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  • Victime d’Hiroshima dans le ventre de sa mère

    Victime d’Hiroshima dans le ventre de sa mère

    L’arme nucléaire n’a pas sa place dans l’humanité », martèle Hideto Matsuura. Il est l’un des plus jeunes survivants de la bombe atomique. Le 6 août 1945, lorsque l’arme nucléaire est larguée par les États-Unis sur la ville d’Hiroshima, le bientôt octogénaire était dans le ventre de sa mère. Quelque 6 500 personnes ont été exposées de la même façon. Ils sont ce qu’on appelle des hibakusha, terme utilisé pour désigner les victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

    Le jour où, sous ordre d’Harry S. Truman, les Américains ont lâché la bombe sur les terres nippones, la mère d’Hideto Matsuura était seule, à l’arrière de sa maison. Son père était déployé sur le front, où le Japon combattait au sein de l’Axe. « Elle a vu un flash bleu et en même temps un grondement venant de la terre. La première chose qu’elle a faite, c’est essayer de retourner dans la maison, mais en le faisant, elle s’est évanouie. » Lorsqu’elle reprend connaissance, un énorme morceau de verre est logé dans sa cuisse ensanglantée ainsi que dans sa tête, sur son visage. L’habitation est en ruines, les vitres sont brisées, le toit est détruit. « En une fraction de seconde, plusieurs dizaines de milliers de vies ont été prises », relate l’homme dans son costume noir à fines rayures. Au total, les victimes des bombardements sont estimées entre 100 000 et 200 000 morts.

    Sans compter celles qui ont subi des séquelles liées aux radiations. « L’arme nucléaire est terrifiante et cela ne s’arrête pas à la destruction qu’elle peut causer. Des gens qui avaient réussi à fuir sans une égratignure et sans aucune brûlure ont commencé du jour au lendemain à présenter des marques violettes et tomber malade. De plus en plus de gens ont commencé à mourir », rappelle-t-il et insiste « les radiations n’ont pas d’odeur, ni de couleur, on ne peut pas les sentir ni les voir ». « Par chance, je n’en ai aucune », confie celui qui fêtera dans quelques jours ses 80 ans.

    À l’époque, les autorités minimisent : « Étant donné que les bombardements faisaient partie de la guerre avec les États-Unis, le gouvernement japonais ne les a rapportés que comme des bombardements, comme il y en avait tant d’autres lors de la guerre, et a interdit tout autre communiqué », raconte Hideto Matsuura. Les hibakushas vivent dans l’extrême précarité, peinent à trouver de quoi se nourrir, se soigner. Pointés du doigt car considérés comme contagieux, ils vivent comme des marginaux. Ces derniers fondent en 1956 Nihon Hidankyo, la confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H, dont M. Matsuura est membre du conseil exécutif. Ce combat inlassable pour interdire l’arme nucléaire leur a valu de remporter le Prix Nobel de la paix en 2024. Son récit et celui des derniers hibakushas, précieux et rares, seront partagés en Paca et en Occitanie à l’occasion de leur tournée française*. « Continuons à lutter ensemble jusqu’à ce que le monde soit débarrassé des armes nucléaires », clame-t-il.

  • Les salariés d’Alinea entre lassitude et espoir

    Les salariés d’Alinea entre lassitude et espoir

    Aujourd’hui on ne sait pas du tout vers quel scénario on se dirige, c’est l’inconnu. C’est ce qui stresse un peu les salariés, même si Alinea a été placée en redressement judiciaire et non en liquidation », réagit, vendredi, Sébastien Laisne, délégué syndical. La veille, le tribunal de commerce de Marseille a en effet placé l’enseigne Alinea, qui regroupe 35 magasins et 1 172 salariés, en redressement judiciaire. La période d’observation a été fixée à six mois, jusqu’au 20 mai 2026. Les dettes d’Alinea, propriété de la « galaxie Mulliez », s’élèvent à 10,9 millions d’euros, mais elle dispose encore de trésorerie.

