne se contente pas de la neutralité d’un narrateur extérieur au drame. Son évangéliste vit la Passion qu’il commente. Il en est le témoin douloureux et compatissant. Le chant est beau et les accents sont touchants. Le Christ du baryton-basse Guilhem Worms est fait de chair et d’âme. La soprano Marie Lys, le contralto Marie-Nicole Lemieux (quel luxe !) et le baryton Mathieu Gourlet (Pilate) finissent d’habiter cet immense édifice luthérien. Comme le disait Aragon, « celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas » y trouvent matière à méditation.

    Brahms en double

    Le week-end pascal se poursuivait samedi soir. Renaud Capuçon endossait la double casquette de chef et de soliste. À la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne, il accompagnait son frère Gautier Capuçon au violoncelle pour le Double concerto de Johannes Brahms. Un mot manque dans notre langue pour décrire pleinement cette complicité fraternelle, éclatante ce soir-là. Gautier reste toujours attentif aux gestes de son frère, à ceux des autres pupitres. Le Double concerto met en miroir une double sensibilité, une double lecture qui est « une » dans l’intention, la sensibilité, le toucher de l’instrument. La direction de Renaud Capuçon laisse l’orchestre, dont il est le directeur artistique, déployer son talent, comme un accord parfait.

    En deuxième partie, la première Sérénade de Brahms, composée près de trente ans avant le Double concerto, laisse deviner le plaisir que le violoniste prend à la direction d’orchestre. Le geste est ample, affirmé dans son romantisme assumé.

  • [Vidéo] Les yeux pleins d’étoiles pour les petits bouts à l’Opéra

    [Vidéo] Les yeux pleins d’étoiles pour les petits bouts à l’Opéra

    Devant des tout-petits, c’est une première. Ça m’a beaucoup touchée, car j’ai majoritairement bien senti les enfants dans l’histoire et les parents aussi », relate tout sourire Muriel Tschaen, récitante du spectacle. Elle poursuit : « Au vu des retours faits à la sortie, on sent que tout le monde a passé un excellent moment. Je trouve ça génial ! »

    Les enfants, leurs parents ainsi que les professionnels des crèches accompagnants, soit environ 400 personnes, ont profité de cette matinée artistique. Une deuxième édition pour ce dispositif remarquable, axé sur le développement de l’éveil des enfants, le renforcement des liens familiaux et les échanges avec les crèches.

    « On a pu voir la joie et les sourires des bébés et des parents devant ce spectacle vivant, mais aussi la découverte d’un lieu de culture, d’un orchestre, et peut-être des vocations », note Guillaume Schmitt, responsable des relations extérieures et de l’action culturelle de l’Opéra municipal.

    À la sortie, la famille de Coralie, Julien et Li-Anna s’enthousiasme. « Ça lui a plu ! Très enrichissant, merci », dit le papa. « C’est super pour l’éveil musical des enfants », dit la maman. Et « le chaaat » remporte le cœur de la petite fille.

  • Vitesse de croisière pour le festival de l’excellence

    Vitesse de croisière pour le festival de l’excellence

    Un Grand théâtre de Provence sous le charme a suivi mardi soir le récital du jeune pianiste japonais Mao Fujita. Aix le connaît bien ; il est invité au Festival de Pâques pour la troisième année consécutive. La dernière édition le retrouvait auprès de Renaud Capuçon et le violoncelliste Kian Soltani, autre révélation du Festival. Le programme balayait le répertoire pianistique de Beethoven à Brahms et quelques chemins de traverses. Rien de démonstratif chez ce jeune artiste. En témoigne une première sonate de Beethoven tout en retenue, en légèreté. Une lecture à la fois tendre et subtile et un toucher du clavier jamais agressif.

    Une poésie de chaque mesure renouvelée dans la Sonate pour piano n° 1 de Johannes Brahms livrée avec une profondeur d’intentions bouleversante. Autour de ces deux piliers, des pièces pour piano de Wagner dont la transcription de La mort d’Isolde par Liszt, les Variations sérieuses de Mendelssohn très « Bach » et du Berg avant Berg encore teinté de wagnérisme. Du talent pur au service de la musique.

    Jordi Savall fait parler

    la Passion

    Atmosphère pascale mercredi soir avec Jordi Savall, le Concert des Nations et la Capella Nacional de Catalunya. On y mettait la mise en dialogue deux œuvres, deux visions de la Passion ; Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven et Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Joseph Haydn. Un programme fort, intense servi de mains de maître par le gambiste Jordi Savall qui n’a eu de cesse d’explorer les répertoires renaissants et baroques.