    « Il y a un potentiel »

    Sébastien Laisne reprend : « C’est notre deuxième redressement judiciaire en cinq ans [en 2020, 17 magasins sur 26 avaient été fermés et près de 1 000 salariés licenciés sur 1 800, Ndlr]. Tout au long de ces années, les salariés ont fait des efforts, alors il y a un peu de lassitude. Mais il y a le sentiment dans la société qu’il y a un potentiel, notamment la spécificité de nos produits qui s’inspirent de la Provence. » Parmi les causes qui ont conduit à ce nouveau redressement, il pointe : « L’enseigne fondait de grands espoirs sur l’absorption des magasins Zodio pour avoir la “taille critique” c’est-à-dire être à l’équilibre financier et générer des bénéfices. » Suite à cette reprise, le chiffre d’affaires estimé était « basé à 4 000 euros par mètres carré, mais il est tombé aujourd’hui à environ 1 300 euros ». Le président du tribunal a souligné que « le changement d’orientation marketing, plusieurs fois, a pu brouiller le message auprès de la clientèle. » Il a aussi relevé que « les prix de certains produits étaient un peu élevés, notamment après la conjoncture Covid et la consommation en berne ». D’ici le 12 janvier, l’enseigne devra présenter au tribunal « des pistes sérieuses de restructuration ».

  • Le Département de Vaucluse a encore de la chair budgétaire autour de l’os

    Le Département de Vaucluse a encore de la chair budgétaire autour de l’os

    La Gironde qui frise la mise sous tutelle avec un budget déséquilibré de 112 millions d’euros, la dette des Bouches-du-Rhône qui a explosé en dix ans (+244%), la litanie des conseils départementaux « en grande difficulté » est longue. « Le modèle économique des départements se désagrège là où la gestion n’a pas été solide », constate Dominique Santoni, présidente (LR) du département de Vaucluse, au moment ce vendredi, d’ouvrir la séance plénière largement consacrée au rapport d’orientations budgétaires.

    Un sombre tableau global qui permet, à l’inverse, de mettre en lumière que « le Vaucluse n’est pas dans cette situation, nos indicateurs financiers restent globalement positifs et solides ». « Nous avons un endettement et une capacité de désendettement inférieure à la moyenne et un investissement par habitant supérieur », se targue Jean-Baptiste Blanc, vice-président LR en charge des finances. Et la majorité de droite compte bien maintenir un « faible endettement ». C’est d’ailleurs l’un des trois piliers des orientations 2026.

    La gauche dubitative

    sur le RSA

    Un « pôle de stabilité » proclamé qui passe par la contraction des dépenses de fonctionnement, et donc une baisse du nombre d’agents. Pan sanctuarisé, celui de l’investissement à 132 millions d’euros dont l’aide aux communes (28,4 millions d’euros). « Nous maintiendrons nos subventions », insiste aussi Dominique Santoni. Histoire de ne pas rester sur une sensation de légère rigueur, la présidente annonce augmenter les dépenses sociales « de 12 millions d’euros pour atteindre 258 millions d’euros ». Attaquée ces derniers mois sur l’aide sociale à l’enfance (ASE) avec, en toile de fond, la réorganisation au sein du centre départemental enfance famille, la présidente érige le dossier en priorité. « Protéger les enfants, ce n’est pas une ligne budgétaire, c’est une responsabilité morale : j’ai décidé de reprendre personnellement la délégation de l’ASE », s’enorgueillit-elle, au moment où devant l’Hôtel du département, la CGT manifestait sur le sujet (lire ci-contre).

    Deux types d’interventions ont ensuite animé ce ROB. Des propos plutôt d’ordre général sur la politique nationale et le rôle même des départements : « On fait perdre beaucoup d’influence aux départements, on voudrait les tuer que l’on ne s’y prendrait pas autrement », estime Anthony Zilio, maire (SE) de Bollène. Jean-François Lovisolo, macroniste repenti, aura une intervention du même acabit. « On ne peut être que très inquiet sur le devenir de la collectivité », pense l’ex-député. À gauche, c’est le social qui domine : marotte de l’opposition, le RSA a été soulevé par Samir Allel (EELV) et Rémy Blanc (PCF). Alors que Dominique Santoni se targue d’un « succès sur le taux de retour à l’emploi de 60% après un an », les deux élus de gauche émettent de forts doutes. « Je ne peux pas croire que dans le contexte actuel de grande précarité, autant d’allocataires retrouvent un emploi », se montre sceptique Samir Allel. Rémy Blanc aussi soulève ce « paradoxe » entre « niveau de pauvreté, faible dynamisme d’emploi et remontées du terrains », se demandant si cette baisse n’est pas liée « à des radiations arbitraires ».