    C’est donc armé du Concert des Nations, crée en 1989 et de la Capella Nacional de Catalunya qu’il offre au public aixois une soirée qui peut déjà marquer cette édition du Festival de Pâques d’une fort belle pierre blanche. Les doutes et l’angoisse du Christ à Gethsémani, sont exprimés par la belle voix du ténor Emanuel Tomljenovic. Les dix adagios des Sept Dernières Paroles du Christ sont chargés d’un profond recueillement. Le chœur catalan y excelle, le concert de Nations est la formation idoine. Elionor Martínez (soprano), Lara Morger (mezzo-soprano), Manuel Ferrand Mitjans (ténor) et Walser (baryton) servent un discours d’une rare intelligence musicale.

  • « J’ai les boules » : parties de slam dans les Bouches-du-Rhône

    « J’ai les boules » : parties de slam dans les Bouches-du-Rhône

    Sitôt passée sa « surprise » lorsque Les Théâtres – groupement des scènes marseillaises du Gymnase et des Bernardines et des Aixoises du Grand théâtre de Provence et du Jeu de Paume – lui ont passé commande pour J’ai les boules, Iraka a tout de suite « abordé l’angle de son écriture avec le rapport intime » que ce slameur entretient avec la pétanque. « J’ai creusé dans mon histoire familiale où la pétanque était un endroit de convivialité, de jeu pendant les vacances », se remémore l’auteur et interprète de cette création qui tournera sur certains terrains de pétanque de Marseille et des alentours, à commencer par le Cercle de Saint-Barnabé, ce vendredi, à 19h. Un format musico-théâtral qui s’inscrit dans le cadre d’« Aller vers », projet initié par Les Théâtres en 2021 et destiné à emmener gratuitement le spectacle vivant à la rencontre du public.

    J’ai les boules arbore une forme « hybride » de 30 minutes au cours duquel la compositrice et DJ électro Mila Necchella assure aux platines, aux côtés d’Iraka, dont le flow se répand sur la terre battue chère aux boulistes. « Avec des ambiances sonores qui évoquent la Méditerranée », campe ce dernier, avant d’énumérer les multiples dimensions de la création : « Musicale, théâtrale et aussi stand-up. »

    D’Arles à Rognes

    En effet, l’humour et parfois le folklore alimentent les discussions et autres conciliabules qui enveloppent toute partie de pétanque digne de ce nom. « Nous nous sommes entre autres inspirés de scènes de Pagnol, d’un certain franc-parler. On a voulu créer du mouvement et de la drôlerie », rappelle Iraka à propos de cette création, qui passera ensuite, samedi 4 avril, par La boule des vents (12h), au Panier, et le Boulodrome Targuist, qui surplombe le Théâtre Silvain (18h30). Autant de scènes à l’ambiance « rap et électro » auxquelles les deux artistes intègrent les voix de joueurs de pétanque chevronnés, comme la championne Charlotte Darodes, dont « nous nous sommes inspirés pour la démarche sportive de haut niveau », souligne Iraka, citant également d’autres pétanqueurs emblématiques comme Marco Foyot, ou encore « le bombardier tunisien » Mohamed Ferjani.

    « Abreuvé par les articles de “La Marseillaise” » lors de la création de J’ai les boules, le slameur a aussi poussé sa démarche jusqu’à « palper » les ambiances des parties de pétanque du quotidien, notamment au Boulodrome Daillan, dans le quartier arlésien de Trinquetaille où il réside, et qui accueillera d’ailleurs deux représentations le 12 avril. Le spectacle poursuivra sa route du 14 au 24 avril en écumant tour à tour les terrains de pétanque marseillais de Carli, du Talus, celui de l’esplanade du Séquier à Barbentane, le boulodrome municipal du Rove, le boulodrome Méano de Miramas, celui du Grand Pavois à Septèmes ou encore celui du Parc Versaille à Rognes.

  • « La nuit des griots » éclaire Marseille en musique

    « La nuit des griots » éclaire Marseille en musique

    Poètes et musiciens transmettant la tradition orale en Afrique de l’Ouest depuis la nuit des temps, les griots irriguent pour la 11e fois l’esprit d’un festival créé en 2016 par Issiaka Kouyaté. Un activiste culturel burkinabé vivant à Marseille où il imagine l’édition 2026 de La nuit des griots, qui diffuse sa verve musicale dans la ville jusqu’au 10 avril et lors de laquelle « les sons » de cette partie du globe « se revisitent entre afro pop et électro folk ». Des musiques actuelles ouvertes aux quatre vents du monde symbolisées dès l’ouverture du 3 avril, à La Paillotte, rue Crudère (6e), rhumerie où la guitariste franco-nigérienne Ellé enivrera de sa folk en langue anglaise comme peule. Du « blues touareg » à « l’intimité de la folk américaine », il n’y a parfois qu’un pas, qu’elle franchit avec jubilation.

    Gambie, Mali, Cameroun…

    « Première femme virtuose de la kora », cette harpe-luth mandingue, Sona Jobarteh se produira quant à elle le lendemain, à l’Espace Julien. Cette multi-instrumentiste et chanteuse bouscule depuis une quinzaine d’années cet univers très masculin, cultivant sans discontinuer « l’identité culturelle, l’amour et le respect, tout en restant fidèle à son héritage gambien ».

    « Les artistes de La nuit des griots dessinent ainsi une nouvelle Afrique, plus audacieuse et à la joie de vivre toujours aussi contagieuse », livrent les organisateurs d’un festival lors duquel se produira également, le 9 avril au Makeda, Yeko, projet réunissant six artistes maliens et ouest-africains « pour dresser un portrait musical de chacun ». La Cité de la Musique abritera pour sa part, le 10 avril, des concerts de la chanteuse et guitariste camerounaise Joys Sa’a, puis du groupe Sahel roots.

  • Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un Festival de Pâques pour tous, entre musique et devoir citoyen

    Un festival ou se mêlent excellence musicale, réflexion et devoir de mémoire. Créé en 2013 par le violoniste Renaud Capuçon et le directeur général du Grand Théâtre de Provence, Dominique Bluzet, la 13e édition du Festival de Pâques, après un concert d’ouverture samedi soir, a été officiellement lancé dimanche au Camp des Milles.

    Dans le cadre de Musique en Partage, une partie de la programmation vise aussi à amener la musique classique aux publics éloignés. Ce dimanche, le coup d’envoi du Festival de Pâques s’est voulu aussi réflexif avec des discussions sur musique et démocratie. Des personnalités issues de la culture, comme du monde politique, se sont retrouvées autour d’une série des tables rondes pour interroger « le rôle de l’art dans la démocratie, le lien entre mémoire, engagement spirituel responsabilité sociale et devoir de mémoire ».

    Musique, société, débats

    Salle comble, pour écouter des intervenants tels que Jacques Attali, économiste, écrivain, et conseiller politique sous François Mitterand, Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’arts lyriques de 2007 à 2018, Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine, mais aussi Laurent Berger, directeur de l’Institut mutualiste pour l’environnement et la solidarité au sein du Crédit Mutuel alliance fédérale. Lorsqu’il retrace la naissance du Festival de Pâques, Dominique Bluzet rappelle qu’« on a voulu réfléchir à cette idée de comment, pendant la Renaissance italienne, puis ensuite un certain nombre de compositeurs, se sont adressés à Dieu et ont permis aux citoyens, à travers un artiste de pouvoir dialoguer avec le divin. Ce rapport entre le sacré, l’artiste et l’individu est essentiel surtout dans un lieu où les gens sont arrivés ici, vivants, en se disant qu’ils allaient mourir et se demandant ce qui allait se passer après la mort. » Sous le toit de cette ancienne tuilerie, nombreux sont les opposants politiques, intellectuels et artistes à avoir résisté par la culture, puis les citoyens Juifs, avant d’être déportés vers les camps d’extermination. « Ici, nous sommes dans un lieu qui nous rappelle notre devoir de vigilance. On sait aussi qu’ici, dans l’adversité, l’art a su incarner la résistance et l’espoir », ajoute Daniel Baal, président du CIC, partenaire fondateur. « Cette éducation de prise de conscience à la responsabilité citoyenne (…) ne serait pas complète sans ce supplément d’âme qu’apporte la culture », ajoute Alain Chouraqui, président de la Fondation du camp des Milles. « Nous touchons à l’intemporel, et c’est quelque chose qui doit, quoi qu’il arrive, nous inciter à la vigilance, à l’action, mais aussi à la confiance. » Suit un long moment de discussion entre Bernard Foccroulle et Jacques Attali. « La fonction de la musique est de donner du sens au bruit, le bruit étant une réalité ou une métaphore de la violence, et la musique en donnant du sens au bruit transforme le bruit de violence en ordre, dans le sens de pacification. C’est en cela, que la musique rend beau et sacré », décrit Jacques Attali.