  • Bollène : Zilio, candidat avec un caillou dans la chaussure gauche

    Bollène : Zilio, candidat avec un caillou dans la chaussure gauche

    On ne sait pas encore si la campagne d’Anthony Zilio fera des étincelles mais c’est dans un ancien atelier d’électricité que le maire-candidat (SE) va installer son local de campagne des municipales (15-22 mars). Et ce à deux pas de l’Hôtel de ville, dans le centre-ville. Symbole selon lui « d’une équipe qui a refait battre le cœur de ville », étape indispensable pour irriguer positivement le reste de la cité. Une semaine après avoir laconiquement annoncé sur ses réseaux sociaux sa volonté de briguer un second mandat, Anthony Zilio a reçu la presse ce vendredi.

    Sans encore dévoiler de grandes annonces de campagne, l’édile regarde surtout dans le rétroviseur même si tout « n’a pas été parfait ». « On a embelli, réparé, renforcé la sécurité et maîtrisé le développement de Bollène », synthétise Anthony Zilio. « On a diminué l’endettement de 18 millions à 11,5, augmenté le nombre de policiers municipaux et de caméras (respectivement +5 et +28), entrepris les travaux contre les inondations, regagné des habitants et des médecins », égraine celui qui est aussi conseiller départemental. Le scrutin de 2026 ne serait « qu’un bilan d’étape dans le développement de Bollène à 2030 et 2050 ». Pour y parvenir, le maire compte reprendre les mêmes ingrédients qu’en 2020, à savoir une liste large de rassemblement qui a permis de battre Marie-Claude Bompard (Ligue du sud) avec 51,81%. « Je ne suis candidat contre personne ni dans un esprit de revanche, mon équipe sera renouvelée et élargie », promet-il. Issu du centre gauche, sa majorité a plusieurs sensibilités allant de la droite à des proches du PCF. « Dans une ville de 14 000 habitants, il ne s’agit pas d’être de gauche ou de droite mais de bon sens, ne nous dispersons pas sur les sujets nationaux quand les solutions sont locales, professe Anthony Zilio. On a vécu 56 jours sans gouvernement, je ne crois pas qu’on pourrait vivre 56 jours sans service public local. »

    Une politique « pas assez

    à gauche »

    Côté extrême droite, trois candidats sont sur les rangs : Marie-Claude Bompard, Franck Marest (RN) et Sophie Lorenzo, actuelle élue RN d’un village en Ardèche. Et, comme en 2020, une liste de gauche portée par le communiste Daniel Barrière devrait être en lice. Lors des précédentes municipales, avec 10,5% des voix, il s’était désisté au second tour appelant « à battre l’extrême droite ». « On relance Bollène à gauche », annonce Daniel Barrière. Monter une propre liste n’était pourtant pas au départ l’idée initiale. « On a travaillé depuis février pour une liste d’union républicaine mais cela a abouti à un échec », confie-t-il. Quatre places aurait été évoquées mais, au-delà du chiffre, la politique menée « est insuffisante pour suffisamment pousser à gauche », estime Daniel Barrière, qui s’est rapproché du PS et de LFI.

    Selon le communiste, Anthony Zilio a été « timide sur le plan social » et trop zélé « sur la sécurité ». « On aurait aimé la gratuité de la cantine, davantage de logements sociaux ou lancer un débat sur la gestion publie de l’eau », regrette Daniel Barrière. « La démocratie doit s’exprimer », juge Anthony Zilio qui ne cache pas quelques « désaccords » et préfère la clarification « à la tambouille, qui fait fuir le citoyen, pour mettre tout le monde sur la photo ».

  • Des femmes et des lions veillent désormais sous le pont

    Des femmes et des lions veillent désormais sous le pont

    C’était un lieu sans charme. « Un peu glauque, pas très rassurant de nuit », se souvient Farah Ajili, alias Fahrenheit. Un passage bétonné tout gris, frontière imaginaire entre le quartier de Figuerolles et la cité Gély, le quartier gitan de Montpellier. En le traversant, l’idée est venue à Farah de redonner vie à cet endroit. De créer du lien en couleurs. « Je voulais remettre de la luminosité sous ce pont et permettre aux femmes de se le réapproprier, qu’il soit un peu leur espace et qu’elles n’aient plus peur de le traverser le soir », explique la jeune femme, qui décide d’associer à son projet une autre artiste peintre muraliste, Amélie Béral, spécialisée dans la peinture animalière.

    Soutenues par l’association Ademass, implantée à Figuerolles et qui les aidera notamment à obtenir les autorisations nécessaires, les deux artistes se lancent, chacune d’un côté de la route, dans une fresque monumentale (6 mètres de haut sur 12 de long) à dominantes bleu et orange, couleurs de Montpellier.

    Trois femmes, trois parcours de vie

    Fahrenheit, déjà à l’origine d’une belle fresque d’hommage aux licières* à l’entrée de Lodève, choisit de réaliser, à partir de photographies, les portraits en noir et blanc de trois femmes du quartier. À gauche, Eda. « C’est ma muse. Je la peins un peu partout depuis que j’ai commencé. On peut trouver son portrait à Marrakech, en Allemagne, à Paris… C’est une femme qui vit actuellement à la Paillade, qui a une très belle plume et dont le parcours de vie m’a beaucoup touchée. Elle a travaillé avec l’association Ademass sur la “grande parade métèque”, ce qui crée un lien avec le quartier. Je me suis donc dit qu’elle avait sa place sous ce pont », confie Fahrenheit.

    Le portrait situé au centre de la fresque représente Ornella Dussol, à la fois comédienne et médiatrice au théâtre du quartier, La Vista. « C’est une femme qui a un peu bouleversé les codes de sa communauté. On n’a pas l’habitude de voir une gitane dans ce milieu-là. Elle a permis d’introduire au théâtre La Vista beaucoup de connaissances sur la communauté gitane et de briser certains stéréotypes ».

    La troisième femme, plus âgée, s’appelle Marie. « Je ne l’ai pas rencontrée mais on m’a beaucoup encouragée à la peindre. C’est une femme qui, pendant plus de 20 ans, a nourri beaucoup de monde dans le quartier. Elle faisait de la cuisine qu’elle mettait à disposition. Elle a habité pendant longtemps à deux maisons du pont, avant d’être atteinte de la maladie d’Alzheiemer et d’aller vivre dans sa famille à la cité Gély ».

    Trois femmes, trois parcours de vie, trois figures du quartier en miroir desquelles Amélie Béral a peint trois lions, reflet de « l’énergie de ces femmes fortes ». Mais aussi référence aux statues de lions qui ornaient le parc de la Guirlande, auxquelles les habitants étaient attachés et dont les têtes ont été détruites par le passé.

    Fruit d’un projet entièrement bénévole, ces deux fresques, réalisées du 13 au 18 octobre, sont offertes par les artistes à la Ville. Elles seront inaugurées en présence des habitants à l’occasion d’une soirée festive vendredi 21 novembre à partir de 17h30, rue du Faubourg Figuerolles.

    * Femmes de harkis qui ont tissé, à partir de 1964, des tapis d’exception pour le Mobilier national

  • Madeleine Riffaud, la mémoire d’un siècle de combat

    Madeleine Riffaud, la mémoire d’un siècle de combat

    Bonne nouvelle, les auteurs vont poursuivre la biographie de cette héroïne et poétesse qui va fréquenter Paul Éluard et Picasso avant de devenir journaliste à L’Humanité et s’engager dans la lutte contre les guerres coloniales en Indochine et en Algérie.