    « Regarder derrière

    mais aussi le présent »

    Le sacré dans la musique, la relation à la musique et sa signification… autant d’axes pour comprendre le rôle de la musique dans nos sociétés. « À une époque ou il semblerait qu’on soit en voie d’abandonner les droits humains, y compris au sein des démocraties, que peut la musique ? », pose Alain Cabras, modérateur des débats. « Il me semble que ce lieu, aux résonances très fortes, nous oblige à regarder derrière, nous mais aussi à regarder aussi le présent et à dire avec la plus grande force, notre effroi quand à ce qu’il se passe aujourd’hui dans un très grand nombre de lieux à travers le monde, et en particulier à Gaza (…) il est important que la question des droits humains, nous la traitions de partout », prévient Bernard Foccroulle.

    « J’aurais aimé que vous dénonciez de la même façon les crimes commis par le Hamas, cela aurait été plus équilibré, on aurait pu dénoncer ce qu’il se passe au Soudan, au Myanmar… et de ne pas pointer toujours une responsabilité qui est beaucoup plus complexe que la caricature que nous lui donnons », réplique Jacques Attali.

    Pour en revenir à la musique : « Les humains, quand ils sont confrontés à la musique, ont une consommation des valeurs mais en même temps une espérance, parce que oui, l’humain est capable de faire ça », poursuit l’intellectuel.

  • [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    [Grand entretien] Yael Naim : « Mon album est une libération »

    La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a motivé à retourner en studio pour créer « Solaire », cinq ans après votre album précédent ?

    Yael Naim : En réalité, je suis retournée au studio tout de suite après Nightsongs [son précédent album sorti en 2020, Ndlr]. J’ai tout le temps envie de faire de la musique, c’est ma manière de m’exprimer. Mais ça a pris cinq ans pour achever cet album car il s’est passé beaucoup de choses dans ma vie privée comme professionnelle. Et aussi sur le marché de la musique, ce qui m’a conduit à devenir artiste indépendante. J’ai mis beaucoup de temps à chercher un nouveau son pour ce projet.

    Votre album « Solaire » sonne comme un autoportrait qui, même s’il est surtout marqué par la musique pop, est aussi coloré par de l’électro, de la soul et même du trip-hop. C’est une manière de s’affranchir des étiquettes ?

    Y.N. : En tant qu’artiste, j’ai fait cela naturellement. Mais mettre des étiquettes, ça, ce n’est pas naturel. C’est ce qui nous fait le plus de mal. L’être humain est complexe, tout comme la musique qui digère plein de choses. Tous les genres musicaux naissent car ils se mélangent. L’idée, c’est d’exprimer toute sa complexité.

    Sur votre titre « La fille pas cool », vous parlez de « toujours chercher [votre] place »…

    Y.N. : Je me suis rendu compte qu’à une époque, j’ai essayé de correspondre à l’image des réseaux sociaux et de bien d’autres choses. Cela m’a épuisée. J’ai donc décidé d’arrêter de courir après cela. Dans La fille pas cool, je fais toute la liste de ce que j’ai toujours senti que je ne suis pas mais que j’aurais aimé être. Et à la fin de la chanson, j’explique que j’aime en fait la force tranquille et m’envoler sans partir. J’ai besoin d’un grand espace de liberté. J’aime prendre les petites routes car les autoroutes me font peur. Il faut cultiver le doute, c’est encore plus important de nos jours. On est tous issus d’une histoire et d’un point de vue. Mais il faut toujours prendre du recul et être curieux pour communiquer avec le monde.

    « J’avais honte de cette lumière en moi. Aujourd’hui, je l’assume »,
    avez-vous notamment déclaré…

    Y.N. : Avant, j’avais honte de montrer mes désaccords, ma colère, d’être comme je suis. On est dans un monde où il faut présenter les choses d’une manière particulière. Mais il y a une certaine typologie de gens qui ne rentrent pas dans ces cases et qui sont un peu moqués. Avant, dès que j’exprimais des désaccords, on me répondait : « Toi, tu es solaire, reste dans cette case. » Cet album est du coup une libération.

    L’idée de lumière est aussi accolée à celle de paix. Qu’est-ce qui vous a convaincu, ces dernières années, d’accompagner les Guerrières de la paix, ce « mouvement de femmes pour la paix et la justice et contre les formes de haine, dont le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et la haine anti LGBT » ?

    Y.N. : J’ai toujours été pour l’ouverture entre les cultures, l’égalité et la paix. Mais j’ai aussi eu des moments de fuite. Avant j’étais très loin de la guerre [Elle est née en France, puis a grandi en Israël]. Mais le 7 octobre 2023 est arrivé et je me suis retrouvée au cœur de ce conflit avec tous les traumatismes que cela implique. Les journaux ont commencé à m’appeler pour que je me positionne. J’ai même subi des pressions de gens que je connaissais pour que je me prononce publiquement alors que je n’étais pas concernée par ce conflit. Je me suis retrouvée paralysée. Des gens très proches me disaient : « Tu n’as pas le droit de penser ceci ou cela. » J’ai retrouvé cela d’un côté comme de l’autre. Je suis allée voir une psychologue qui m’a aidée à comprendre ce qu’il se passait. J’ai ensuite commencé à beaucoup m’informer et lire toutes les opinions. J’ai rencontré de nombreux collectifs, parmi lesquels celui des Guerrières de la paix. À cette époque, venaient à Paris toutes les associations pour la paix israélo-palestinienne. J’ai vu des deux côtés des gens qui avaient perdu beaucoup de famille et de proches. Sauf que contrairement à beaucoup d’autres, ils travaillent ensemble pour que tout cela cesse. Ils ne choisissent aucun camp et condamnent la violence, d’où qu’elle vienne. C’était de la lumière pour moi.

    Vous, la franco-israélienne, devez vous sentir encore plus coincée entre les crimes de guerre du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou et l’instrumentalisation du conflit et de l’antisémitisme opérée en France…

    Y.N. : Les cases que les politiciens nous proposent ne me donnent pas envie et ne me convainquent pas. Je n’ai pas envie de me positionner pour le moins pire, mais pour une solution qui reconnaisse les droits humains de tout le monde. Il faut un discours plus responsable et travailler ensemble pour se débarrasser des extrémistes.

    Finalement, votre album est une réponse à tous les intégrismes, non ?

    Y.N. : C’est une réponse mais pas que. Parmi les propositions sur la table aujourd’hui, comme on ne te propose pas quelque chose qui te correspond, tu vas choisir le moins pire. Mais il faut plutôt créer ensemble petit à petit des alternatives qui nous correspondent mieux, qui sont plus dans la nuance.

  • Isam Elias, synthétiseur d’influences à Marseille

    Isam Elias, synthétiseur d’influences à Marseille

    « Je qualifierais ma musique d’électro-afro-orientale. Elle prend en compte tous les éléments de ma vie », résume Isam Elias. Autant d’inspirations et d’influences proclamées par ses synthétiseurs, dopés par une énergie lointaine. Bercé par la musique traditionnelle arabe, puis ayant fait ses gammes avec les compositeurs classiques, il se lance dans l’électro à son arrivée en France en 2022, dans le cadre d’une « résidence à la Cité internationale des arts », rappelle ce natif de Bethléem, qui se produit à Marseille vendredi 20 mars, vers 1h du matin.

    Festif à plein « Tubes »

    Isam Elias est l’auteur d’une musique festive, entraînante. Et aussi engagée ? « Rien que le fait que je sois un artiste palestinien sur scène, et que les gens puissent écouter ma musique, est déjà quelque chose de politique », estime celui qui est à l’origine d’un EP réjouissant intitulé Tubes. L’occasion de le faire découvrir aux Marseillais, auxquels il a déjà pu se frotter par le passé. Selon lui, « le meilleur public. Ici, les gens sont toujours chauds. Ils semblent plus libres et fiers de leurs histoires personnelles qu’ailleurs ».

  • [Entretien] Rebecca Roger Cruz : « Mon album est un voyage de métamorphoses »

    [Entretien] Rebecca Roger Cruz : « Mon album est un voyage de métamorphoses »

    La Marseillaise : Quelle est la signification de « Rio Abajo » ?

    Rebecca Roger Cruz : Ça veut dire en aval de la rivière. C’est une phrase qui revient souvent dans la poésie latino-américaine, où il y a toujours ce contact avec la force de la nature. On peut le voir comme une métamorphose. Comme si on entrait par une porte en étant une personne, et comme si on sortait par une autre en étant changé par ce voyage.