    Haletant de bout en bout dans la narration des combats sanglants pour la libération de Paris en 1944 -alors que Madeleine Riffaud, torturée et qui vient d’échapper à la déportation, va y apporter une part active sous son nom de code de Rainer- ce nouvel album est un magnifique hommage à la résistante récemment décédée et dont la vie et le témoignage ont bouleversé les auteurs. Et dont ils ont fait un best-seller dont les trois premiers tomes ont été vendus à plus de 250 000 exemplaires.

    Après avoir affronté les derniers tueurs miliciens, Madeleine et ses FFI du groupe Saint-Just vont combattre dans les alentours de la place de la République où les Allemands se sont retranchés et où elle va perdre de nombreux et chers camarades dans ces derniers assauts. Mais avant, elle sera chargée par le colonel Rol qui dirige l’insurrection parisienne depuis les souterrains sous la place Denfert-Rochereau d’une mission inattendue : aller en banlieue abattre un chef résistant qui est en fait un agent double ayant fait exterminer les réseaux auquel il participait. Ce qu’elle fera, sans jamais donner le nom de ce traître. La suite d’un grand récit au cœur de l’histoire porté par une héroïne exceptionnelle d’alors tout juste 20 ans.

  • Enki Bilal : « La liberté de création est mon moteur »

    Enki Bilal : « La liberté de création est mon moteur »

    La Marseillaise : Comment résumer l’histoire de Bug pour un lecteur qui prendrait l’histoire en cours ?

    Enki Bilal : Il faut absolument commencer par le tome 1 ou alors on ne comprendra pas grand-chose ! Pour moi, c’est un travail sur de longues années, je vais vers quelque chose qui va avoir un véritable sens, un vrai questionnement sur l’état de la société mondiale, de nos dépendances au numérique avec l’arrivée de l’intelligence artificielle et sur l’état de notre mémoire. C’est un travail que je prends très au sérieux et qu’il faut lire dans la continuité. Là, ce nouveau tome est différent des trois premiers car simplement il met en situation le binarisme qui est la lutte du bien contre le mal avec le personnage principal qui est « possédé » par ce bug dont on saura qui il est et pourquoi il est là à la fin du 5 sur lequel je suis en train de travailler. Graphiquement, il est plus spectaculaire, je sors du récit classique pour entrer dans quelque chose de plus métaphysique.

    Vous abordez de front la question du numérique qui déshabille l’Homme de ses compétences ?

    E.B. : Oui, je me pose des questions sur ce futur qui arrive à une grande vitesse. L’intelligence artificielle, on savait que ça allait venir, que c’est un des grands sujets de l’évolution de l’humain, elle est là. Dans l’histoire, ce « bug » nous en prive par une entité extraterrestre, ça vient de l’espace et ça souligne notre dépendance à cet outil qui est par ailleurs exceptionnel. Je ne suis absolument pas contre le numérique et l’IA, ça fait partie de la grande aventure humaine mais on doit se poser la question de la régulation de tout ça. Ça me met dans une situation narrative et graphique intéressante.

    La question de la mémoire est un thème qui revient dans toute votre œuvre, comment l’abordez-vous à l’heure des réseaux sociaux et de la capacité d’attention qui diminue ?

    E.B. : Ça me rend triste mais personne ne peut rien faire contre ça. Peut-être que l’éducation, les parents peuvent dire « attention, ne deviens pas addict, il faut gérer »… Je pense que les nouvelles générations vont y arriver après une période d’addiction, qu’elles auront plus de recul et qu’elles sauront utiliser cet outil exceptionnel qu’est le numérique. Tout est chamboulé en ce moment, la politique, la géopolitique, et je pense que c’est lié à la vitesse du numérique qui nous prend de court car le cerveau humain a sa vitesse propre. J’aime les oxymores en général, mais l’intelligence artificielle est un oxymore, l’intelligence est par essence naturelle. Avec l’IA, on joue avec le feu mais l’on sait que l’on ne peut pas éviter le progrès. Le danger est que la mémoire vive des ordinateurs que l’Homme a inventés est en train de supplanter la mémoire vivante des cerveaux. Avec l’IA générative, on joue aussi avec le feu, mais il faut jouer, essayer, tester… l’IA peut faire gagner du temps, mais c’est dangereux car ça rend de plus en plus paresseux : le résultat est rapide, on est juste commanditaire et non plus l’exécutant ou l’artiste. Naîtront de nouvelles formes d’art, mais je continue de penser que la sensibilité, la sensualité et l’originalité proviennent principalement de l’humain.