    Tout au long de l’album, votre voix se met au diapason de cette image en se métamorphosant elle aussi…

    R.R.C. : J’aime beaucoup m’amuser avec ma voix, l’utiliser avec plusieurs techniques. Moi qui suis née au Venezuela, je suis influencée par la musique de mon pays, et latino-américaine en général, mais aussi par les musiques classique, baroque ou encore la pop expérimentale. Tout ce mélange se traduit dans ma voix.

    Du premier titre « Abreme la puerta Juana », qui convoque les éléments du vivant, au dernier, « Esteros » qui symbolise votre identité aux carrefours de plusieurs cultures, votre album commence en larve pour finir sa course en papillon…

    R.R.C. : Je n’y avais pas pensé en faisant l’album mais c’est une image qui me parle. Le premier morceau, je l’avais pensé comme une cérémonie. Abreme la puerta Juana, c’est le chant traditionnel qui ouvre en juin la fête de Saint-Jean-Baptiste. Il y a quelque chose en rapport avec la transe, les racines. Et à partir de ça, je dévoile ce voyage de métamorphoses petit à petit.

    Votre opus transcende beaucoup de styles et époques, du flamenco au baroque en passant par le rock et le répertoire traditionnel vénézuélien. Est-ce que vous voulez aussi transcender les âmes ?

    R.R.C. : Oui, vraiment. Cet album est un outil de guérison pour moi. Je trouve qu’en ce moment, on a besoin de se reconnecter avec quelque chose de plus profond et spirituel, et pas forcément de religieux. Ce qui me donne cette force, c’est la nature et la musique. J’ai voulu retranscrire cela dans l’album à travers toutes mes influences : pas forcément en passant d’un style à l’autre, mais en brisant des ponts qu’on peut retrouver entre la musique dite classique, le flamenco, la musique traditionnelle et la pop. au contraire. C’est en fait une rencontre, un espace où on se pose moins la question des étiquettes.

    Vous avez quitté le Venezuela pour la France il y a plus de 10 ans. L’album est aussi traversé par la question de l’exil avec le titre « Alcaravan », du nom d’un oiseau migrateur de votre pays natal…

    R.R.C. : On trouve cet oiseau migrateur dans la plaine vénézuélienne mais aussi colombienne. C’est un oiseau très présent dans la poésie et musique du Venezuela, surtout dans la région de la plaine. Tout le monde le connaît, et pourtant, on le voit peu. On entend que son cri, qui annonce le moment où il faut partir. Cette chanson, je l’ai écrite pour mon pays. En tant que membre de la diaspora, cela me tenait à cœur de parler de cet exil, de ce que je ressens ici. La diaspora vénézuélienne est énorme et compte presque 9 millions de personnes. Cela représente un tiers du pays et l’une des diasporas les plus grandes au monde. Plus je chante cette chanson, plus je me rends compte qu’elle est aussi d’actualité pour beaucoup d’autres peuples et pays. C’est aussi un moyen de renvoyer un message de paix.

    Lors de l’enlèvement de Maduro par les États-Unis début 2026, beaucoup de membres de la diaspora ne voulaient pas choisir entre la main de fer du régime actuel et l’impérialisme américain. Qu’avez-vous ressenti à ce moment ?

    R.R.C. : C’était un moment bouleversant. Pour nous qui vivons les choses de loin, c’est très angoissant car nous pensons aux gens sur place. Je ne vais pas vous mentir : le Venezuela est un régime dictatorial. Mais c’est quelque chose que beaucoup de gens au pays ne peuvent pas exprimer car on assiste à un contrôle des médias, des téléphones… Et en effet, il y a un sentiment de dualité : d’un côté, il y a la joie et le soulagement qu’on peut ressentir quand on se dit qu’on arrive peut-être au bout de ce régime dictatorial, et que cette personne mérite réellement d’être en prison. Et de l’autre côté, personne n’aime que son pays soit bombardé, qu’il soit envahi et contrôlé par les États-Unis, surtout au regard du rapport colonial que ce pays entretient avec l’Amérique latine. C’est un rapport perpétué par beaucoup d’actions infantilisantes, comme si on avait besoin de leur aide alors que ce n’est pas le cas.