    Vers quel type de final se dirige-t-on dans le tome 5 qui paraîtra dans deux ans ?

    E.B. : La seule chose que je peux dire, c’est que la forme du livre sera très différente des quatre premiers. Ce sera un livre plus épais, hybride, qui détonnera parce que le sujet est très important pour moi : un voyage à travers le temps et la mémoire de l’humain qui m’aura pris dix ans.

    Comment jugez-vous l’évolution de votre graphisme qui est toujours reconnaissable au premier regard ?

    E.B. : Je me sens libre, j’essaye de chercher et trouver la liberté, l’adéquation avec les thèmes que j’aborde. Dans ce quatrième volet, il y a plus de peintures, je ne sais pas si je fais encore partie de ce monde de la bande dessinée que je vois évoluer même si j’ai toujours une affection pour cet art. La liberté de création est mon moteur.

    Plusieurs scènes des tomes précédents de Bug se déroulent à Marseille, quel rapport avez-vous avec la ville ?

    E.B. : Je la trouve belle, j’adore ce rapport à la mer, à la Méditerranée qui est un peu le berceau de l’humanité même si ce n’est pas tout à fait exact sur le plan historique. Mais il y a cette ouverture sur l’Afrique du Nord, sur la Corse, des lumières magnifiques, les calanques… Tout ça est très, très beau. C’est une ville qui est en évolution, qui est en souffrance, une ville d’aujourd’hui qu’il faut essayer de maîtriser.

    On vous connaît aussi comme un amoureux du football, quel regard portez-vous sur ce sport aujourd’hui ?

    E.B. : L’OM a un très bon entraîneur qui réussit à créer une alchimie avec ses joueurs, tant mieux pour le championnat de France. J’aime toujours le football, je trouve très intéressant le football féminin parce qu’il a mois d’impact physique, moins de vitesse, de « violence »… Par contre, j’ai évidemment un regard un peu critique sur l’argent qui semble dominer tout, le triomphe du capitalisme avec des clubs constitués de joueurs qui n’ont rien à voir avec la ville, voire le pays. Je suis né en Yougoslavie où les clubs étaient vraiment où on était des autochtones, dans un football à l’ancienne.

    Bug, Tome 4, chez Casterman, 20 €

  • L’hommage de Reid à une artiste amérindienne

    L’hommage de Reid à une artiste amérindienne

    Si les romans de Fenimore Cooper et les westerns, parfois malveillants à l’égard des Indiens d’Amérique et qui ont souvent pris des allures de science-fiction, ont bercé l’enfance de nombre d’entre nous, il ne faut pas oublier que, contrairement à eux, les philosophes des Lumières voyaient chez les Amérindiens de « bons sauvages », supérieurs à l’homme civilisé puisque non corrompus par leur milieu. Souvenons-nous aussi que trois siècles avant les grands penseurs du XVIIIe siècle, le peintre et graveur sur bois, Albrecht Dürer s’émerveillait devant leur capacité d’invention. Aujourd’hui, c’est Martine Reid, spécialiste de George Sand, qui rend hommage à leurs arts, et nous demande de Voir rouge, couleur de vie, de mort, et de profonde colère, inséparable de l’œuvre de Jaune Quick-to-See Smith.

    Une place paradoxale

    Pour le grand intérêt des lecteurs, nous en détachons ce passage, extrait du premier chapitre qui se lit comme un avant-propos : « Sur toutes sortes de supports, toiles, collages, dessins, pastels, lithographies, sculptures, Quick-to-See livre une représentation unique de l’Amérique d’aujourd’hui et de la place paradoxale qu’y occupent les Indiens, présents partout (dans la toponymie, le nom des rivières, des États), visibles nulle part (ou presque). » Voilà pourquoi l’auteure ira les chercher partout, jusque chez Chateaubriand et l’historien, Dee Brown, mais surtout dans les tableaux de celle dont elle partage l’indignation. Un livre attachant et vibrant, illustré d’œuvres de l’artiste amérindienne. Un style, prestigieusement coloré de rouge, qui confirme le talent de Martine Reid.

    Arléa, 22 euros

  • Le visage des souris révèle leurs pensées cachées

    Le visage des souris révèle leurs pensées cachées

    C’est un fantasme digne d’un scénario de science-fiction. Voire un cauchemar dystopique. S’il était possible de lire les pensées ? Et de manière simple : en filmant le visage. « C’est ce que nous sommes parvenus à faire pour la première fois chez la souris », résume Fanny Cazettes, neuroscientifique au CNRS, spécialiste des mécanismes de prise de décision au sein de l’Institut de neurosciences de la Timone (Aix-Marseille Université) et première autrice d’un article paru dans Nature Neuroscience.

    Tout part d’une étude publiée en 2023, alors qu’elle est encore en post-doctorat à la Fondation Champalimaud (Portugal). Avec son équipe, la chercheuse étudie avec des électrodes ce qu’il se passe dans le cerveau de souris devant résoudre des énigmes : choisir, entre deux distributeurs, celui qui délivre de l’eau sucrée. Sachant que les deux distributeurs le font de manière aléatoire. « La souris peut utiliser plusieurs stratégies », explique Fanny Cazettes. Choisir de rester un petit peu au niveau d’un distributeur malgré un échec, par exemple. Ou changer au moindre échec. « Nous nous sommes rendu compte que toutes ces stratégies sont représentées simultanément dans le cerveau – sous la forme de neurones qui s’activent -, aussi bien celle qui est exécutée que les autres », ajoute-t-elle.

    Éthique

    Au même moment, une autre étude montre que tout mouvement influence l’activité cérébrale. Même des mouvements inconscients comme faire tourner un stylo entre les doigts ou agiter la jambe quand on est assis. « Nous nous sommes dit que ces mouvements n’étaient peut-être pas si insignifiants et pouvaient être associés à des pensées en train de se produire dans le cerveau », se souvient Fanny Cazettes. Or, il se trouve qu’elle a le matériel pour le tester chez la souris : dans son expérience, les animaux avaient une caméra braquée sur le visage pour les filmer.

    En analysant les vidéos, un algorithme d’apprentissage automatique – une forme simple d’intelligence artificielle – parvient à associer des mouvements faciaux – position des oreilles, du nez, des moustaches, des joues… – aux stratégies élaborées, et notamment celles qui étaient pensées mais non-réalisées. « De manière surprenante, cela se fait de manière stéréotypée », précise la chercheuse. C’est à dire qu’une stratégie apparaît de la même manière sur le visage de toutes les souris. « Cela pourrait vouloir dire que nous pourrions lire les pensées aussi facilement que nous lisons les émotions sur le visage », ajoute-t-elle.

    La question est maintenant de savoir s’il serait possible de déterminer l’état d’un animal sans électrode dans le cerveau, juste en observant son visage. Et peut-être déterminer s’il est stressé ou présente certaines pathologies. Une autre question évidente est de savoir si cela pourrait être reproduit chez l’humain. Avec toutes les questions éthiques qui vont avec.

  • Julien Loiseau, historien connecté avec la Méditerranée et l’Éthiopie

    Julien Loiseau, historien connecté avec la Méditerranée et l’Éthiopie

    Un environnement familial chaleureux et cultivé, un père qui aimait se déplacer et qui avait eu des fonctions au Sahara, et puis des champs d’études orientés à l’École normale supérieure de Saint-Cloud par un jeune historien de 30 ans qui fut par la suite élu professeur au Collège de France, Patrick Boucheron, on peut expliquer ainsi les réussites et le bonheur au travail de ce professeur d’histoire du monde islamique médiéval de l’université d’Aix-Marseille.