    La France a été un refuge pour vous il y a plus de dix ans. Une terre d’accueil de plus en plus menacée par l’arrivée de l’extrême droite à différents endroits du pouvoir. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

    R.R.C. : Il y a la peur que les contrôles migratoires se durcissent, mais aussi l’invisibilisation d’autres cultures qui peut arriver. Avec l’extrême droite au pouvoir, on pourrait arriver à une sélection de certaines choses sur les scènes musicales et culturelles en général. C’est quelque chose d’angoissant pour toutes les personnes étrangères dans le pays, mais aussi pour les Français. Pourtant, la France est un pays multiculturel qui tient sa force et sa beauté de son mélange.

  • « Ma musique est très mélangée. C’est le fruit de mon époque »

    « Ma musique est très mélangée. C’est le fruit de mon époque »

    La Marseillaise : Vous êtes d’origine marocaine, né en Espagne et vous avez grandi en France. Qu’est-ce que ça vous apporte au niveau musical
    et personnel ?

    Ino Casablanca : J’ai commencé à produire et composer vers mes 17-18 ans et je rappais timidement dans mon coin. Je ne me rendais pas compte à quel point ça a influencé ma personnalité. J’ai une certaine ouverture qui me semblait aller de soi, mais en réalité, pas tant que ça. Parler plusieurs langues ouvre des manières de réfléchir et musicalement, ça m’a confronté à différents environnements et cultures. Cela a nourri ma musique de manière naturelle. Je n’aurais jamais été celui que je suis sans ce parcours.

    Comment définissez-vous
    votre musique ?

    I.C. : Franchement c’est très difficile, ma musique pourrait se décomposer en mille qualifications. Rien que le fait que je chante et rappe, les gens sont perdus, alors que moi ça ne me paraît pas bizarre ou incompatible. Au niveau des genres, c’est très mélangé. Ma musique est le fruit de mon époque.

    Vous avez été nommé dans la catégorie révélation masculine aux Victoires de la Musique en février. Comment vivez-vous cette ascension fulgurante ?

    I.C. : C’est assez fatigant : la tournée, défendre son projet, cultiver son inspiration… Tu peux te perdre au milieu de cette ascension si tu n’arrives pas à te jauger. Il faut donc prendre du recul et chaque semaine, je me pose de nouvelles questions. Je n’ai pas le temps de me poser et de me rendre compte de ce que tout cela représente vraiment.

    Est-ce que vous vous attendiez à ce que votre musique soit autant fédératrice ?

    I.C. : Non pas du tout, tant que je n’en avais pas la preuve, je ne m’en rendais pas compte. Ça me touche beaucoup. Je pense que c’est juste dans ma personnalité. Dans la vie de tous les jours, je rassemble des personnes qui n’ont a priori rien à voir, selon les gens qui nous divisent. Mais j’ai envie de prouver que c’est des conneries et que ces divisions n’ont pas lieu d’être.

    Votre première tournée a débuté à Marseille au Makeda en octobre, c’était comment ?

    I.C. : C’était l’un des meilleurs publics. Exceptionnel ! Un public très chaleureux et souriant. Dans toutes les villes où je vais c’est comme ça, mais j’ai senti un truc spécial à Marseille.

    Vous avez participé à un concert en soutien pour la Palestine en décembre dernier. Pourquoi cet engagement vous tient-il à cœur ?

    I.C. : Pour moi, c’est absolument normal, au-delà d’être important. Qu’est-ce que j’aurais pensé de moi si je n’y étais pas allé ? Il n’y a pas de question à se poser, et que ce soit pour la Palestine ou pour n’importe quel peuple opprimé, qui se fait voler son territoire ou à qui on enlève la dignité humaine. Avant d’être artiste, j’étais déjà comme ça. J’aurais juste fait avec les moyens du bord.

    Comment vous positionnez-vous par rapport au contexte politique en France ?

    I.C. : C’est déplorable de céder à la haine et à la facilité de rejeter la faute sur l’autre. Des responsables politiques ont intérêt à se déresponsabiliser des soucis qu’ils causent. C’est inquiétant, mais en même temps, j’ai assez confiance en notre génération. C’est peut-être un peu naïf de ma part… certainement d’ailleurs. Ceux qui ont le pouvoir et la main sur les grands médias orientent la pensée des gens comme ils le souhaitent. Il n’y a plus de place pour l’esprit critique, le libre arbitre. Le curseur de ce qui est extrême ou pas est du coup déplacé. Pour la société, politiquement, c’est dangereux.