    Comme Samuel Paty, Julien Loiseau est né en 1973. L’histoire qu’il pratique est aiguisée par de multiples séjours et voyages sur les terrains de ses investigations. Son premier poste d’agrégé l’implanta au lycée de Casablanca. Occasion pour mieux parler l’arabe, cette langue « merveilleusement riche » dont il aime « les saveurs et les accents ». L’époque médiévale dont il est spécialiste lui permet de regarder autrement le présent et de mieux comprendre dans sa longue durée « la véritable enfance de notre monde ». Étudier les itinéraires de la Peste Noire qui extermina au XIVe siècle 52 millions d’Européens, écrire un article dans le magazine de L’Histoire à propos des anéantissements que cette tueuse provoqua en Égypte, oblige à faire face aux effrois que suscitent les pandémies. Simultanément quand on scrute les comptages en habitants du Caire qui fut décimés mais qui revécut grâce à l’exode rural, on mesure les capacités de résilience d’une grande capitale.

    Dans ses travaux, Loiseau a plusieurs fois changé de focale. Pendant les récentes années, il a développé depuis Aix la structure du projet européen HornEast qui inventorie par le biais de chantiers archéologiques la présence de communautés musulmanes en Éthiopie : en ligne https://images.cnrs.fr/video/6838 on peut assister aux très émouvantes découvertes de stèles oubliées dont il commente la cruciale importance. De 2001 à 2006, Julien Loiseau était membre de l’Institut français d’archéologie orientale du Caire, ensuite pendant trois ans directeur du Centre de recherche français à Jérusalem. Avant de s’établir en 2017 dans le centre-ville d’Aix-en-Provence, il enseigna à Montpellier. Issu de sa thèse soutenue en 2013, son livre majeur concerne le récit de la suprématie des Mamelouks sur l’Égypte et la Syrie du XIIIe au XVIe siècle : Julien Loiseau connaît admirablement les arts de la guerre, le régime des califes, les routes caravanières, l’urbanisme et les monuments du Caire, ou bien la philosophie d’Ibn Kaldhun.

    Un gage de vitalité,
    les ateliers collectifs

    Patrick Boucheron l’a convié pour donner des textes aux ouvrages qu’il coordonne à propos de l’Histoire mondiale de la France ainsi que pour l’Histoire mondiale du XVe siècle. De même Vincent Lemire le sollicita pour rédiger en compagnie d’Yves Potin des chapitres de Jérusalem. Histoire d’une ville-monde, des origines à nos jours. L’un des plaisirs de Julien Loiseau est de participer aussi souvent que possible à Paris au comité de rédaction de la revue L’Histoire qui lui permet de rencontrer des historiens d’une autre génération comme Annette Wieviorka, Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard et Michel Winock ; grâce aux multiples thématiques de ce magazine, il peut contribuer à l’Histoire des Croisades ou bien à l’étude de la littérature érotique des pays arabes. Dans ses conditions, le fonctionnement choral et non individualiste du comité de programmation des Rencontres d’Averroès lui convient parfaitement : c’est une structure de travail mutualiste où s’entrecroisent des problématiques et des compétences, on y découvre des questionnements inattendus.

    Dans cette trajectoire qu’on peut légitimement qualifier d’heureuse –la discrète dédicace des Mamelouks salue « les princesses » de sa vie, l’aînée de ses trois filles a déjà 30 ans- on discerne pourtant une vive part d’inquiétude. Sans illusion ni idéalisme, Julien Loiseau voudrait secouer le tapis de son monde, rencontrer un public qui ne serait pas celui de ses lecteurs et de ses étudiants. Il a volontiers participé aux activités du Collège de Méditerranée qui propose des conférences, dans des lieux non conventionnels comme le Centre social de Montredon, la Médiathèque de Vitrolles, le Centre Emmaüs de Saint-Marcel. En 2025, la baisse des subventions a terriblement amoindri ces initiatives : à propos de « la Grèce ancienne dans la pensée arabe classique », une seule conférence fut donnée en octobre, dans la Citadelle du Fort Saint-Nicolas.